‹ Le myosotis (volume 3)Chapitre 63 sur 66 · DE GENEVIÈVE · texte numérisé non relu

DE GENEVIÈVE

PRINCESSE DU BRADANT.

YlE ADMIRABLE

DE

Dans une des provinces de la Gaule Belgique, qui fut autrefois le pays deTongres, environ le temps que la gloire du grand Clovis commençoit à s'obscurcir et que les enfans de ce grand monarque dégénéroient en cœur et en générosité, naquit une fille des princes de Brabant. A peine cette petite créature vit les premiers rayons de la lumière, que ses parens lui donnèrent une première naissance qui la rendit fille du Ciel , d'où elle reçut, par une grâce divine, le beau nom de Geneviève.

Les anges ont des attraits contre lesquels on a de la peine de conserver sa liberté, et Geneviève possédoit des grâces trop charmantes pour n'être pas visibles. On ne pouvoit haïr sa dévotion, à moins que d'être insensible ; et c'étoit assez d'être raisonnable pour n'être plus pécheur après l'avoir admirée. Le plus doux plaisir dont elle fut tentée, c'étoit l'amour de la retraite et de la solitude.

Cette inclination lui fit bâtir un ermitage au coin d'un jardin. C'étoit là qu'elle dressoit de petits autels de mousse et de ramée. C'étoit là qu'elle s'oc- I. 17

cupoit en prières le long des jours. Quand sa mère lui remontroit qu'il étoit temps d'avoir de plus sérieuses pensées, elle répondoit : « que c'étoit le lieu où les plus grands saints éloient allés chercher les traces du Sauveur.»

Ah ! Geneviève, vous ne savez pas d'où cette inclination vous vient, et pourquoi Dieu vous l'a donnée. Un jour viendra que vous suivrez l'exemple de cette grande pénitente à laquelle l'Egypte a donné sou nom, bien que vous n'en deviez pas imiter les débauches (22). Ce sera alors que vous reconnoîtrez la Providence divine, qui dispose de vous par des moyens secrets si inconnus à tout autre qu'à elle. Dieu a coutume de nous donner à la naissance des qualités qui font nos bonnes fortunes et l'ordre de toute notre vie. Ce grand archevêque de Milan, tout petit enfant qu'il étoit, bénissoit ses compagnons en leur imposant les mains, comme s'il eût déjà été ce que par après il devoit être.

Tous ceux qui remarquoient les dévotions de notre petite vierge ne pénétroient pas dans les desseins de Dieu , et ne voyoient pas ce qui ne parut que longtemps après. Si j'entreprends d'écrire les perfections de cette grande sainte, je ne m'estime pas plus obligé de les toucher toutes, que ceux qui se mettent sur l'eau le sont de prendre la rivière à la source.

Me voici tout d'un coup dans la dix-septième année de notre incomparable Geneviève; mais qui pourroit remarquer toutes les vertus de son âme et

toutes les beautés de son corps? Une autre plume que la mienne diroit que la nature avoit fait des coups d'essai dans toutes les autres beautés de son siècle, pour donner en elle un ouvrage accompli de sa puissance. Ce que je veux dire sur ce sujet, c'est que Geneviève, pour accroître cette beauté , n'avoit garde d'y ajouter ces artifices par qui la laideur vous semble belle. Elle n'avoit point d'autre vermillon que celui qu'une honnête modestie mettoit sur ses joues, point de blanc que celui de l'innocence, et point de senteur que celle de la bonne vie. Aussi n'y avoit-il point de rides sur son visage à réparer par le pinceau.

Encore bien que notre Geneviève apportât fort peu de soin à conserver sa beauté naturelle, cela n'empêcha pas qu'elle n'eût un nombre infini d'adorateurs. Parmi ceux qui en firent la recherche, Sifrigius, que nous nommerons Sifroy, ne fut pas le dernier ni le plus malheureux, puisqu'il remporta ce que tant d'autres avaient désiré.

Ce jeune seigneur, ayant appris de renommée une partie des perfections de cette princesse, en voulut plutôt croire ses yeux que le bruit commun. Le voilà en chemin avec un équipage si magnifique qu'il ne laissa à aucun des rivaux la vanité de faire avec lui de comparaison.

Etant arrivé, il s'en fut tout aussitôt faire la révérence au prince et à la princesse sa femme, qui lui permirent de saluer leur fille Geneviève, à laquelle il fit toutes les offres de services qu'on pour-

roit attendre iVun amour sincère. Ce fut après ravoir vue qu'il s'écria de n'avoir jamais rien vu de si beau.

Celte erreur n'occupa pas longtemps son esprit , car il ne l'eut pas entretenue deux fois qu'il la trouva remplie de tant de douceur et de modestie que son amour augmenta. Il tâcha de l'exprimer par ses soupirs, n'osant le déclarer par ses discours, de crainte de faire passer ses véritables sentimens pour des impertinences. Etant en cette appréhension, il alla trouver le prince et la princesse, auxquels il déclara le dessein de son voya*ge; il leur parla en ces termes :

« Monseigneur et Madame, si vous êtes aussi favorables à mes desseins comme votre douceur m'a fait espérer, je m'estimerois le plus heureux des hommes. Je ne suis point, grâce à Dieu, sorti d'une maison dont le nom puisse servir de reproches ; mais quand la gloire de mes ancêtres n'ajouteroit rien à mon mérite, je ne suis pas si dépourvu qu'il ne me fût pas aisé d'avancer des choses dont peutêtre un autre que moi tireroit de la vanité.

« La fortune ne m'a pas donné si peu de biens que je ne puisse soutenir la dignité de votre maison; mais quand ils seroient moindres je ne pourrois vous celer l'ardente affection que j'ai pour la princesse votre fille, non pas tant pour sa beauté, qui est incomparable, que pour ses vertus qui sont sans exemple. C'est donc à vous de faire mes joies ou mes déplaisirs. »

GENEVIÈVE DE BKABANT, 197

Il est peu de sages filles qui ne se troublent quand on leur parle d'un mari. Voilà pourtant Geneviève où tous ses parens la portèrent par son obéissance : la voilà mariée à un palatin. Ce seroit inutile de dire qu'on n'oublia pas toutes les réjouissances qui pouvoient honorer une noce si belle.

Tous ceux qui virent le bonheur de ce mariage le crurent éternel. Mais , hélas ! qu'il y a peu de roses parmi beaucoup d'épines. Après que nos jeunes mariés eurent passé quelques mois à la cour du Brabant, il fallut partir pour aller à Trêves. Les parens de Sifroy la reçurent avec tout le respect que sa qualité et son mérite dévoient attendre. Saint-Hidulphe, qui pour lors étoit pasteur de cette grande ville, fut bien aise de voir sa bergerie accrue d'une innocente brebis; pour lui témoigner sa joie , lorsqu'elle étoit sur le point de partir pour aller en une maison de campagne, il lui donna sa bénédiction.

Ce lieu de plaisance étoit situé en une campagne qui n'étoit terminée que par l'horizon. Ce château étoit entouré d'un parc où il sembloit que le printemps régnoit toujours ; ce fut dans ce lieu plein de délices que Sifroy et Geneviève menèrent la plus douce et innocente vie de leur siècle.

Que pourroit-on souhaiter de plus, sinon que ce bonheur durât longtemps? Mais à peine deux ans s'étoient écoulés de cette vie innocente, qu'Âbderam, roi des Maures, qui étoit passé d'Afrique en Espagne, ne promettoit rien moins à son ambition que

la conquête de toute l'Europe. La France lui était un friand morceau, mais il craignoit d'y trouver d'autres gens que des (iotlis. H dressa, pour cet effet, la plus formidable armée que l'Occident eût jamais vue. La renommée d'une telle armée, jointe à tout l'intérêt du Septentrion, amena une grande troupe de noblesse à Martel, d'autant que les braves guerriers trouvoient autant de gloire à combattre sous le commandement de ce grand capitaine qu'à gagner des victoires sous la conduite d'un autre.

Sifroy, étant un des plus puissans princes d'Allemagne, eut honte de dormir dans le sein de son épouse, d'autant que les autres pensoient au salut public^ mais il trouva beaucoup de résistance dans la résolution de Geneviève et plus d'une difficulté à surmonter, puisqu'il avoit l'amour et l'honneur. D'un côté, l'amour le piquoit vivement ; dautre part, il ne pouvoit se résoudre à quitter un bien qu'il ne coramençoit qu'à goûter ; car si Dieu n'eût envoyé une forte résolution à Geneviève pour la porter au consentement de ce voyage, le désir de conserver sa réputation étoit en danger de donner de la violence à son amour. Toutefois, quand il fallut se séparer, ce fut où ces deux amans eurent besoin de leur vertu. Passons donc au plus tôt ce fâcheux départ de peur de nous noyer dans leurs larmes.

(Comme 5ifrop partit pour ûlUr û l'aoûiuc, et comme il laissa la î^trection be sa Ummt ei he ses btens à 6oto.

L'appareil de la guerre étoit préparé et le jour

du départ venu; le comte appela tous ses domestiques, et après leur avoir recommandé l'obéissance à l'endroit de sa chère femme, il prit son ftivori par la main, puis adressant la parole à Geneviève, il lui dit : « Madame, voici Golo à qui je laisse le soin de vos consolations ; l'expérience que j'ai de sa fidélité me fait espérer que l'ennui de mon absence sera en quelque façon modéré par la confiance de son service. »

A ces mots, la pauvre Geneviève se pâma ; on la releva, elle retomba par trois fois. Tous les domestiques coururent aux remèdes pour rappeler son âme, qui sembloit s'enfuir de peur de voir le départ de Sifroy, ou peut-être par la crainte de demeurer sous la conduite de Goio.

Le comte qui avoit reconnu un changement notable dans le visage de sa femme lorsqu'il lui recommandoit la fidélité de son favori baissa les yeux, disant : « C'est à vous seule, reine du ciel, glorieuse mère de mon Sauveur^, que je laisse le soin de ma chère Geneviève. » — « Allez , Sifroy, allez hardiment où l'honneur vous appelle. Ne craignez pas qu'il arrive aucune disgrâce à celui de votre femme. Vous ne pouvez la mettre en de plus sûres et de plus fidèles mains où vous la laissez. »

Sifroy étant parti et étant arrivé à l'armée, où il fut très bien reçu du grand Martel, je crois qu'il ne seroit pas hors de propos de décrire la bataille où Sifroy se rencontra, afin de tracer une légère image des peines que soutenoit en même temps

•200 NOIYELLE niBLIOTHÈQLE liLElE.

notre généreuse princesse. Il ordonna aux habitans de Tours de n'ouvrir leurs portes qu'aux vainqueurs , et, pour ôter tout espoir de fuite, il mit sur les ailes de son armée plusieurs chevaliers avec commandement de couper les jambes à ceux qui seretireroient de leurs rangs pour prendre la fuite. Avant de commencer la bataille, il parla ainsi à ses soldats :

« Compagnons, je vois bien que l'ardent désir que vous avez de combattre m'empêche de vous faire un long discours; aussi le crois-je inutile, puisque vous êtes plus disposés à vaincre que moi à dire de belles paroles.

« N'attendez pas que j'aille chercher dans les siècles passés des exemples de valeur; j'ai toujours reconnu que vous aimiez mieux en donner à la postérité que de les prendre de vos ancêtres. Quand nous aurions résolu d'être insensibles à nos intérêts, et que la ruine de nos maisons, le saccagement de nos villes, la désolation de nos femmes ne nous porteroient pas au désir de la vengeance, l'injure qu'on a faite à Dieu et à la religion sufTiroit.

« Je n'aurai jamais si mauvaise opinion de votre piété que de croire que vous veniez à mépriser ce Dieu que nous adorons, cette religion que nous professons , ces saints que nous honorons et ces églises que nous avons bâties ; il ne se peut faire que vous permettiez à l'impiété de ces Maures de profaner ce que nous possédons de saint dans notre patrie.

GENEVIÈVE DE BUABANT. 201

« Allez, chers compagnons, combattre généreusement pour la gloire de Dieu et devant le glorieux Saint-Martin, de qui vous soutenez la querelle, et souvenez-vous que vous êtes François, dont la gloire ne doit point avoir aucune borne que celle du bout du monde. »

L'ardeur et le courage de nos François ne permirent pas à Charles-Martel de parler si longtemps. Voilà donc ces lions qui enfoncent dans cette formidable armée de Sarrasins. Nos François massacroient tout ce que la fuite ne tiroit point de dessous leurs armes victorieuses, quoiqu'ils reaiportassent la plus glorieuse victoire dont on ait jamais entendu parler, les Sarrasins laissant sur la place trois cent soixante-quinze mille morts avec leur roi.

Après cette heureuse journée, on présenta à Martel un grand nombre de genettes, qui sont de petits animaux noirs, mouchetés de rouge, et voulant les faire servir de monument et de trophée à sa victoire, il institua l'ordre de laGenette, dont le nombre des chevaliers fut fixé à seize, parmi lesquels Sifroy tenoit un des premiers rangs ; il envoya donc visiter Geneviève par un de ses gentilshommes, qu'il lui envoya avec cette lettre :

« Madame, depuis le temps que je partis d'au- « près de vous, si j'avois voulu croire mon im- « patience, je me plaindrois de n'avoir pas vécu « depuis que les considérations de l'honneur appor- « tèrent une rude contrainte à mes sentimetis. Et

« comme les félicités passées sont des misères pré- « sentes, je ne puis me souvenir du bonheur que « j'ai possédé sans m'avouer le plus misérable de « tous les hommes.

«< Si l'assurance que j'ai de vivre dans votre « cœur ne tlattoit ma douleur, il y a longtemps « qu'elle seroit maîtresse de mes sens, et qu'elle ne « trouveroit plus de remède dans ma raison.

« C'est votre confiance qui m'a conduit où la « mort sembloit être aussi certaine que la vie y est « peu assurée. Car je veux bien que vous sachiez a que le plus puissant motif qui mejetoit dans le « péril étoit celui-ci : tu vis dans le sein de Gène- « viève ! Qui seroit si cruel d'offenser cette belle « et innocente poitrine pour se procurer du mal ! « Non, toute la barbarie n'a pas assez de cruauté « pour faire un si lâche crime, et la mort même, « tout impitoyable qu'elle puisse être.

« Je vous conjure donc, ma chère épouse, d'es- « suyer vos larmes et d'arrêter ces soupirs qui me « viennent chercher si loin ; autrement je ne croi- « rois pas que vous preniez aucune part en ma « bonne fortune. Et afin que vous ayez quelque su- « jet de le faire, je vous offre le présent dont il a plu « à notre général d'honorer mon courage et ma « hardiesse.

« Je ne puis le présenter à une personne qui me « soit plus chère; et que si vous le recevez avec la « joie que je me promets, je tirerai autant de sa- « tisfaction comme si l'on m'érigeait des statues, et

GENEVIÈVE DE BRADANT. 203

« que si toutes les bouches de la Renommée s'em- « ployoient à ne parler que de mou mérite. C'est « là l'estime que je désire que vous ayez de mou « affection. Adieu, Madame. »

Laissons partir Sifroy pour la province, et allons trouver la comtesse avec Lanfroyquinefut pas beaucoup de temps à se rendre auprès d'elle. Quand on vint dire qu'il étoit arrivé un gentilhomme de la part de son mari, elle ne put contenir sa joie et lui demanda comment se portoit Sifroy. « Madame , voilà des lettres qui vous le diront de meilleure grâce que moi. » Et les ayant ouvertes, elle les lut plusieurs fois ; néanmoins sa joie ne fut pas entière, considérant que son palatin étoit absent. Et interrogeant Lanfroy , il lui dit que son maître étoit à Tours, prêt à partir pour Avignon, pour assiéger le reste des Sarrasins qui s'y étoient retirés. Tous ces discours ne plaisoient en aucune façon à la comtesse, qui jugeoit bien que cette guerre tiendroit longtemps son mari. Enfin, ayant appris que l'on attendoit encore la venue d'un autre roi, nommé Amère, qui amenoit du secours à son mari , elle vit bien que le retour de Sifroy ne se devoit espérer que l'année suivante ; c'est ce qui la fît d'abord résoudre à lui dépêcher son gentilhomme quelques jours après avec cette réponse :

« Monsieur, si la lettre que vous m'avez écrite (i m'a donné de la consolation de mes maux, je n'en « veux pas d'autre témoin que celui qui me l'a « rendue; mais si elle m'a causé de nouvelles ap-

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(( préhensions, il n'y a que mon amour qui vous le « puisse dire. Certes , comme je désirois votre 0 retour sur toutes choses, n'étoit-ce pas assez de « me celer le temps que je vous posséderois? Hélas ! « peut-être que mon malheur n'ira pas si loin et que « ce temps sera plus long que ma vie. Quand les « nouvelles de cette grande bataille me furent ap- « portées, je ne puis vous exprimer de combien de « craintes mon cœur fut saisi; cette tempête est « passée, cet orage est dissipé et vous me jetez dans « un autre désespoir. Oh! que vous appréhendez « peu ce qui m'expose au hasard de perdre mon « époux! Considérez, cher Sifroy, que la fortune a n'a point de moyen plus extraordinaire de faire « sentir ses félicités que le peu de durée : sa con- « stance ne pouvant être assurée doit être sus- « pecte.

« Ne m'estimez pas ignorante en ce point, étant « persuadée que des ruisseaux de sang des ennemis « ne valent pas une goutte de celui de mon cher a Sifroy. Cette seule pensée me fait espérer que « vous vous garderez de votre courage, qui est le « plus redoutable de vos ennemis, de peur d'exposer « trois personnes à la même mort. Si vous avez ré- « solu de chercher les occasions de mourir sans « ressource, attendez que cette petite créature que « je crois porter en mes flancs soit hors de danger tt d'en faire son sépulcre. »

La douleur avoit commencé cette lettre et la douleur la finit. Notre palatin étoit au siège d'Avignon

quand il la reçut. De vous dire le trouble que les dernières paroles jetèrent dans son àme, ce seroit l'occupation de quelqu'un qui ehercheroit les matières. Je le ferois néanmoins s'il n'étoit temps de vous découvrir la plus infâme trahison qui puisse tomber dans l'esprit d'un serviteur.

Golo, auquel Sifroy avoit donné plus d'autorité que le sauveur d'Egypte n'en eut de son maître , avoit toujours regardé Geneviève avec un respect qu'il devoit à sa vertu, pendant que le comte demeura avec elle ; cela fit que ce traître cacha son feu pour quelque temps, mais enfin il ne put plus brûler. Ses pensées combattirent longtemps sa passion, et peut-être eût- elle été vaincue si elle n'eût été aidée de la présence de son objet.

Que fera notre intendant devenu esclave de la plus sale des passions? Il prend courage et se résout de découvrir sa flamme à celle qui en étoit l'innocente cause. Il va en la chambre de la comtesse ; mais aussitôt qu'il en aperçoit la modestie sa témérité en attend les reproches. Un jour que la princesse regardoit quelques tableaux qu'elle avoit fait faire, elle demanda à Golo son jugement sur cette peinture. Lui, qui cherchoit la commodité de déclarer sa passion , fut aise de rencontrer celle-ci.

Alors, voyant que ses demoiselles et ses domestiques étoient trop éloignés d'elle pour entendre, il lui dit : « Vraiment, madame, si jamais pinceau a rencontré, c'est en ce suiet. Il n'est point de beauté, pour excellente qu'elle soit, qui approche de ce por- I. 13

âû6 NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE BLEUE.

trait; pour moi, je m'estime heureux d'avoir des yeux assez bons pour y attaclier mon cœur. »

En parlant ainsi il avoit toujours su vue arrêtée sur Geneviève. Notre chaste comtesse l'aperçut bien ; néanmoins; la crainte de paraître trop line lui fit dissimuler de comprendre ce qu'elle pouvoit ignorer. Golo croyant donc que sou discours étoit trop clair pour n'être pas intelligible, continue ce qu'il avoit si mal commencé.

Ah î Geneviève, votre douceur a irop de complaisance. Je vous laisse à penser si notre intendant avait la tète dans les étoiles. Prenant la sage dissimulation de sa maîtresse pour un consentement effectif, ce fut alors qu'il montra son visage plus à découvert et que ses soupirs firent la moitié de ce mauvais discours :

« Madame, je ne vois rien d'aimable que vous; ce sont vos attraits qui ont vaincu la confiance que j'opposois à ma fidélité; mais puisque je connois que vos réponses favorisent mes desseins, j'espère n'être pas malheureux. »

Un coup de foudre eût frappé Geneviève avec moins d'étonnement que ces mots; néanmoins, étant revenue à la liberté, sa colère et son indignation lui présentèrent la honte de son infidélité avec des reproches si aigres, que s'il eût eu beaucoup d'amour, sans doute qu'il n'auroit jamais eu tant d'imprudence.

« Comment, misérable serviteur, dit-elle, est-ce ainsi que vous gardez la fidélité que vous avez pro-^

mise à votre maître ? Avez-voiis bien osé porter la vue sur une personne qui a autant d'horreur de votre crime que d'envie de le punir; la dissimulation dont je me suis servie n'étoit-elle pas un avertissement à votre témérité que je ne voulois pas écouter? Gardez-vous de me tenir de semblables discours, car j'ai le moyen de vous faire repentir de votre folie. »

Que dira Golo? il n'est pas temps de parler et il voit que les serviteurs se sont aperçus de l'émotion de la comtesse. Se persuadant qu'une autre occasion la rendroit plus favorable à ses poursuites, il s'excusa ainsi envers sa maîtresse :

« Madame, repartit ce rusé, s'il y a de ma faute en ce que vous me reprochez, elle est pardonnable , espérant lui faire telle satisfaction , que si elle est raisonnable, elle ne sera plus fâchée. »

Ceux qui ouïrent ces paroles crurent que l'intendant avoit offensé quelqu'un de la maison et qu'il lui promettoit de la satisfaire. Il y avoit un cuisinier à la maison qui avoit gagné les bonnes grâces de la comtesse à cause de sa vertu. L'intendant s'en étant aperçu résolut de faire encore une fois ses honteuses demandes et, au cas qu'il fût refusé, de rendre la chasteté de la comtesse suspecte à Sifroy. Sa grossesse servoit de prétexte à sa malice, et l'envie que les autres domestiques portoient à ce pauvre cuisinier permettoit d'ajouter foi à cette calomnie.

Un soir que la fraîcheur du temps convia la comtesse à sortir- comme elle se promenoit dans

un jardin, Golo, feignant d'avoir quelque aftîiire h •lui communiquer, s'en approcha; et, après plusieurs paroles lancées à dessein , il dit : « Madame, ce n'est pas pour vous contraindre de m'aimer contre votre inclination, mais seulement pour vous fléchir à une seconde requête que je vous fais d'avancer ma mort avec ce fer, puisque votre rigueur ne permet pas à ma constance d'espérer ce que mérite mon amour. » Et en lui tenant cette abominable langage, il présenta sur-le-champ un poignard. Ah î Geneviève, qu'avez-vous dit? Cette parole vous coûtera la vie si la cruauté de Sifroy seconde les artifices de Golo. Mon cher lecteur, c'est maintenant que vous allez voir souffrir l'innocence : rhisloire que je m'en vais réciter est capable d'en donner un triste exemple.

Enfin notre intendant, piqué de ce refus, se retira plein de rage et de fureur. Quelques jours après, Golo fit appeler deux ou trois des plus aiîidés de la maison , et puis ayant fait couler trois ou quatre larmes de ses traîtres yeux, il leur dit en soupirant : « Mes amis, je ne saurois vous expliquer avec combien de déplaisir je me suis contraint de découvrir une chose que j'ai longtemps cachée.

« Si le péché de notre maîtresse ne ternissoit l'honneur de son mari, je permettrois à mon silence de taire le crime de Geneviève, de peur de publier le déshonneur de Sifroy.

« J'ai honte devons dire ce que j'ai vu; mais quel moyen de vous ciicher une chose dont mes yeux

sont témoins? ceux qui n'ont point vu les caresses de ce misérable cuisinier peuvent ignorer leur malice. Pour moi, en la fidélité duquel notre maître s'était reposé du soin de sa femme^ comme j'avois plus d'obligation de veiller sur ses déportemens , aussi ai-je vu des choses que je voudrois n'avoir jamais vues.

« Ah ! traître et perfide cuisinier ! est-ce ainsi que tu couvrois ton crime du voile de piété? Je ne veux pas croire que Madame ait conçu de l'amour pour ce misérable, que ses yeux n'aient été aveuglés par quelques charmes.

« J'ai cru que je devois prendre vos avis sur une si mauvaise affaire, afin de cacher l'infamie de cette maison autant qu'il nous sera possible. Cependant je m'en vais donner avis à Monseigneur de notre résolution et de la diligence que nous aurons appor tée pour empêcher que cette infamie ne devienne publique. »

Toute cette belle harangue n'étoit pas pour persuader ceux qui étoient prévenus sur l'innocence de la comtesse; mais c'étoit seulement dans la vue de garder quelque apparence de forme en une justice si extraordinaire. Voilà donc une funeste résolution prise contre ces innocentes victimes qui, dans la suite, causa leur mort.

Comme 6OI0 fit mettre €cnsv\eve et le rutstnier eu prison; re qui leur arrioa.

Un jour que Geneviève étoit encore au lit, Golo

210 NOUVELLE BIBLIOTHÈQLE DLELÉ.

appela le cuisinier, et avec des paroles qui avoient cela de commun avec le tonnerre qu'elles ne ?rondoient que pour lancer la foudre, lui reprocha qu'il avoit mis un poison amoureux dans les viandes de la princesse, par le moyen duquel il avoit disposé de ses volontés et de sa personne, ayant joui d'elle à son plaisir. Le pauvre Drogan eut beau protester qu'il étoit innocent, appeler le ciel et la terre à témoin de ses déportemens et de riionnètete de sa maîtresse , il fallut passer le guichet et faire une longue pénitence. Ce fut une chose digne de compassion quand ce malheureux imposteur alla dans la chambre de Geneviève pour faire le mauvais discours qui avoit rendu Drogan coupable. Véritablement la sainte dame eut besoin de toute sa vertu dans cette rencontre : encore sa patience échappat-elle un peu ; mais comme il n'y avoit personne qui ne fut à Golo, aussi n'y eut-il aucun qui écoutât ses justes plaintes, ni qui fût ému de sa misère. On la prend, on la mène dans une tour d'où elle pouvoit assez entendre les pitoyables cris de Drogan, mais non pas soulager ses maux. Tant de regrets pouvoient faire mourir une femme grosse de huit mois, si Dieu n'en eût pris un soin particulier ; et toute la consolation qu'elle avoit parmi tant de tristesse, c'étoit que le ciel ne pouvoit laisser cette injure commune sans s'en déclarer complice. Tâchant quelquefois de faire sortir ses soupirs de la prison , elle se plaignoit amoureusement en cette sorte : a Hélas ! mon Dieu! est-il possible que vous per-

mettiez les maux que je souffre, ayant une parfaite connoissance de leur extrémité? Que vous ai-je fait pour me rendre le triste sujet de tant de douleurs? Mais non, très pitoyable Père, n'avez-vous pas de châtiment plus doux et moins honteux'^ Cette faveur meseroit bien nécessaire, je ne la demande pourtant pas : pourvu que cet innocent que je porte ne soit point opprimé sous ma ruine, je consens que vous la permettiez. Qu'on me cache dans les ténèbres d'une prison et qu'il voie la lumière du our et celle de votre grâce ; qu'on me frappe et que les coups ne retombent point sur lui ; qu'on me calomnie, et que le blâme ne lui en demeure point ; qu'on me fasse mourir, et qu'il vive ! je pourrai espérer de .votre miséricorde qu'un jour on reconnaîtra que la mère étoit misérable, mais innocente; affligée, mais sans péché; calomniée, mais sans sujet; condamnée, mais sans crime.»

C'est ainsi que la pauvre innocente soupiroit nuit et jour sans espérer aucun soulagement que du ciel ; car, l'attendre des hommes, c'eût été aider à se décevoir et chercher des illusions. Golo étoit le dragon qui gardoit ce trésor, où il avoit toujours son cœur : il alloit souvent voir Geneviève qui recevoit plus de peine et de déplaisir de toutes ses imiportunités que des maux qu'il lui faisoit endurer. Ce malheureux, considérant que sa maîtresse avoit trop de vertu pour pécher, tâcha de couvrir son crime sous prétexte de mariage. 11 fit donc courir un bruit que

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le palatin s'étoit embarqué sur mer pour son retour et qu"il avoit fait naufrage.

Sur celte nouvelle, il supposa des lettres qu'il fît glisser dans les mains de Geneviève, afin de la disposer à ses recherches par l'assurance de la mort de son mari. Mais la sainte mère de Dieu découvrit cet artifice, ce qui anima la comtesse d'un tel dépit que l'intendant ne lui fit pas plus tôt l'ouverture de son mariage, qu'elle le renvoya avec un soufflet. Il conjura la femme qui lui portoit ses vivres de gagner le cœur de la princesse et d'adoucir son esprit par tous les artifices dont elle pourroit s'aviser; il espéra de pouvoir aisément tromper une femme par le même moyen dont le diable se servit contre un homme ; mais il se trompa, car il trouva que Geneviève est un rocher: si les vents le battent, c'est pour l'affermir ; si les flots le frappent, c'est pour le polir ; ni menace, ni flatterie, ni douceur, ni cruautés, rien ne la fit succomber.

Pendant toutes ces menaces le terme des couches de Geneviève arriva : hélas ! pourrai-je dire qu'une princesse fut contrainte d'être elle-même sagefemme? Pourrai-je dire qu'en cette nécessité, où les bêtes ont besoin d'assistance, la femme d'un puissant palatin fut abandonnée de tout secours? Qui pourroit ouïr ce qu'elle dit sans pitié?

« Hélas! mon pauvre enfant, que ton innocence m'a causé de douleur ! Hé ! que mes misères te feront souffrir de maux! » Craignant que la nécessité de toutes choses et les incommodités du lieu ne le

fissent mourir hors de la grâce de Dieu, elle le baptisa hardiment. Geneviève, appelez votre fils Bénoni ou Tristan ; il doit porter le nom de la marraine , puisque Dieu est son parrain (23). Après que ce petit enfant fut né, sa mère l'enveloppa dans de vieilles serviettes qu'on avoit laissées là par mégarde.

Tout ce procédé était encore inconnu à Sifroy; il estima donc qu'il devoit prévenir l'esprit de son maître et lui faire savoir le malheur de sa maison. Deux mois s'étoient écoulés depuis les couches de Geneviève, lorsqu'il instruisit un des serviteurs pour lui apporter des nouvelles; encore vouloit-il faire paraître de la prudence dans sa maison ; et, à cet effet, il écrivit ces trois mots au palatin :

« Monsieur, si je n'appréhendois de publier une « infamie que je veux cacher, jeconfîerois un grand « secret à ce papier ; mais tous vos domestiques, « et particulièrement celui-ci, ayant vu la diligence « dont j'ai usé et les artifices qui ont trompé ma « prudence, je n'ai besoin que de leur témoignage « pour mettre ma fidélité en lumière et mon service « en estime; croyez tout ce qu'il dira et me man- « dez votre volonté. »

Nous avons dit que le comte étoit au siège d'Avignon quand il reçut les premières nouvelles de sa femme. Jamais le changement d'action ne donna tant d'étonnement à ce misérable que le discours de ce messager en mit dans l'esprit du palatin. Il ne méditoit que de hautes et de cruelles vengeances. De l'admiration il tomboit dans la colère, de la co-

1ère dans la fureur, et de celle-ci dans la rage.

« Ah! maudite femme ! falloit-il souiller si honteusement la gloire que j'ai tâché d'acquérir dans les combats ? Devois-tu apporter tant d'artifice pour couvrir ta perfidie et faire servir la piété à tes ordures ? Eh bien , tu n'as point fait de compte de mon honneur ; je n'épargnerai pas ton sang, ni celui de ton enfant, que tu n'as mis au monde que pour servir de bourreau à ton crime. »

Après avoir bien pensé à la vengeance de ce crime, que la seule crédulité avoit fait, il dépêcha le même serviteur vers Golo, avec commandement de tenir sa femme si étroitement enfermée, que personne ne l'abordât. Pour ce misérable esclave qui étoit en prison, qu'il cherchât dans l'horreur et l'extrémité de son péché quelque supplice proportionné à son attentat. L'intendant reçut ce commandement avec plaisir. Pour l'exécuter avec prudence, il fit préparer un morceau à ce misérable, qui lui ôta bientôt le goût de tous les autres. Voilà le premier acte de notre sanglante tragédie.

Ayant appris que le comte devait arriver bientôt, il alla au devant de lui jusqu'à Strasbourg; Il y avoit assez près de la ville une vieille sorcière, sœur de la nourrice de Golo , dont il crut se pouvoir servir à dessein. Il \a en sa maison et lui donne les mains, afin de faire voir à Sifroy ce qui n'avoit jamais été. Sa partie étant ainsi dressée, il alla^ au devant du palatin, son maître, qui le reçut avec mille témoignages de bienveillance. Quand il l'eut tiré à l'écart,

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il lui demanda l'état déplorable de sa maison. Ce fut ici que les larmes et les sanglots de Golo se rendirent complices de sa trahison. Le comte louoit infiniment la conduite de son intendant. Enfin, après l'avoir fort souvent interrogé sur toutes les particularités de son malheur, le rusé Golo, craignant d'être surpris en ses reproches, lui dit : « Monsieur, je ne crois pas que vous doutiez d'une fidélité que je voudrois vous témoigner au préjudice de ma vie; mais si vous voulez apprendre d'autres preuves de cette mauvaise affaire que de ma bouche, j'ai le moyen de vous faire voir comme le tout s'est passé. Il y a près d'ici une femme fort savante qui vous fera vdir toutes mauvaises pratiques. »

A ces paroles, Sifroy est surpris d'une curiosité qui bientôt lui causera des regrets; il pria Golo de le conduire dans cette maison, ce qu'il lui promit. Sur le soir, le comte et son confident se dérobèrent de la suite et se coulèrent dans le logis de la sorcière. Le palatin lui donna quantité d'écus dans la main, et la conjura de lui faire voir tout ce qui s'étoit passé pendant son absence. La vieille rusée qui vouloit accroître son désir par un refus qu'elle fait, feint d'y trouver de la difficulté, même de l'en détourner par beaucoup de raisons^ lui représentant qu'il pourroit peut-être voir des choses dont l'ignorance lui seroit plus utile que la connoissance n'en étoit désirable, et qu'un malheur n'est jamais entier quand il est caché. Tout cela ne se disoit que pour donner plus d'envie à Sifroy d'être trompé. Lç

voyant donc résolu, elle le prit par la main avec Golo, et le mène en une petite voûte qui étoit sous sa cave. Rien ne donnoit de lumière que deux grosses chandelles de suif vert. Après avoir marqué deux rangs d'une baguette et mis Sifroy dans l'un, sur lequel cette sorcière prononça certains mots dont l'horreur faisoit dresser les cheveux, elle tourna trois fois à reculons proche de son seau, et soufflant autant de fois dessus, les mouvemens de l'eau arrêtés, le comte s'approche par son commandement, et comme il se fut incliné par trois fois, il jeta les yeux sur le verre. La première fois, il aperçut sa femme qui parloit au cuisinier avec un visage riant et un oeil plein de douceur. La seconde fois , il voit sa Geneviève qui passoit ses doigts entre ses cheveux, le vantant avec beaucoup de mignardises ; mais la troisième, il vit des privautés qui ne pouvaient s'accorder avec la modestie.

Quand un éléphant est en furie, c'est assez de lui montrer des brebis pour l'adoucir. L'intendant, qui craignoit qu'il en fût ainsi de son maître, tâcha, en éloignant Geneviève, de lui ôter un objet de douceur de devant les yeux. Il montra au comte qu'il est à craindre que sa juste colère, voulant punir le crime de sa femme, ne le publiât; qu'il jugeoit plus à propos d'en donner la commission à quelque autre qui s'en déferoit doucement, tandis qu'il se rendroit à petites journées en sa maison.

qu'elle se donneroit plutôt la mort que d'épouser un prince qui faisoit l'objet de sa haine ; mais l'intérêt de l'état l'emporta sur ses raisons ; il fallut obéir, et le jour fut pris pour la célébration de ce funeste hymen, que le peuple souhaitoit avec ardeur. Le même moment fut destiné au triomphe de Don Juan, pour lequel le Roi avoit ordonné au dessous du château un feu superbe', disposé par plusieurs compartimens, lequel devoit offrir aux yeux un spectacle magnifique et nouveau.

Il s'étoit écoulé près de deux ans depuis la perte de Jean de Calais, duquel il est temps que je vous entretienne. La mer ne lui avoit pas été si funeste que Don Juan l'avoit espéré. Cet époux infortuné trouva dans les débris de quelque vaisseau qui avoit fait naufrage de quoi se garantir de la mort; il combattit longtemps contre la fureur des eaux, et fut enfin poussé dans une île déserte, où il aborda dans l'état où vous pouvez juger que devoit être un homme qui sort d'un semblable péril.

Il fit longtemps réflexion sur sa triste aventure; et malgré la douleur accablante qu'il ressentoit de se voir si cruellement séparé de Constance et de son fils, il remercia le ciel de lui avoir sauvé la vie , espérant qu'il trouveroit encore par sa bonté les moyens de rejoindre des objets si chers.

Ce fut avec ces pieux sentiments qu'il parcourut cette île d'un bout à l'autre, sans y trouver aucune marque d'habitation. Il n'y vit que de timides animaux, auxquels il fut obligé de déclarer une inno- I. 10

cente guerre, pour conserver, dans ces sauvages lieux, des jours que les eau\ avoient respectés. 11 y vécut de cette sorte les deux années que Constance avoit passés à pleurer, sans qu'il vît aucune facilité qui pût lui donner l'espoir de la revoir.

il commençoit à s'abandonner à ses douloureuses réflexions, lorsqu'un jour, se promenant sur le bord de la mer, il vit un homme dans l'éloignement, qui lui parut venir droit à lui. La joie s'empare de son cœur; et voulant jouir au plus tôt d'une vue qui ramenoit son espérance et la confiance qu'il avoit toujours eue dans dans les effets de la Providence, il doubla le pas, et Tayant joint : « Je me croyois seul dans cette ile, lui dit-il en l'abordant, n'ayant jamais remarqué, depuis que j'y suis, nul vestige qui pût me faire connoitre qu'il y eût d'autre homme que moi. Je croyois y terminer mes jours malheureux, sans espoir de secours; mais votre présence fait renaître mes espérances; et si vous êtes seul avec moi, nous troi^verons peut-être ensemble des moyens que je n'ai pu imaginer pour en sortir. »

« Il est vrai, lui répondit l'inconnu d'un ton grave, que cette ile étoit inhabitée avant ton abord, et je ne fais moi-même que d'y aborder. » — « Comment cela se peut-il? lui répondit Jean de Calais. Mes yeux ne découvrent aucun navire qui vous ait pu porter. )^ — « Les chemins que j'ai pris, lui dil-il, sout incounua aux hommes.

« Je vois, continua-t-il, en remarquant l'étonnement de Jean de Calais, que mon discours te surprend; mais tu seras encore plus surpris lorsque tu sauras que je ne viens ici que pour toi. Je te connois, Jean de Calais , je sais tous tes malheurs et la trahison de Don Juan ; mais sache que ce n'est pas là les seules peines qu'il te prépare; il est prêt à épouser ta femme ; elle t'aime toujours tendrement, et quoiqu'elle croie ta mort certaine, elle t'est fidèle. La seule amitié paternelle et les raisons d'état dont on la rend victime l'obligent de donner la main à ce traître : le jour de demain doit éclairer ce fatal hymen , qui sera le dernier de sa vie, si tu ne parois promptement. »

« Crand Dieu ! s'écria Jean de Calais , et comment pourrois-je empêcher tant de malheurs, en l'état où je suis? Hélas! je supportois avec quelque patience ceux oùj'étois plongé; j'implorois encore le ciel avec quelque confiance; je me fïattois que sa bonté me tireroit d'ici, puisqu'elle m'avoit arraché à la mort; ta vue même avoit cimenté cet espoir dans mon àme; mais ce que tu m'annonces met le comble à mon désespoir. Mon perfide rival sera possesseur de Constance si je ne parois , il n'a plus qu'un jour à passer pour l'être ! Eh ! par quel moyen puis-jeparoitre? Le vaisseau le plus léger, lèvent le plus favorable me seroient inutiles quand je les aurois; mon seul recours doit être dans la fin de ma vie. »

« Calme ces transports, lui répondit l'inconnu,

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je te dis que je ne suis venu ici que pour toi et pour empêcher le mariage et le triomphe de Don Juan ; tu peux connoitre ce que je suis par tout ce que je t'ai dit. Ainsi remets ton sort à la disposition divine, rappelle ta vertu, suis-en exactement les lois, et tu sauras un jour par quelle raison le ciel " prend soin de ta destinée. »

Jean de Calais était si surpris de ce qu'il entendoit et de la sûreté avec, laquelle cet homme parloit, qu'il doutoit s'il étoit éveillé ; mais faisant réflexion qu'il ne lui pouvoit rien arriver de plus cruel que ce qu'on venoit de lui annoncer, et qu'il n'étoit pas en état de démêler le mensonge d'avec la vérité, il résolut de s'abandonner à l'inconnu et lui promit tout ce qu'il voulut.

Alors ils s'assirent auprès d'un arbre, et cet extraordinaire compagnon lui conta tout ce qui s'étoit passé à la cour de Portugal depuis sa prétendue mort, et les efforts que Constance avoit faits pour lui garder sa foi. Pendant ce récit, Jean de Calais ne put résister à la violence du sommeil qui vint l'accabler ; malgré l'intérêt qu'il prenoit à ce discours, il s'endormit.

Mais quel fut l'excès de son étonnement lorsqu'à son réveil il se trouva dans une des cours du château de Lisbonne ! Il regarda de tous côtés , et bien sûr qu'il ne s'abusoit point, il ne douta plus du pouvoir de celui qui l'avoit conduit dans ce lieu; mais son embarras étoit extrême de ne savoir comment il pourroit s'offrir au^ yeux delà princesse; l'état mi-

sérable où il étoit, ses habits en lambeaux, une barbe proportionnée au temps qu'il y avoit qu'il ne prenoit point soin de sa personne lui faisoient croire avec justice qu'on ne pourroit le reconnoitre.

Cependant l'espoir dont il se sentoit animé lui fit prendre le parti d'aller dans les cuisines. Un officier qui le vit, touché de compassion, lui permit de s'approcher du feu, et le destina sur-le-champ à porter du bois dans les appartemens; il s'en acquitta exactement, cherchant dans son esprit quel moyen il trouveroit pour voir la princesse.il concevoit que les apprêts qu'on faisoit étoient pour la fête qui lui devoit être fatale, et son cœur gémissoit de n'entrevoir nul expédient pour la troubler.

Il étoit enseveli dans ces tristes réflexions , lorsque le hasard fit descendre Isabelle dans les offices, voulant donner elle-même quelques ordres. Jean de Calais la reconnut et la regarda si attentivement qu'elle ne put s'empêcher d'examiner celui qui avoit cette hardiesse; elle ne put méconnoitre des traits si gravés dans son souvenir : la ressemblance de ce malheureux avec Jean de Calais la frappa, elle le parcourut des yeux avec soin ; et les ayant jetés sur ses mains, qu'il affecta de lui faire voir, elle aperçut un diamant à son doigt , qu'elle reconnut pour être le même que Constance avoit autrefois donné à ce cher époux, et qu'il avoit conservé malgré tous ses malheurs.

Alors ne doutant plus que ce ne fût Jean de Calais lui-même , mais, cachant son trouble, elle r&-

monta dans l'appartement de la princesse, à laquelle elle conta son aventure, en ajoutant qu'elle n'avoit osé parler devant tant de témoins à celui qu'elle croyoit son époux, craignant de Texposer dans le misérable état où il étoit.

Constance ne balança pas un moment à cette nouvelle : elle conjura Isabelle de chercher quelque prétexte pour lui faire voir cet homme. Elle y courut, et l'ayant trouvé chargé de bois, elle lui ordonna de le porter dans le cabinet de la princesse. Elle les y attendoit avec une impatience extrême. Jean de Calais obéit, posa son bois à l'endroit qu'Isabelle lui marqua; mais ne voyant personne qui pût le contraindre et la princesse qui le regardoit avec attention, il se jeta ù ses pieds.

A cette action Constance démêla aisément, sous cet équipage malheureux, l'homme du monde qui lui étoit le plus cher. Elle pensa expirer de joie ; et se jetant dans ses bras, leurs soupirs, leurs larmes et leurs sanglots furent longtemps les seuls qui exprimèrent les mouvemens de leurs cœurs. Isabelle, qui avoit eu soin de fermer la porte du cabinet, vint se joindre à eux, et les priant de se calmer, leur fit connoitre qu'il ne falloit perdre aucun instant pour avertir le Roi du retour de Jean de Calais, afin de rompre l'hymen fatal dont on faisoit les apprêts.

Ce discours étoit trop sensé pour n'y pas faire attention. Nos tendres époux interrompirent leurs caresses pour prendre les mesures qui leur étoient nécessaires. Ils résolurent que la princesse enverroit

prier le Roi de [lui faire la grâce de passer dans son appartement pour une affaire qui intéressoit l'état et sa gloire; que le secret qu'elle demandoit l'obligeoit à le prier de venir seul, afin de n'avoir personne de suspect.

Celui que Constance chargea de ce compliment s'en acquitta si bien, que le Roi ne tarda pas à se rendre seul chez la princesse sa fille. Il ne fut pas plus tôt entré dans son cabinet, que cette princesse se jeta à ses pieds, et lui prenant les mains : « Seigneur, lui dit-elle, Jean de Calais est vivant, il esi de retour; rendrez-vous ses yeux témoins d'un hymen qui va causer ma mort ? » Le roi de Portugal la releva, et malgré la surprise que lui donna cette nouvelle, il lui jura qu'elle devoit tout attendre d'un père qui l'aimoit tendrement.

Jean de Calais qui s'étoit caché parut alors, et mettant un genou à terre : « L'état déplorable où je parois à vos yeux, Seigneur, lui dit-il, vous permettra-t-il de me reconnoitre? » Le Roi recula quelques pas, et le reconnaissant : « 0 ciel ! lui dit-il, en lui tendant les bras, que vois-je? En croirai-je mes yeux ? Quels malheurs vous ont éloigné de nous ? Quel accident vous a mis comme vous êtes? Et quel miracle nous rassemble? »

Jean de Calais lui conta la trahison de Don Juan, son abord dans l'Ile déserte et l'étrange aventure qui l'en avoit fait sortir et rendu à Lisbonne.

Le Roi sentit toute l'énormité du crime de Bon

Juan, et jura que ce jour qui devoit être celui de son liymen et de son triomphe seroit celui de sa mort. Il consola Jean de Calais, le pria d'oublier ses infortunes et de se mettre en état de paroître aux yeux de toute la cour ; il embrassa la princesse et rentra dans son appartement, si fortement irrité contre le traître, que l'ayant trouvé qui l'attendoit avec grand nombre de seigneurs, il lui dit de le suivre sur l'édifice du feu, pour lui faire remarquer quelque chose qui y manquoit. l5on Juan le suivit : ils y entrèrent ensemble ; mais le Roi le voyant occupé à examiner toutes les différentes espèces de machines, sortit adroitement de ce lieu, et l'y ayant enfermé, il ordonna sur-le-champ qu'on y mit le feu. Ces ordres furent exécutés si promptement , que le perfide fut consumé avant qu'on sût ni le crime ni la punition.

Le Roi, à l'instant d'après, manda les états qui étoient encore assemblés, leur exposa la perfidie de Don Juan et son supplice. Tous d'une commune voix approuvèrent sa justice et détestèrent l'action de Don Juan. Alors le Roi fit venir Jean de Calais, qui fut reconnu de nouveau et proclamé héritier de l'empire, après la mort du Roi, comme étant époux de la princesse, les états déclarant leur fils pour leur successeur. Cet événementsingulier remit la joie dans la cour du roi de Portugal, qui fit inviter tous les grands du royaume pour être témoins du bonheur de Jean de Calais et de la princesse , dont l'amour et la joie ne peuvent s'exprimer.

Le jour de ce fameux festin, où chacun ne pensoiL qu'aux plaisirs, on vit entrer dans le salon qui renfermoit cette auguste assemblée un homme dont la taille et l'abord surprirent également. On le regarda longtemps sans rien dire; mais lui, s'avançant vers Jean de Calais : « Reconnois, lui dit-il, celui qui t'a tiré de l'ile déserte et conduit dans ce palais; c'est moi qui conduisis le corsaire qui enlevoit la princesse près de ton vaisseau, où tu l'achetas sans la connoître ni l'avoir vue, et dans le seul dessein de lui rendre la liberté. Apprends par ces expériences combien le ciel chérit les hommes vertueux ; jouis en paix de ton honneur, sois toujours sage, inviolable et modéré; le ciel ne t'abandonnera jamais ; tu seras véritablement prince, p^rce que tu devras ce titre à la vertu plutôt qu'aux lois d'une naissance qui ne dépend point de nous et dont on tire peu d'éclat quand la sagesse ne l'accompagne pas. »

Le spectre disparut et laissa l'assemblée dans la joie et Tétonnement de l'heureux dénoûment de cette aventure. On célébra avec magnificence l'union de Constance et de Jean de Calais, qui fut ratifiée authentiquement.

Ainsi finit l'histoire de Jean de Calais, dont la mémoire ne s'éteindra jamais, par les actions généreuses qu'il a faites pendant sa vie.

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