‹ Le myosotis (volume 3)Chapitre 54 sur 66 · INTRODUCTION. XXVIJ · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XXVIJ

h hmeuse Bibliothèque Bleue^ei du style daus lequel elle a été rédigée. Jean de Calais , au contraire, et Geneviève de Brahant sont tout- à-fait modernes, et on aura dans ces deux récits un modèle du style populaire tel qu'il existe aujourd'hui. Ainsi , l'on jugera des variations que ce style a subies depuis le x\« siècle jusqu'à nos jours.

Je me suis attaché à trois points principaux dans les notices consacrées à chaque récit. J'ai cherché d'abord si un événement reconnu vrai a pu donner lieu à la composition de ce récit; on verra que presque toujours l'histoire, bien dénaturée sans doute , en a été l'origine ; j'ai essayé de découvrir ces traces quelque fugitives qu'elles soient. Le second point qui se lie au premier et sert à l'éclaircir, a pour but de constater avec exactitude les souvenirs que ces récits populaires ont laissés, en attachant à des lieux différents ou à des ruines inconnues le nom de leur héros; rien n'est plus fréquent dans notre pays , rien n'est plus curieux et n'ajoute à ces anciennes légendes un plus vif intérêt. Le troisième point est relatif à la bibhographie qui est jointe à chaque notice. Sans avoir la prétention de faire une énumération complète et qui puisse remplacer les ouviages spéciaux , j'ai tâché cependant que mes indications soient assez exactes, assez étendues pour faciliter les recherches au lecteur, et lui donner une intelligence entière des difTérentes histoires dont cette collection géra composée.

Dans les premiers siècles de notre ère, la province de Normandie étoit soumise au gouvernement d'un duc appelé Aubert; il avoit pour femme une sœur du duc de Bourgogne. Embrasé d'amour Aubert ne voulut pas respecter un vœu de continence que sa femme avoit fait, et celle-ci s'écria follement : que Dieu n'ait aucune part à tout ce qui aura lieu aujourd'hui. Il arriva que la dame s'étant trouvée enceinte, le diable s'empara de l'enfant qu'elle portoit; aussitôt qu'il vint au monde, cet enfantse distingua par sa méchanceté, c'est pourquoi on l'appela Robert le Diable. Après avoir commis maintes iniquités, Robert s'en alla à Rome , fit pénitence, remporta de grandes victoires sur les Sarrazins, épousa la fille de l'empereur, et mourut en homme de bien.

Telle est en résumé la légende connue sous le nom de Vie de Robert le Diable. A quel personnage de l'histoire faut-il reporter les faits contenus dans cette légende, ou en d'autres termes, quel est le type de ce héros fabuleux? Dans son introduction au roman en vers français du XIIP siècle consacré à Robert le Diable, M. Trébutien voit dans ce héros le fils inconnu de ce duc Aubert, qui lui-même n'a jamais figuré dans aucun document certain ; c'est là une explication gratuite et qui ne peut pas être admise. L'opinion de M. Deville me semble mieux en rapport avec l'histoire et surtout avec la manière dont les récits de la nature de celui-ci se composent ordinairement. 11 est inutile que le personnage qui en devient le

INTRODUCTION. Xl\

héros se soit rendu coupable d'un grand nombre de faits semblables à ceux que le légendaire attribue à Robert le Diable ; il suffit d'une seule action dans ce genre pour autoliser le peuple à inventer sur un pareil personnage des récits mensongers, qui plus tard deviennent unehisloirepius ou moins vraisemblable.

C'est ainsi que plusieurs actions connues de la vie de Robert, surnommé Courte-Heuse, deuxième fils de Guillaume le Conquérant, ont pu donner lieu à la légende de Robert le Diable. J'emprunterai ici une page de la notice de M. Deville: « Ainsi que son homonyme, Robert Courte- « Eeuse quitte la Normandie et entreprend le voyage de la « Terre-Sainte ; à son retour, il s'arrête en Italie et épouse « une princesse de ce pays, premier trait de ressemblance « significatif avec le héros du roman. Mais prenons-le avant « son accession au trône ducal, la ressemblance va devenir « aussi frappante, si ce n'est plus encore. Quel rôle joue-t-il, « comme fils du duc de Normandie ? Guillaume de Jumieges, « Orderic Vital vont nous l'apprendre. Tous deux, remarquez « bien ceci, nous montrent le jeune Robert exilé de la cour « du duc, ayant encouru la malédicliou paternelle. «

« Robert, ajoute le premier, «étoit retiré dans le Pon- « thieu, auprès d'Abbeville, avec des jeunes gens de sa « trempe, fils de seigneurs normands qui lui étoient attachés « en apparence comme étant leur futur seigneur, mais en « réalité par l'attrait de la nouveauté.

« Il désoloit la Normandie et particulièrement la frou- « tière par ses excursions et ses rapines. »

« Écoutons Orderic Vital. C'est àGerberoi sur la lisière « de la Normandie qu'il fait se réfugier Robert. Là, dit-il, « il rassembla des chevaliers d'élite et force barons de

\X NOUVELLE BIBLIOTllEatE BLEUE.

u France..., aussi s'ensuivit-il des maux infinis j les fils « de la perdition prévalurent, etc. «

Après ces détails historiques dont il est impossible de révoquer en doute l'authenticité , la ressemblance entre Robert le Diable et Robert Courte-Heuse me paroit prouvée.

Le nom de Robert le Diable est attaché en France à trois anciens monuments; deux sont en Normandie, un est dans le Maine; il existoit aussi dans l'ancienne tour de Londres une tourelle qui portoit ce nom, et ce fait peut encore servir à prouver l'identité qui existe entre le héros de la légende et Robert Courte-Heuse; car l'on sait que ce prince passâtes vingt-sept dernières années de sa vie dans les prisons de l'Angleterre (!). A quatre lieues de Rouen, sur la rive gauche de la Seine, au sommet des hauteurs de Moulineaux, on aperçoit les ruines d'une ancienne forteresse auxquelles le peuple a donné le nom de château de Robert le Diable. Le château d'Arqués a été le témoin du repentir de R-obert.

Dans le Maine, des restes d'anciens retranchements portent le nom de Fossés de Robert le Diable. Mais Dumoulin attribue ces fortifications à Robert de Rellemes: «il fit bàiir de nouvelles forteresses, dit- il , et faire ces grandes tranchées de plus de trois lieues, qu'on voit encore à présent entre Meniers et Reaumont, et que les paysans appellent les Fossés de Robert le Diable; nom qui ne convenoit

(1) CeUe tourelle qui sous le règne de Henri VIII s'appeîoit Robin the DtvuU's Tower, a éié nommée depuis Tour Devereux parce qu'en iCOi elle a servi de prison au célèbre favori d'Elisabelh , P«oberl Devereux, comte d'Essex. Voyez à ce sujet : ilemoirs of ihe Tower ofLondon, etc., by John Brillon and E, W, Brayley. London 1820. p. 327.

Page 1