XII NOTICE BIOGRAPHIQUE
j'ai remporté de mes visites la conviction qu'il faut se défier de ce qu'on nomme des protecteurs. '
Il envoie de ses vers aux grands seigneurs de la littérature , mais il n'en reçoit pas de réponse , ou bien ces grands seigneurs le traitent en écolier vulgaire. J'ai entre les mains une lettre dans laquelle un romancier aristocrate lui prodigue avec une affectation marquée les qualifications de poète du peuple, d'enfant du peuple : « Chantez le peuple, lui dit-il, aimez le peuple; je n'essaierai pas de convertir à mes opinions sur le peuple un jeune homme né dans son sein, etc., >' et il termine en lui faisant espérer que le Vcrt-Veri, journal des spectacles, voudra bien insérer quelques-uns de ses vers.
- D'amis auxquels il puisse ouvrir son cœur, il n'en a pas; il est dans un isolement absolu. « Parmi les jeunes gens qui m'entourent (je cite toujours sa correspondance , quelques-uns me craignent et sont mes ennemis , quelques autres m'estiment et se posent devant moi comme des protecteurs. Je n'ai pas là d'ami , de véritable ami. ^> Les personnes qui lui sont le plus attachées sont des femmes : c'est surtout madame Emma Ferrand , la girondine. Or elles ont reconnu qu'il n'était bon qu'à une chose, à écrire ; et elles vont prônant partout son talent et s'efforçant de lui faciliter Taccès des recueils littéraires. Une foule d'expériences malheureuses l'ont en effet convaincu luimême de son incapacité universelle; il lui est impossible de remplir le plus humble emploi. Sa faiblesse, sa paresse physique, plus encore que son amour-propre , l'empêchent de demander son pain au travail de ses mains ; il n'a plus enfin d'autre ressource que la littérature. Tachons donc , se dit-il , de nous faire homme
NOTICE biographique:. ' M„ de lettres; cette dernière expérience manquee, il ne ine restera plus qu'à me croiser les bras et à mourir. Il s'accorde six mois pour cet apprentissage; jusqu'alors il n'a rien composé qu'en poète, par caprice, lorsque l'mspiration lui venait : il faut aujourd'hui qu'il soit toujours prêt, qu'il écrive quand même, qu'il fasse en un mot le métier littéraire. Hélas ! il ne peut à ce point forcer sa nature. Chez lui le génie poétique était domiliant, souverain : et, quand son estomac avait faim que sa main voulait écrire, le Poète, impassible, attendait Tidée; ridée trouvée, l'Artiste s'en emparait, la découpait, la ciselait, et ne la transmettait à la plume que deMcatement travaillée. Moreau ne parvint jamais a mettre au net plusieurs pages en un jour. Tandis que des auteurs d'un talent subalterne s'y enrichissent, à ce métier, il ne gagnait pas même le strict nécessan-e ; il y serait mort de faim, littéralement.
Kst-il donc vrai que Moreau ne sut point accepter la tache humaine, et qu'il ne voulut pas se résigner a la lutte, qui est le devoir de chacun ici-bas ; qu'il préfera maudire les obstacles que de les vaincre • que, drapé avec orgueil dans son indigent manteau ' il se tint immobile au lieu de marcher d'un pied résolu et les bras tendus au travail.:» Mais, vous le voyez : ,1 essaya de tout ce qui était à sa portée et ne se trouva bon à rien. Il subit sans relâche le supplice de Sisyphe, condamné à rouler un rocher du fond dun abnne au sommet d'une montagne : le rocher retombait toujours. Quelquefois, il est vrai, convaincu de son impuissance , désespérant du succès, il se coudiait au pied de son fardeau , et il appelait la mort • uiais un rayon de soleil venait à luire, un rêve, un sou^ Nenir traversait son esprit, et c'en était assez pour le
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ranimer et le faire sourire : il était heureux de si peu de chose! Au Luxembourg, par une belle soirée d'automne , comme il se réchauffait au soleil , je me souviens qu'il s'écria : >"'est-ce pas qu'il y a des moments où Ton est bien heureux d'être au monde! Et alors il avait vingt-huit ans; l'indigence et la maladie l'avaient usé comme un vieillard. Dans sa pièce inspirée, à l'hôpital, du souvenir de Gilbert, après avoir maudit le jour qui l'a vu naître, il ajoute :
Marcher à deux sur les neurs el la mousse, Au fend des bois rêver, s'asseoir, courir, G quel bonheur! ô que la vie est douce'.
Et puis il aimait tant sa sœur : Elle esi si b nne, Macurial II se relevait donc et recommençait a lutter. Efforts toujours renaissants et toujours impuissants! Sous l'empire de cette devise qui nous régit: chacun pnur soi , au milieu de ce pêle-mêle d'ambitions rivales, en l'absence d'un pouvoir protecteur et fort qui veille au classement des individus et tende la main à ceux que le sort a fait naître dans une condition contraire à leur nature, il faut, à celui qui est pauvre et abandonné dans ce monde, s'il veut prospérer, s'il veut vivre seulement , une organisation d'athlète , des bras robustes, une constante énergie. Or, chez Moreau le fond du caractère était l'insouciance-, l'énergie ne lui venait que par fiévreux accès, bientôt suivis de langueurs infinies, d'abattements insurmontables. Il y avait entre sa nature morale et sa nature physique une harmonie touchante : sa physionomie était mâle , quoique douce ; sa tête forte ; c'était l'emblème de son génie, de sa verve poétique et de sa raison élevée; son corps souple, sa peau blanche et unie, ses extrémités fines et
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délicates: tout cela était d'une femme, d'un enfant, et signifiait son caractère faible et inoffensif. Il eîU fallu à cet homme un bonheur tout fait, une température douce, un monde intelligent et bon, rien à faire, une couche propre et toujours prête dans laquelle il pût s'endormir chaque soir sans souci du lendemain : il était né pour vivre de la vie des plantes, qu'on arrose, qu'on expose au soleil, et qu'on soustrait aux rigueurs de l'hiver. Et alors, certes, il et\t porté des fruits d'or ; à l'abri de la souffrance , libre des soins matériels , c'eut été un grand poète.
Pour donner une idée plus nette de la nature de son génie , je ne saurais mieux le comparer qu'à celui de Charles Nodier. Il était bon avant tout, tendre, riant et gracieux , attique et naïf tout ensemble , amant passionné de la nature , sensible de préférence aux humbles douleurs , au charme des simples histoires et du coin du feu. Sa muse, à ses débuts, hanta le cabaret, se mêla aux querelles politiques : ce ne furent là chez elle que des faux pas de jeunesse ; mil huit cent trente avait d'ailleurs bouleversé les esprits. Comme Nodier, Moreau aimait avec passion les contes de fées , il disait à sa sœur : Au déclin de vos jours , assise dans un grand fauteuil , vous rassemblerez autour de vous les enfants du voisinage, et moi je ferai des contes pour vos petits enfants. C'était là le vœu suprême de son ambition. Il croyait, comme Bruscambille, que tout ce que la vie a de positif est mauvais , que tout ce qu'elle a de bon est imaginaire ; et jamais philosophie fut-elle mieux en situation , puisque, pour lui, la vie positive n'était que chagrins et misère! Ne trouvant plus d'illusions à se faire autour de lui , il en allait chercher dans le pays des chimères. La hideuse réalité
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le pressant de trop près et Tecrasant , il se trouvait souvent frappé de paralysie dans son iniaLiination ; et, les ailes brisées, il demeurait inerte, cloué dans son r.rccrable chambre. C'est alors qu'il s'écriait : Je m'ennuie! je m'ennuie! Pour raviver la flamme éteinte, il buvait des liqueurs spiritueuses et il fumait: il vendit jusqu'à ses chemises pour aller au spectacle. Lorsqu'il était correcteur d'imprimerie, il prenait en se couchant, le samedi de chaque semaine, de l'opium, alin de dormir tout le dimanche , voulant oublier ses maux et réver. Autant qu'il le pouvait, (il faisait de ses rêves sa vie toute entière; il y attachait grande importance, il en parlait souvent et les racontait avec un talent de narration dont rien ne peut donner l'idée. Bien plus, il y ajoutait foi , car souvent il lui arriva de prévoir ainsi l'avenir ; il écrit encore à sa sœur : « .Te vous ai vue morte plusieurs fois ; je ne suis pas superstitieux , mais c'est égal , je voudrais bien vous voir pour être sur que ce n'est qu'un rêve.» Aussi ne parlait-il qu'avec un doute respectueux du magnétisme , du somnambulisme , de l'illuminisme, des idées de Swedenborg et de Saint- Martin. Sa doctrine sur la vie future était encore celle de certain personnage de Charles Nodier : les âmes de ceux qui ne sont plus errent dans l'espace et conversent quelquefois avec les vivants : ou bien c'était la mélempsychose de P^lhagore. Il en fait profession dans son livre, et son livre, ce sont ses confessions.— En un mot, Moreau était un rêveur, un être d'imagination, de fantaisie et d'amour, un poète, un vrai poète , et... rien de plus.
Alfred de Vigny a très-bien décrit les infirmités dont sont atteintes ces natures inspirées, leur complète impuissance à rien faire qui ne soit l'Art Divin, ^"on .
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Moreaii ne pouvait par ses propres forces sortir de l'indigence. Pour vaincre dans cette lutte perpétuelle qu'il soutint contre la fortune, il lui fallait, à défaut de la protection sociale , le secours d'une main à la fois affectueuse et puissante. Cette main se présenta une fois : ce fut celle de M. B***, propriétaire à Dijon ; elle se retira bientôt : je ne sais ce qui l'avait blessée.
II semble qu'avant de lui porter le dernier coup, le Sort ironique ait voulu lui sourire. Pendant la dernière année de sa vie , sa situation devint meilleure : un imprimeur, M. Bétbune , lui offrit une place de correcteur dans ses ateliers , et ne parut pas très-mécontent de son travail : ce qui étonna beaucoup Moreau. L'un de ses anciens camarades de séminaire, M. A***, lui offrit aussi , à quelque temps de là , d'éditer ses œuvres, dépouillées toutefois de ce qu'elles contiennent de politique. Moreau avait besoin d'argent : il accepta et reçut en paiement 100 francs et quatre-vingts exemplaires.
Or, que dit-il de ce livre? comment juge-t-il le recueil, incomplet , il est vrai , de tout ce qu'il a produit, cet homme auquel on prodigue si témérairement les reproches d'orgueil ? Ecoutez : « Ce livre est mauvais, « très-mauvais, mal fait, très-mal fait; sa publication « ne peut que me nuire, et, si elle a lieu, ce n'est pas « ma faute >»
Deux voix dans toute la presse parisienne (celles de MM. Félix Pyat et Berthaud ), s'élèvent pour proclamer son génie; elles parlent haut et sont animées de l'accent d'une profonde conviction. Est-il enivré de leurs éloges, lui que tourmentait, dit-on, une soif immodérée de la gloire ? Ecoutez encore : « Un journal grave, « le National, dont je ne connais aucun rédacteur, a « parlé de moi avec enthousiasme dans un feuilleton de
wiii NOTICE BIOGRAPHIOLE.
•> neuf colonnes. OIn, je l'avoue, nva profondément " étonné, d'abord parce que j'étais loin d'espérer de pa- - relis applaudissements, et ensuite parce que je ne •• croyais pas les journalistes capables d'une admira- « tion sincère et d'un sentiment naïf quelconque, .l'ai « vu depuis ces ^lessieurs qui m'ont comblé d'éloges et " de caresses ; je leur ai dit • Vous me flattez. 11 m'ont « répondu en souriant : Quel intérêt y aurions-nous? " Ils m'ont même offert de l'argent. Je savais bien 'i que j'étais un vrai poète , comme ils le disent , mais •' je ne croyais pas l'avoir prouvé clairement jusqu'au- » jourd'bui. Partagez mon orgueil , mon ami, décidé- « ment vous ne vous êtes pas trompé, vous n'avez pas u aimé un misérable, un fou. Il va sans dire que je A m'ennuie un peu moins. »
S'il ressent une douce joie , c'est qu'il songe à sa sœur ; à sa sœur qui a cru à son iiénie , lorsqu'il était encore enfant, qui a persisté dans sa foi malgré les dédains et les railleries du monde , et dont l'événement vient enfin confirmer les prédictions. En échange de tant de tendresse et de bienfaits , il va lui donner au moins quelques feuilles de laurier. « ^lerci de votre
lettre, ma chère sœur, elle m'a fait éprouver la sen- « sation la plus pure et la plus douce que j'aie eue •- depuis longtemps ; depuis ce temps , il vous en sou- '1 vient encore, n'est-ce pas , où vous me disiez à neuf » heures , quand je passais devanl la porte de votre «chambre •. Bonsoir, vons'ieur Moreau! Seulement » vos félicitations ont quelque chose d'ironique. C'est « un peu ma faute , à la vérité. Le mot heureux qui > s'est glissé dans ma lettre précédente n'a pas été bien
« compris le me sens hpurrur, ma sœur, parce
« que ma plus L'rande souffrance était le mépris qui
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« me suivait partout, et qu'aujourd'liui les éloges seuls « m'importunent. Je me sens heureu.r , imrce que plu- " sieurs personnes de beaucoup d'esprit ont répété ce '< que votre cœur vous avait révélé avant elles : Ce « jeune homme est vraiment un poète! Je me sens//ei,- « veux, parce qu'hier on pouvait jeter mon nom comme « un opprobre à la sainte femme qui m'a tant aimé, - et qu'aujourd'hui , dussé-je mourir de chagrin, elle " peut se parer de mon amour et de mes vers - Ces « deux phrases sentent bien l'orgueil , mais, écrivant « pour vous seule, je mets devant vous mon cœur à « nu. .Te ne me crois pas un grand poète, tant s'en « faut! mais Dieu m'est témoin que je suis un vrai " poète; malheureusement je ne suis que cela - Et « comment voulez-vous que je sois heureux dans l'ac- « ception vulgaire de ce mot? seul, tout seul, moi, vieil « enfant a qui il faudrait non seulement un père ou un « tuteur, mais encore une mère , une nourrice, une
« garde-malade, ou bien une sœur.?»
Dan^ ces circonstances , je revins à Paris , et je vis Moreau tous les jours. A ma sollicitation , il consentit a prendre quelque soin de sa santé qui, depuis plusieurs années, allait se détruisant. .Te le priai de passer 1 hiver dans un hôpital , m'imaginant qu'il en sortirait, au printemps , joyeux et plein de force J'osais encore espérer son bonheur; j'entrevoyais pour lui toute une vie nouvelle , il avait repris un peu de courage... Helas, nous faisions de longs projets, et déjà la Mort était à ses côtés , étendant la main et riant de nos rêves !
Il alla à l'hôpital. Il y resta deux mois. N'avant plus a s occuper de son pain de chaque jour, il disait que cette vie était pour lui de l'opulence. Il faisait des vers.
x\ NOTICE BIOGRAIMUOIE.
Il ne se plaignait point. Tous ses souvenirs d'enfance lui revenaient à la mémoire. II revoyait Provins, ses vieilles ruines, ses rues montueuses où l'on voit chaque soir des gens du peuple assis devant leur porte; et puis la ferme qu'il aimait tant, les grands troupeau\ et surtout un chien qui , vagabond et inutile comme lui , courait autrefois les champs avec lui , s'arrétant quand il s'arrêtait , et le regardant dans les yeux lorsqu'il était rêveur, comme pour lui dire: La rime vientelle.^ «Le régime qu'on vous fait suivre, lui disais-je alors, vous affaiblit; reprenez quelque force, et nous irons à Provins. » Et il souriait. Malade moi-même, comme je n'étais pas allé le voir à l'hôpital depuis quelques jours, il se leva, traversa la rue par une des plus froides matinées de décembre, monta trois étages, et faillit tomber évanoui sur le seuil de ma porte. Cette visite n'était-elle pas un dernier adieu? A'étaitil pas convaincu que sa mort était proche.^ .Te ne sais , mais j'étais comme frappé d'aveuglement ; je ne pouvais croire qu'il dût mourir encore. Huit jours après il me dit qu'il avait reçu dans la nuit les derniers sacrements. >"otre entrevue fut silencieuse ; quand je le quittai: «Aimez bien ma sœur,» me dit-il; je l'embrassai et ce fut tout. Le lendemain, 20 décembre 1838, un homme de l'hôpital entra chez moi et m'annonça que le n" 12 venait de mourir.
Je portai la nouvelle aux rares personnes avec lesquelles :\Ioreau entretenait encore quelques relations amicales ; je croyais qu'elles viendraient seules à son con>oi ; j'aurais voulu que, pendant le trajet de l'hôpital au cimetière, Moreau n'eût que peu de monde autour de lui, puisqu'il avait été presque seul durant son passage sur la terre. Mais ces personnes
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jugèrent convenable (Favertir les journaux ; et , en effet , il y eut foule à son convoi , et , depuis ce jour, la presse a mille fois répété son nom, et, de tous côtés, ont surgi autour de sa tombe des amis dévoués, et l'on a fait de cette tombe un théâtre sur lequel on déclame pour et contre la société. Ah ! si Moreau pouvait un moment sortir du cercueil, il imposerait silence à ces amis posthumes dont le dévouement bavard accrédite les accusations de ses détracteurs. Il flagellerait de sa raillerie amère les hypocrites qui s'attribuent envers lui des mérites qu'ils n'ont pas , et disperserait cette foule empressée qui exploite ses os. A ceux qui l'accusent, il demanderait sur quoi ils se fondent pour soutenir que sa misère fut son ouvrage , de quel droit ils le jugent sans le connaître , le traduisent à leur tribunal , quand, la mort ayant fermé ses lèvres pour jamais, il ne peut leur répondre ; de quel droit enfin , mal instruits, ignorants de sa vie, ils le présentent, travesti et défiguré par leurs imputations mensongères , comme un épouvantail à la jeunesse littéraire.
Deux mots seulement en son nom :
Ce n'est point par les soins de la Société des gens de lettres que Moreau a été enterré. IMort ou vivant, la Société des gens de lettres n'a rien fait pour iMoreau.
De toutes les larmes qu'on a répandues sur sa mort, du dévouement de ses nombreux amis, il n'est pas résulté une obole pour lui acheter un tombeau. Un matin, au mois de janvier dernier, deux jeunes gens suivaient tête nue, à travers le cimetière du Mont-Parnasse, les fossoyeurs qui avaient exhumé de sa fosse provisoire le corps de IMoreau et le portaient à son dernier asile. Ils étaient seuls.
Un critique de la llpine des Deux-Mondes , tout eu
xxri NOTICi: BIOGRAPHIQUE.
rendant justice a son talent, a confondu "Moreau dans la foule des esprits avortes qui, dit-il, depuis Chatterton jusqu'à Kscousse, ont manqué leur destinée pour la vouloir hâter trop. Le poète serait mort, à l'entendre, de fièvre ambitieuse et gonflé d'orgueil. De faits, il n'en cite pas : il n'ensait pas. Ses reproches, qui, adressés au commun des jeunes poètes ne manquent pas de justesse, appliqués à Moreau, sont une injustice.
Dans la Gazelle de France a paru, le 15 juillet 1839, un feuilleton inspiré par je ne sais quelle passion : le fanatisme relisieux et monardiique, sans doute. Calomnier un mort, s'acharner sur un cadavre, le salir d'une mauvaise plume trempée dans la boue, ce n'est pas seulement là faire un mauvais feuilleton , c'est commettre une mauvaise action.
Pour moi, ai-je réussi à esquisser l'ensemble de cette grande, simple et touchante figure? Plaise à Dieu! au moins , n ai-je rien dit que de vrai , rien qu'il ne me soit facile de prouver, rien même que le lecteur intelligent ne puisse vérifier dans ce livre. Que la critique juge donc comme elle l'entendra les essais poétiques de -Aloreau : c'est son droit: et qu'importe! il se souciait assez peu de la gloire. Mais qu'elle s'abstienne d'outrager son caractère , il tenait à l'estime , et il la méritait. — Qu'on respecte cette tombe : elle est celle d'un poète, d'un malheureux, d'un homme de bien!
Sainte-Marie MARCOTTE.
Ce qu'il me faul, à moi qui ne suis qu'un enfant, In enfant inhabile aux plaisirs de la terre. C'est une fleur, au bord d'un chemin solitaire Plein d'ombre et de fraîcheur; une feuille glissant A la penle de l'eau : ce qui cause ma joie , C'est le jonc où le vent siftle, o à l'onde tournoie Devant la pierre blanche où je reviens m'asscoir, Et tout près, un genêt qui tremble au vent du soir. La chose la plus humble et la plus délaissée Suffit pendant une heure à remplir ma pensée, Le bluet, qu'en couronne on se plail à lier, El le myosotis qui défend d'oublier; Car j'ai des souvenirs d'une douceur extrême Et que, sans en parler, je caresse en moi-même : Des souvenirs lointains de mon premier amour Dent le monde jamais ne saura le mystère ; (Les sages en riraient ) I et je les cache au jour, Dans l'ombre de mon cœur, comme en un sanctuaire.
Ne me plaignez donc pas si vous voyez mon front Triste et pâle, et courbé comme sous un affront, Si mes yeux sont distraits, et si dans une fête Je regarde vos jeux et détourne la tète : C'est qu'il est en mon àme un souvenir plus doux; Et comme mon bonheur fut bien court, loin de vous, Ne vous étonnez pas si ma jeunesse amère Aime avec tant d'amour toute chose éphémère, Le bluet, qu'en couronne on se plait à lier, El le myosotis qui défend d'oublier.
A mon ami Brissux.