‹ Le myosotis (volume 3)Chapitre 12 sur 66 · A H EMU V · texte numérisé non relu

A H EMU V

Quand la tempête gronde ils ouvrent leur fenêrr>>.

Poussent un cri de joie, et reiiardent en Pair

Si l'envoyé du ciel tombe dans un éclair.

Je me trompe : aux grands jours la basilique ouverte

Nous làclie pour défi sa procession verte,

Et quand la nuit est sombre un marguillier trenihlaiil.

A son clocher honteux arbore un haillon blanc

Ton nom remue encore au fond des sacristies

Des fous que nos dédains ont couverts d'anmisties.

Et ces Bretons marqués du type oriainel,

Suçant rhorreur des bleus sur le sein maternel,

Bétail aveugle et sourd qu'un Gondi populaire

Fouette vers l'abattoir à coups de scapulaire.

Mais chaque jour pâlit leur fanatique instinct;

Le grand buisson ardent de lui-même s'éteint.

Tu seras homme à peine, et déjà l'Armorique

IVe verra plus en toi qu'un fantôme historique.

Si tu parais alors, si quelque flot marin

Jette sur les récifs l'élève de Tharin,

Les pécheurs oublieux d'une époque effacée

Demanderont d'oii vient l'étran^je cétacée,

Et comme les débris d'un navire lépreux.

Comme les os d'un phoque anonyme pour eux,

Repousseront du pied à la mer qui l'apporte

Le cadavre flottant de la royauté morte.

Si ton clan vagabond, pour vaincre sans danger.

Se glissait dans nos ports derrière l'étranger,

La terre de l'ouest grasse de funérailles,

Aux Français renégats ouvrirait ses entrailles :

A l'appel de Sinon les ennemis venus

iti A HENKl N.

Reculeraient d'effroi devant ces bords connus ; Car ils verraient encore un linceul d'alîzue verte Rouler des os blanchis sur la plase déserte, Et le flot prophétique aux coups de l'aviron Répondrait en srondant : Quiberon ! Quiberon !

Écoute, cependant : quand tu pleures la France, Si le mal du pays est ta seule souffrance, Si l'evil t'est mortel, espère ; mais attends Que les nouveaux Rourbons aient achevé leur temps. Un règne h l'agonie aurait peur d un fantôme, Un trône chancelant craint le choc d'im atome ; Ta légitimité doit effrayer la leur.

Mais tu n'es rien pour nous que faiblesse et malheur. Plus radieux après une éclipse totale Quand juillet brillera sur notre capitale. Fuis ta prison dorée et viens, sans appareil, Libre et seul, refleurir à ton premier soleil Nous aurons oublié quel fut ton apanage. Nous fermerons les yeux sur ton pèlerinage ; Viens, nous te promettons un spectacle inoui Dont les fêtes des rois ne t'ont point ébloui. Alors quelque David, aux dessins gigantesques. Prenant le Champ-de-Mars pour toile de ses fresques, Devant la Liberté fera mouvoir les chœurs Des citoyens joyeux et des guerriers vainqueurs. Qui sait ? Le tourbillon de cette farandole T'entraînera peut-être aux pieds de notre idole ; La voix du sang français dans ton cœur enfantin Étouffera la voix du sang napolitain,

A HFNKI V. â7

Et fier de partauer notre eloire future Tu solliciteras des lettres de roture.

Alors si des bivouacs fument à l'horizon, Soldat, va conquérir un laurier pour blason. Et, comme Ivanboë transfuge de Solyme, Étonnant son pays d'un courage anonyme, Dans le tournoi sanglant qu'ouvre la Liberté Fais dire aux spectateurs : Gloire au dèshérilèi

Oui, confonds pour jamais ton avenir au notre, Sois vraiment /î[s de Frajice, et plûtauciehjuel'autre... L'autre orphelin, débris d'un empire plus beau Pût revenir aussi de l'exil du tombeau !...

Mais que sert d'embrasser une vaine chimère, Ils sont perdus tous deux pour la France leur mère; Dans la grande cité qui leur donna son lait, Ma pitié caressante en vain les rappelait : L'un ne peut soulever la pierre sépulcrale, L'autre, inhumé vivant dans sa pourpre royale, Grelote comme lui sous les brouillards du nord : Je parlais à deux sourds : l'égoïsme et la mort.

-oaە<:

L'APPARlTIOrS

O vous, qui recueillant ma première parole

Au ménestrel quêteur glissâtes votre obole ,

Te vous devais une hymne, et je soupire un lai :

Au poète insolvable accordez un délai.

.rai promis d'exploiter les trésors de nos fastes :

A tous nos jours de gloire , à tous nos jours néfastes

J'ai promis un salut, et ma voix sommeillait

Quand celle du canon cria : Vingt-neuf Juillet.

La rime dont Roileau se plaignait à Alolière

Regimbe quelquefois sous ma plume éeolière.

Il est de ces moments de fatigue et d'ennuis

Où l'on dort enfumé par la lampe des nuits .

Où le front soucieux est labouré de rides

.Sans qu'il fleurisse un vers dans leurs sillons arid*-s

Pour déranser le vol des habitants de l'air

Il ne faut qu'un atome ; or il advint qu'hier

Mon svlphe pèlerin , dansant autour du iilobe ,

L'A1M»\H1 ri()\. 59

S'égara par hasard dans les plis d'une robe, Kt depuis, loin du jour, fermant ses ailes d'or, Dans ce lilet de soie il se berce et s'endort. Kt pourtant je rêvais à ce plan d'épopée , Le plus large de ceux qu'on taille à coups d'épee : Je voulais étourdir sur les chagrins présents Les Français à ma voix rajeunis de trois ans ; Galvaniser, armer pour leur œuvre qui tombe Ces morts qu'un deuil railleur insulte dans leur tombe; Ce peuple qui , sur l'or jonché devant ses pas , Vainqueur, marchait pieds nus, et ne se baissait pas; Et ces adolescents déjà mûrs pour la gloire, Déjà fiers de mourir, et qui ne pouvaient croire, Hélas ! qu'ils se livraient en pâture aux canons Pour conquérir des iriots et détrôner des noms ; Et puis j'aurais fouetté d'ardentes philippiques Les Thersites fuyards de nos combats épiques , Spectateurs nonchalants qui , de leur balcon d'or, Applaudissaient Paris comme un toréador; Qui , le drame achevé , tombèrent de leur loge Pour s'inscrire vivants sur un martyrologe, S'enivrer au banquet dressé pour les vainqueurs , Et rougir de cordons leurs poitrines sans c(Purs.

Je marchais : les rayons qui brûlaient mes paupières, Conîme des diamants faisaient briller les pierres . Et je me rappelais qu'aux Trois-Jours le soleil Sur les dalles du Louvre étincelait pareil. J'explorais du regard les maisons pavoisées De bannières au vent, de femmes aux croisées :

60 L'APPAHIIION.

Errant de groupe en groupe , avec des yeux ravis Je m'arrêtai soudain, car je vis... oh! je vis Une de ces beautés qu'entre mille on rencontre, Que le ciel ironique un seul instant nous montre. Frais miraae qui glisse aux yeux du pèlerin Dans un désert brûlant et sous un ciel d'airain . Tvpes de la peinture et de la statuaire , Si pures que leur toit devient un sanctuaire , Si belles qu'un cœur mort s'épanouit auprès, Et qu'en se rapi)elant un demi-siècle après Cette femme sans nom qu'on n'a plus retrouvée , On se dit : l'ai-je vue ou bien l'ai-je rêvée ? L'étendard , agitant son ombre sur le sol , Nous éventait tous deux de son frais parasol ; Mais, rouge de pudeur, la figure charmante S'abrita sous ses plis comme sous une niante; Immobile à la place où son œil me troiibhi , .Fe répétai longtemps encore : elle était la ; Kt cependant la foule inondait l'avenue . .le tressaillis, touche par un-e main connue, Kt la voix d'un ami : Par Apollon, mon cher, (Juelle rime, beanl, llaires-tu donc dans l'air?

Dans mon obscur Éden pourtant j'avais une Eve Que je m'étais créée et que j'aimais en rêve. Pour essuyer des pleurs le succube chéri Inclinait sur mes yeux ses yeux bleus de péri ; Ses baisers enivraient mes lèvres altérées, Mes doiiits \ierges palpaient ses formes éthérées; Je m'élançais la nuit, emporté dans ses bras,

L'APPARITION. fiî

Vers un monde idéal parsemé d'Alhambras , Et lorsque , fatigués de leurs métamorphoses , Les Sylphes vont dormir dans le hamac des roses : A ce soir, disait-il en fuyant, et le soir, Sur mes genoux encore il revenait s'asseoir. De ma blanche statue , ici-bas sans modèle , Je fus longtemps l'époux et le prêtre fidèle ; Mais je t'ai vue , ô toi dont j'ignore le nom , Je t'ai vue, et soudain, honteux Pygmalion , T'inaugurant déesse en mon âme exaltée , J'ai sur son piédestal brisé ma Galathée; Contre un doux souvenir j'ai lutté, mais en vain : L'Ange a ployé Jacob sous son genou divin.

Patriotes martyrs, pardonnez... Mais que dis-je !... Quelle tête brûlante est pure de vertige ! Ceux que j'ai vus passer sur le fatal brancard , Que mes pleurs ont béni dans leur fosse à l'écart, Quand ils tombaient aux pieds des Suisses \ ictimaire^ Soupiraient d'autres noms que le nom de leurs mères En donnant des baisers à ces cadavres saints , Le peuple fossoyeur découvrait sur leurs seins Des boucles de cheveux, odorantes encore, Scapulaires d'amour qu'à vingt ans l'on adore. Les tribuns précurseurs, dont le nom nous est cht^r , Dans leur forte poitrine avaient un cœur de chair : Danton, l'ours montagnard, souffrant qu'on le nuiseil* . Grognait d'amour, charmé par des yeux de gazelle ; Louvet, dans les déserts oii la loi le traqua. Comme la liberté pleurait Lodoïska :

rti LArPAUlTlON.

Vn ange blond veillait au chevet de Camille ; Veriiniaux, pour parer un sein déjeune fille, Condamné, détachait de son sein de martyr La montre qui tintait le moment de partir; Et quand Chenier frappait sa tète volcanique, Que livrait à la hache un tribunal inique, Sentant battre son cœur qu'une image brûla , 11 pouvait dire aussi : « J'ai quelque chose là. -

Et nous prétendrions, nous enfants que nous sommes,

Marcher droit dans la route où chancelaient des hommes!

Oh ! nous pouvons comme eux unir avec fierté

Au culte de l'honneur celui de la beauté.

Grâce h ton souvenir , toi que j'ai vu éclore

Au soleil de Juillet, sous un pli tricolore ,

Avec plus de ferveur mes hymnes salueront

L'étendard amoureux qui caressa ton front,

Et je me souviendrai , si son vol me réclame ,

Que ses nobles couleurs sont celles de ma dame...

Mais, paladin rêveur, mon culte extravagant N'aura pas conquis même un baiser sur le gant : Comme dans un harem captive au gynécée, Nul souffle ne ternit sa limpide pensée ; Dans les sentiers connus on ne la froissepas, Le grand air est trop vif pour ses frileux appas. Ainsi dans nos vallons la rose orientale, Que Thibaut transplanta de la rive natale , S'exilant à l'écart, semble dire à nos fleurs ; Pâles filles du nord, vous n'êtes pas mes sœurs.

L'APPARITION. ti:.{

Si la presse demain, bruyante entremetteuse, Lui glisse, humide encor, mon épître flatteuse, Hélas! comme au hasard , sa main froide ouvrira Cette page qui brûle , et rien ne lui dira Qu'un souffle de sa bouche a fait vibrer ma lyre, Que son regard créa les vers qu'il vient de lire ; Et peut-être la feuille où je les ai semés Bouclera sur son front ses cheveux parfumés.

ti ■M)ù\ isr>.-

LES NOCES DE CANA

De Cana l'on sait l'aventure , Mais d'un vieux grimoire je tiens Quelques détails dont l'écriture IS'a pas égayé les chrétiens.

Un peu gourmet, quoi qu'on en dise.

Le Bon Dieu , qui s'était grisé, Se permit mainte gaillardise Dont Judas fut scandalisé.

Car chaque apôtre se signait , Et Judas surtout s'indignait :

Hélas î disait-il , mes amis , Le Bon Dieu nous a compromis.

D'abord , en comptant les bouteilles , Frères , dit-il , en vérité , De mes jours si pleins de merveilles .

Ce jour sera le mieux fêté :

LES NOCES DE GANA. 6

Mes prêtres futurs , en mémoire D'un tour de gobelet divin , Vendant des orémus pour boire , Changeront l'eau bénite en vin.

Et chaque apôtre se signait , Et Judas surtout s'indignait :

Hélas ! disait-il , mes amis , Le Bon Dieu nous a compromis.

Aux époux , héros de la fête , Il dit d'un ton d'épicurien ■ Buvez , trinquez , foi de prophète , L'Amour ce soir n'y perdra rien; Mon présent de noce est un reste De ce vin comme on n'en fait plus, Qui , pour décupler un inceste , Bajeunit un de mes élus...

Et cnaque apôtre se signait , Et Judas surtout s'indignait :

Hélas ! disait-il , mes amis , Le Bon Dieu nous a compromis.

Puis à Madeleine la sainte , Qui , belle de honte et d'attraits, Détournait , loin de cette enceinte , Vers le désert ses yeux distraits :

De ce monde , votre conquête ^ Pourquoi , dit-il , vous séparer ?

«6 LES NOCES DE CANA

Ma sœur ce n'est qu'en tète-à-tète Qu'au désert il faut s'égarer. .

Kt chaque apôtre se signait , Et Judas surtout s'indignait :

Hélas! disait-il, mes amis, Le Bon Dien nous a compromis.

.Narguant le pharisien qui gronde , Oui , poursuit-il , faites toujours Des bienheureux en ce bas monde , Pour qu'on vous canonise un jour.

Au ciel , pénitente confuse, Quand vous frapperez en mon nom , Ne craignez pas qu'on vous refuse , Vous qui jamais n'avez dit : Non...

Et chaque apôtre se signait ,

Et Judas surtout s'indignait : ^

Hélas! disait-il, mes amis,

Le Bon Dieu nous a compromis.

Moi-même je veux à plein verre Boire l'oubli du lendemain ; Chaque instant me pousse au calvaire J'en veux égayer le chemin.

Suivez donc mes traces divines :

En attendant que les douleurs Viennent vous couronner d'épines.

Enfants, couronnez-vous de (leurs.

LES NOCES DE CANA

Et chaque apôtre se signait , Et Judas surtout s'indignait :

Hélas! disait-il, mes amis, Le Bon Dieu nous a compromis.

Des convives troublant la vue , Sur leurs plaisirs Taube avait lui ; Mais quand l'humanité vaincue Tombait en foule autour de lui ; Miracle! intrépide à sa place, L'Homme-Dieu, se versant toujours Détonnait un hymne d'Horace Sur le Falerne et les Amours.

Et chaque apôtre se signait , Et Judas surtout s'indignait :

Hélas! disait-il, mes amis, Le Bon Dieu nous a compromis.

-om^>-

Dans ces bois où souvent une muse chérie

S'est révélée à moi comme une autre Égérie,

Hier, épouvanté, je vis à l'horizon

Où riait un hameau fumer un noir tison,

Et j'osai blasphémer : Oh ! si j'étais l'Archange

Que Dieu tait voyager dans nos chemins de fange,

Le visiteur sanglant que, pour sauver les siens,

Il envoya heurter aux seuils égyptiens,

Du moins je choisirais avec intelligence

La place où doit frapper le glaive de vengeance,

Et je respecterais le toit patriarcal

Dont le poteau reçut le baptême pascal.

Je balaîrais du sol, au vent de ma colère,

Les nouveaux Balthazars que le monde tolère,

Et, sur les noirs débris de leurs palais en feu.

Je graverais ces mots : Tyrans, il est un Dieu î

Mais si je rencontrais, errant de plage en plage,

LE HAMEAU INCENDIÉ. ti»

Dans un désert en fleurs l'oasis d'un village, Où, du travail des jours se délassant le soir, Les vierges vont danser et les vieillards s'asseoir. Tribu qu'un long soleil vit marcher haletante. Et qui, trouvant enfin où déployer sa tente, Respire la fraîcheur sous le figuier des puits, Je leur dirais : Enfants, paix et courage, et puis. De peur d'en égarer sur eux les étincelles. Je passerais bien vite en repliant mes ailes.

Mais l'Ange fut aveugle, et le hameau détruit !

0 Fontaine-Riante ! il passait chaque nuit

Dans tes chemins obscurs tout noirs de graminées,

Des brodequins furtifs, des jambes avinées ;

Chaque brise envoyait à tes échos dormants

Des refrains de buveurs et des soupirs d'amants

Tu chômais une fête éternelle et paisible.

Et dans le fond des bois ton orchestre invisible

Semblait au voyageur, épiant chaque son,

Un nid mélodieux caché dans un buisson.

Embaume de tes fleurs la jeune fille morte, O muse! elle a passé dans l'ombre; mais qu'importe i' Quand un tourbillon gronde et ravage, souvent. Dédaigneux des palais qui croulent à sa vue. Le poète rêveur suit des yeux, dans la nue, La feuille qui tourne au vent.

Quand ses pas cadencés foulaient la molle arène.

70 Lt HAMEAU IXCENDIK.

I.a veille encor, du bal on la saluait reine : Klle entraînait les cœurs dans son joyeux essor; Mais tout sceptre est fragile, et les Parques moroses Hélas ! foulent aux pieds les couronnes de roses (iomme les diadèmes d'or.

Nul pressentiment froid n'a iilacé son épaule: Elle ne chanta pas la romance du saule, Comme Desdemona sur sa couche d'hymen : Non, dans ses souvenirs s'endormant satisfaite. Aux voluptés du bal, à sa robe de fête.

Elle semblait dire : A demain.

< L'espérance et l'amour l'agitaient : douces fièvres ! Les syllabes d'un nom s'échappaient de ses lèvres, Quand, tout à coup, du seuil qu'il venait d'embraser Le feu, comme Othello, bondissant sur sa couche. Interrompit le mot commencé par sa bouche.

Et l'étouffa dans un baiser.

Maintenant, dites-moi ce qu'elle est devenue. Peut-être foulons-nous sa poussière inconnue : La flamme s'acharna sur ce corps frais et beau, Et, quand on éteignit le bûcher funéraire. Horreur ! il n'en restait pas même de quoi faire Un cadavre pour le tombeau.

Plaignons aussi, mêlant ce que le Destin mêle, Dans cet auto-da-fé son père mort comme elle, Et sa mère surtout, sa mère qui la vit

Dans son linceul brûlant se débattre. . et qui vit ! C'est assez : détournons les yeux de cette rive Où la voix de Rachel qui sanglote m'arrive, Oii l'on heurte du pied des débris et des os, Où les âmes des morts pleurent dans les roseau:^, Où, dans les doux parfums que la brise promène. On craint de respirer une poussière humaine.

Frères, dans votre cœur mon cantique de mort

Réveillera du moins des douleurs sans remord !

Oh ! si mes chants obscurs s'élevaient jusqu'au trône,

A l'avare Trésor j'arracherais l'aumône;

Au Soleil de Juillet, nous verrions du tombeau

Le village phénix ressusciter plus beau ;

Dans ce mois qu'on dédie à la Liberté-Reine,

Elle-même à l'enfant servirait de marraine .

D'un souvenir de gloire ennobli pour toujours,

Il serait appelé le hameau des TROLS .lOURS !

Et vous dont le schako, civil ou militaire,

Étincela dans l'ombre au reflet du cratère,

Artisans dont le feu tatoua les bras nus.

D'une Iliade obscure Achilles inconnus,

Sur vos seins fraternels, sillonnés par la flamme,

Les roses de l'honneur pleuvraient comme un dictame.

Aux malheureux chassés de leurs toits en débris, Hélas ! ouvrons du moins nos foyers pour abris, Ne laissons pas, semblable au voyageur biblique, Le pèlerin gémir dans la place publique. Riches, dont l'existence est un banquet sans tin.

C'est à vous de jeter à la soif, à la faim,

Les miettes du gâteau que votre main découpe.

L'écume du nectar débordant de la coupe.

•le ne vous dirai pas, comme le vieux curé

Que Jésus mendiant pleure, transfiguré;

Je ne vous dirai pas : « Pour que Dieu vous pardonne.

« Donnez, car c'est à lui que la charité donne :

« Au suppliant qui frappe, ouvrez, car le grillon

n Est propice au foyer, la cigale au sillon ;

« Car le bonheur sourit aux toits que l'hirondelle

« Réjouit de ses chants et caresse à coups d'aile... -

Non ; car dans tous les cœurs la vieille foi s'endort ;

Et sur l'autel désert on a mis le veau d'or.

Je dirai seulement : Donnez, pour que la foule

Oublie, en le baisant, que vôtre pied la foule;

Pour que votre or sué par tant de mal heureux

Étouffe leurs soupirs en retombant sur eux;

Pour que votre Pactole, utile dans sa course,

Fasse, comme le Nil, perdre des yeux sa source,

Et pour que le passant vous tende un jour la main,

Si votre char vous jette aux cailloux du chemin;

Donnez, car, agitant des torches funéraires.

Le spectre de Babœuf prêche des lois agraires ;

Le sol est un volcan ; il tremble, et, comme Dieu,

La Raison vous dira : L'aumône éteint le feu.

Quant à moi, pèlerin, jouet de la fortune. Qui me chauffe au soleil et dors au clair de lune, .Moi, qui n'ai pour tout bien, comme un gueux espagnol. Que mes chants, ma guitare, un beau ciel, un beau sol,

LE HA M i: AL I N C E NDI L. TJ

Je n'ai pu leur jeter Tobole qui me manque ; Mais je quête eu leur nom : sans puiser à la Banque, Mon porte-feuille est riche, et de ses plis ouverts J'ai secoué sur eux mes seuls trésors : des vers.

i9 juillet i8r>3

II\ SOrVKMK A T/H()IMT\I,

Sur ce grabat cliaud de mon agonie. Peur la pitié je trouve encor des pleurs; Car un parfum de uloire et de génie Est répandu dans ce lieu de douleurs : C'est là qu'il vint, veuf de ses espérances, Chanter encor ; puis , prier et mourir : Kt je répète en comptant mes souffrances • l'auvre Gilbert ', que tu devais souffrir!

» (> nom falal vicnl se placer comme de lui-même sons les jrimes plumes ijui Iremblenl en l'écrivant. L'auleur de la Salirc (lu (lix-liiiiiiôiiic siècle esl une gloire consacrée devant laquelle nn s'ag.-nouiile en fermant les yeux. Four quiconque ose ks ouvrir, il est évident que (iilbert ne lui ni un Chatterton, ni un Aadré Cliénier, ni même un Malfilàlre ; mais il dut à sou agonie Militaire une magnifique inspiration , et ses adieux à la vie, que tout le monde sait par cœur, suffiraient seuls, aujourd'hui qu'il a pris rang parmi les véritables poêles, pour fa'.re laire à ses picdis loul reiirochf d'usurpation. H- MonEAC,

L\ St>l VKMK A I/ilOFIlA !..

Ils 1)10 disaient : Fils des ^fuses , rournue ! \ous veillerons sur ta lyre et ton sort ; Ils le disaient hier, et dans l'orage [.a Pitié seule aujourd'hui m'ouvre un port. Tremhlez, méchants! mon dernier vers s'alliini; Kt, si je meurs, il vit pour vous flétrir. . Hélas! mes doigts laissent tomber la plume : Pauvre Gilbert, que tu devais souffrir 1

Si seulement une \o\\ consolante Me répondait quand j'ai lonu-temps gémi ; Si je pouvais sentir ma main tremblante Se réchauffer dans la main d'un ami !

Alais que d'amis, sourds à ma voix plaintive, \ leurs banquets ce soir vont accourir, Sans remarquer l'absence d'un convive!... Pauvre Gilbert, que tu devais souffrir !

.f'ai bien maudit le jour qui m'a vu naître ; Mais la nature est brillante d'attraits, Mais chaque soir le vent à ma fenêtre Vient secouer un parfum d« forets, ^[archer à deux sur les fleurs et la mousse, Au fond des bois rêver, s'asseoir, courir. Oh ! quel bonheur ! oh ! que la vie est douce !... Pauvre Gilbert, que tu devais souffrir !

Adieu donc les beaux jours ! Le froid noir de noveuilne

Condamne le poète a Texil de la chambre.

Où riaient tant de (leurs, de soleil, de gaîte,

liien, plus rien; tout a fui comme un soniie dVte

l.;i-bas, avec sa voix monotone et touchante.

Le pâtre seul détonne un vieux noël ; il chante,

Kt des sons fugitifs le vent capricieux

Mapporte la moitié: l'autre s'envole aux cieux.

La femme de la Bible erre, pâle et courbée,

(ilanant le Umn des bois quelque branche tombée.

Pour attiser encor son foyer, pour nourrir

Kncore quelques jours son enfant, et mourir.

Plus d'amours sous l'ombrage, et la foret complice

Gémit sous les frimas comme sous un ciliée.

La foret, autrefois belle nymphe, laissant

Aller ses cheveux verts an zéphyr caressant,

M aiure et cSauve aujourd'hui, sans parfum, sans toilette.

Sans vie, aiiite en l'air ses grands os de squeli^lc

L'HIVER. t:

(il bruit mystérieux par intervalle en sort. Semblable à cette voix qui disait : Pan est morl !

Oui, la nature entière agonise à cette beure,

l'',t pourtant ce n'est pas de son deuil que je plein-e :

Non, car je me souviens et songe avec effroi

Que voici la saison de la faim et du froid;

(J|ue plus d'un malheureux tremble et se dit : « Que n'ai-je

- Pour m'envoler aussi loin de nos champs de neige

'^ Les ailes de l'oiseau qui va chercher ailleurs

Du grain dans les sillons et des nids dans les fleurs !

Vers ces bords sans hiver que l'oranger parfume, " Où l'on a pour foyer le Vésuve qui fume, > Oii devant les palais, sur le marbre attiédi, ' T,e Napolitain dort aux rayons du midi, ^ Oh ! qui m'emportera?... » "Mais captif à sa place. Hélas î le pauvre meurt dans sa prison de glace; Il meurt, et cependant le riche insoucieux De son char voyageur fatigue les essieux. Les beauxjours sont passés; qu'importe! Heureux du moiub Abandonnez vos parcs au vent qui les émonde ; Tombez de vos châteaux dans la ville, où toujours On peut avec de l'or se créer de beaux jours. Dans notre Babylone, hôtellerie immense.

Pour les élus du sort le grand festin commence Ruez-vous sur Paris comme des conquérants ; Précipitez sans frein vos caprices errants; A vous tous les plaisirs et toutes les merveilles, Le pauvre et ses sueurs, le poète et ses veilles, Les fruits de tous les arts et de tous 1rs climats.

78 i/hivi:k.

Les chants de Hossini, les drames de Dumas;

\ vous les nuits d'amour, la bacclianale immonde:

A vous pendant six mois Paris, h vous le moiule'...

>'e craignez pas Tliémis . devant le rameau d'or. Cerbère à triple gueule, elle s'apaise et dort.

Mais, pour bien savourer ce bonheur solitaire.

Qu'assaisonne d'avance un jeûne volontaire,

Ne regardez jamais autour de vous; passez

De vos larges manteaux masqués et cuirassés.

Car si vos yeux tombaient sur les douleurs sans nombre

Qui rampent à vos pieds et frissonnent dans l'ombre,

Comme un frisson de lièvre, à la porte d'un bal,

La pitié vous prendrait, et la pitié fait mal

Votre face vermeille en deviendrait morose,

Kt le soir votre couche aurait un pli de rose.

Tremblez, quand le punch bout dans son cratère ardent.

D'égarer vers la porte un coup d'oeil imprudent;

\ os ris évoqueraient un fantôme bizarre.

Et vous rencontreriez face à face Lazare

Qui, béant a l'odeur, voudrait et n'ose pas

Disputer :i vos chiens les miettes du repas.

Kblouissant les yeux de l'or qui le blasonne,

Quand votre char bondit sur un pont qui résonne,

Passez vite, de peur d'entendre jusqu'à vous

.Monter le bruit que font ceux qui passent dessous.

Car voici le moment de la débâcle humaine;

La Morgue va pécher les corps que l'eau promeut ;

L'éiioïsme. eu sultan, jouit et résine; il a

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