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LE NEVEU DE LA 1 HLITIERE

CDMMKNT malheureux ! — répétait à son fils le père Lazare, cuisinier à Versailles, — lu auras six ans à Noël, et tu ne possèdes pas encore le moindre talent d'agrément : lu ne sais ni tourner la broche, ni écumer le pot ! «

Et il faut avouer que le père Lazare avait (juelque raison dans ses réprimandes, car, au moment où se passe cette scène, en 1776, il venait de surprendre son héritier présomptif en flagrant délit d'espléglerie et de paresse, s'escrlmant, armé d'une brochette en guise de fleuret, contre le mur enfumé de la cuisine, sans souci d'une volaille qui attendait piteusement sur la table le moment d'être empalée, et de la marmite paternelle qui jetait en murmurant des cascades d'écume dans les cendres.

« Allons, pardonnez-lui et embrassez-le, ce pauvre enfant: il ne le fera plus », — disait une paysanne jeune encore, fruitière à Monlreull, et sœur de l'irritable cuisinier. — Marthe (c'était son nom) était venue à Versailles sous prétexte de consulter son frère sur je ne sais quel procès, mais en efTet pour apporter des baisers et des pêches à son

neveu dont elle était folle. Tout, dans le caractère et l'extérieur de cet enfant, pouvait justifier cet affection extraordinaire ; car il était espiègle et turbulent, mais bon et sensible, et gentil, gentil!

qu'on se tenait à quatre en le voyant pour ne pas manger de caresses ses petites joues plus fraîches et plus vermeilles que les pêches de sa tante. Mais le père Lazare grondait toujours. — « Six ans ! — répétaitil, — et ne pas savoir écumer le pot ! je ne pourrai jamais rien faire de cet enfant-là ! »

Le père Lazare, voyez-vous, était un de ces cuisiniers renforcés et fanatiques, qui regardent leur métier comme le premier de tous, comme un art, comme un culte, dont la main est posée fièrement sur un couteau de cuisine comme celle d'un pacha sur son yatagan ; qui dépouille une oie avec l'air solennel d'un hiérophante consultant les entrailles sacrées, battent une omelette avec la majesté de Xerxès fouettant la mer; qui blanchissent sous l'inamovible bonnet de coton, et tiendraient volontiers, en mourant, la queue d'une poêle, comme les Indiens dévots tiennent, dit-on, la queue d'une vache.

Il n'v a plus de ces hommes-là.

Quant à Alarihe la Iruilicre, c'était une bonne et simple créature, si bonne qu'elle en était... non pas bête, comme on le dit ordinairement, mais, au contraire, spirituelle. Oui, elle trouvait parfois dans son cœur des façons de parler touchantes et passionnées, que M. de Voltaire lui-même, le grand homme d'alors, n'eût jamais trouvées sous sa perruque.

Il y a encore de ces femmes-là.

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« Frère, — dit-elle, émue et pleurant presque de voir pleurer son jieiit Lazare, — vous savez, ce grand bahut que vous trouviez si commode pour serrer la vaisselle, et que j'ai refusé de vous vendre? je vous le céderai maintenant si vous le voulez.

— J'en doime encore dix livres, comme avant.

— Frère, j'en veux davantage.

— Allons, dix livres dix sous, et n'en parlons plus.

— Oh ! j'en exige plus encore. C'est un trésor (|ue je veux ! »

Le père Lazare regarda sa sœur fixement comme pour voir si elle n'était pas folle.

« Oui, poursuivit-elle, — je veux mon petit Lazare chez moi, et pour moi toute seule. Dès ce soir, si vous y consentez, le bahut est à vous, et j'emmène le petit à Montreuil. »

Le frère de Marthe fit bien quelques difficultés, car au fond il était bon homme et bon père ; mais l'enfant en litige lui faisait faire, suivant son expression, tant de maiwai.s sangei demAuvaisessAUcesl... les instances de Marthe étaient si vives... et, d'un autre côté, le bahut en question était si commode

pour serrer la vaisselle ! enfin, il céda.

« Viens, mon enfant ; viens, — disait Marthe, en entraînant le petit Lazare vers sa carriole, — tu seras mieux chez moi, au milieu de mes pommes d'api, que tu manges avec tant de plaisir, que dans la société des oies rôties de ton père. Pauvre enfant ! lu aurais péri dans cette fumée... Vois plutôt, — ajouta-l-elle avec une naïve épouvante, — mon bou-

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quel de violettes, si frais tout à l'heure, est déjà fané ! Oh ! viens et marchons vite : si ton père allait se dédire et te revouloir I »

Et elle entraînait sa proie si vite, que les passants l'eussent prise à coup sûr, sans sa mise décente et l'allure libre et gaie de son jeune compagnon, pour une bohémienne voleuse d'enfants.

Le premier soin que prit la bonne tante, après avoir installe son neveu chez elle, fut de lui apprendre elle-même à lire, ce dont le père Lazare ne se fût jamais avisé ; car, totalement dépourvu d'instruction, le brave homme n'en connaissait pas le prix, et on l'eût bien étonné, je vous jure, en lui apprenant qu'une des plumes qu'il arrachait avec tant d'insouciance à l'aile de ses oies, pouvait, tombée entre des doigts habiles, bouleverser le monde. Le petit Lazare apprit vite, et avec tant d'ardeur, que l'institutrice était souvent obligée de fermer le livre la première, et de lui dire : « Assez, mon ange, assez pour aujourd'hui ; maintenant, va jouer, sois bien sage, et amuse-toi bien. » Et l'enfant d'obéir cl de chevaucher à grand bruit dans la maison ou devant la porte, un bâton entre les jambes. Quelquefois l'innocente monture semblait prendre le mors aux dents. — « Mon Dieu, mon Dieu ! il va tomber », — s'écriait alors la bonne Marthe qui suivait l'écuyer des yeux ; mais elle lui voyait bientôt dompter, diriger, éperonner son manche à balai avec toute la dextérité et l'aplomb d'une vieille sorcière, et, rassurée, lui souriait de sa fenêtre comme une reine du haut de son balcon.

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Cet insllnrl bcllicjucux ne lll qu'aii^nnenter avec l'âge. Si bien qu'à dix ans, il (ni noiunu", d'une voix unanime, général en chef par la moitié des bambins de Montreuil (jui dispulaiciil alors, séparés en deux camps, la possession d'un nid de merle. Iimtile de dire qu'il justifia cette distinction par des prodiges d'habileté et de valeur. On prétend qu'il lui arriva môme de ga<;ner quatre batailles en un jour, fait inouï dans les annales militaires. (Napoléon lui-même n'alla jamais jusqu'à trois.) Mais son haut grade et ses victoires ne rendirent pas Lazare plus fier qu'auparavant, et tous les soirs le baiser filial accoutumé n'en clatjuait pas moins franc sur les joues de la fruitière. Mais hélas ! la^guerre a des chances terribles, et un beau jour le conquérant «•prouva une mésaventure qui faillit le dégoûter à jamais de la manie des conquêtes. Voici le fait : comme il se baissait pour observer les mouvements de l'ennemi, la main appuyée sur un tronc d'arbre et à peu près dans la posture de Napoléon pointant une batterie à Montmirail, le pantalon du général observateur craqua, et se déchira par derrière, où vous savez, laissant pendre et flotter un large bout de la petite chemise que Marthe avait blanchie et repassée la veille. A cette vue, les héros de Monireuil poufTèrent de rire, aussi fort que l'eussent pu laire les dieux d'Homère, grands rieurs comme chacun sait. L'armée se mutina, le général eut beau crier comme Henri IV dont il avait lu l'histoire : « Soldats, ralliez-vous à mon panache blanc ! » on lui répondit qu'un panache ne se mettait pas là,

et qu'on ne pouvait, sans faire injure aux couleurs françaises, les arborer sur une pareille brèche; si bien que le pauvre général brisa sur le dos d'un mutin son bâton de commandant, et rentra dans ses foyers, triste et penaud comme les Anglais abordant à Douvres après la bataille de Fontenoy... Ce nom me rappelle une circonstance que j'aurais eu tort d'omettre, car elle influa beaucoup sur le caractère et la destinée du héros de cette histoire. Un pauvre vieux soldat qui venait de temps en temps chez Marthe, sa parente éloignée, fumer sa pipe au coin de l'âtre, et se réchauffer le cœur d'un verre de ratafia, n'avait pas manqué d'y raconter longuement, comme quoi lui et le maréchal de Saxe avaient gagné la célèbre bataille. Je vous laisse à penser si ce récit inexact, mais chaud, avait dû enflammer l'imagination du jeune auditeur. Depuis lors, endormi ou éveillé, il entendait sans cesse piaffer les chevaux, siffler les balles et gronder les canons ; et plus d'une fois, seul dans sa petite chambre, il se fit en pensée acteur de ce grand drame militaire.

Il eût fallu le voir alors trépigner, bondir et crier: « Tirez les premiers, messieurs les Anglais ! — Maréchal, notre cavalerie est repoussée ! — La colonne ennemie est inébranlable ! — En avant la maison du roi! — Pif! paf ! Baound ! baound ! — Bravo ! le carré anglais est enfoncé ! — A nous la victoire ! vive le roi ! »

Le pauvre Lazare se croyait pour le moins alors écuyer de Louis XV ou colonel. Une pareille ambition vous fait rire sans doute ! C'eût été miracle,

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n'est-ce pas, que le neveu de la fruitière pût s'élever si haut ? Oui, mais souvenez-vous que nous approchons de 1789, rpixjue féconde en miracles, et écoutez :

Lazare, engaj^fé d'abord dans les gardes françaises, malgré les larmes de sa tante qu'il lâchait en partant lie consoler par ses caresses, ne tarda pas de devenir sergent. Puis le siècle marcha, et la fortune de bien des sergents aussi. Enfin, de grade en grade, il devint... devinez. — Colonel? — Il n'y avait plus de colonels. — Ecuyer du roi? — Il n'y avait plus de roi. — Vous ne devinez pas ? Eh bien ! Lazare, le fils du cuisinier, Lazare le neveu de la Iruitière, devint général ; non plus général pour rire, et en casque de papier; mais général pour de hon, avec un chapeau empanaché et un habit brodé d'or ; général en chef, général d'une grande armée française, rien que cela, et, si vous en doutez, ouvrez l'histoire moderne, et vous y lirez avec attendrissement les belles et grandes actions du général Hoche. (Hoche était le nom de famille de Lazare.) Ilàtons-nous de dire à sa louange, que ses victoires, bien sérieuses cette fois, le laissèrent aussi modeste et aussi bon que ses victoires enfantines à Montreuil. Aussi, lorsqu'un jour de revue, il passait au galop devant le front de son armée, il y avait encore, à une fenêtre près de là, une bonne vieille (jui couvait des yeux le beau général, haletante de plaisir et de crainte, et répétant comme vingt ans auparavant: « Mon Dieu, mon Dieu! il va tomber ! » Quant au cuisinier grondeur de Ver-

sailles, il était là aussi, émerveillé d'avoir donné un héros à la patrie, répétant avec un certain air de suffisance, à ceux qui l'en félicitaient : « Vous ne sauriez croire combien j'ai eu de peine à élever cet enfant-là ! Figurez-vous, citoyens, qu'à six ans, il ne savait pas écunier le pot ! »

JLANiNE D'AIU:

LES progrès de l'invasion anglaise au xv* siècle furent rapides et terribles. L'invasion, ma sœur, si vous ne comprenez pas ce mot, interrogez vos sœurs aînées, elles vous diront les figures étranges qu'elles virent passer deux fois devant leur berceau, l'incendie à I horizon, le bruit du canon dans l'air, les hommes qui partaient beaux et fiers, puis revenaient sanglants et pâles, et les pauvres mères qui pleuraient: tout cela, c'est l'invasion !

En 1420, Isabeau de Bavière, femme alors et bientôt veuve de Charles VI, appuyant je ne sais <{uels droits qu'Henri V, roi d'Angleterre, réclamait sur le royaume de France, attira les Anglais à Paris. Le souverain légitime, appelé par dérision le roi de Bourges, parce que le Berry seul lui restait fidèle, fuyait, déshérité, volé, poursuivi par sa mère..., par sa mère! car tous les historiens sont là qui déposent de ce fait inouï, et il faut bien se résigner à le croire...

« Que faire et espérer maintenant ? » se disait, à part lui, Robert de Baudricourt, gouverneur de

Vaucouleurs en Champagne, qui, par une blessure exilé des camps dans son château, gémissait de ne pouvoir plus combattre pour son pays et pour son roi... Assis en ce moment dans un grand fauteuil seigneurial, il venait de lire et il froissait en sa main un passage qui confirmait la nouvelle de nos derniers désastres : « C'en est fait du beau royaume de France ! soupirait-il, à moins qu'un ange du ciel n'en tombe exprès pour nous sauver, mais quand viendra-t-il ? où est-il ?

— Tout près de vous. Monseigneur », dit un jeune page qui se tenait appuyé derrière le fauteuil du sire de Baudricourt.

Il se retourna, et vit une belle jeune fille qui venait d'entrer accompagnée d'un pauvre vieillard. « Messieurs, je suis Jeanne, bergère à Domremy. Or, sachez que Dieu m'a fait savoir et commander que j'allasse devant le gentil Dauphin qui doit être et est vrai roi de France, et qu'il me baillast des gens d'armes, et que je lèverais le siège d'Orléans, et que je le mènerais sacrer à Reims. Peut-être n'aurez-vous cure de moi ni de mes paroles, et pourtant il faut que je sois devant le roi avant la micarême, dussé-je user mes jambes jusqu'aux genoux pour m'y rendre ; car personne, ni roi, ni duc, ni iille de roi, ne peut relever le royaume de France. Il n'y a de secours qu'en moi, — si pourtant aimerais mieux rester à filer près de ma pauvre mère, car ce n'est pas là mon ouvrage ; mais il faut que j'aille et que je le fasse, car mon Seigneur le veut.

JEANM-: D ARC

— El quel est votre seigneur ? dit le genlillioiunu'.

— C'est Dieu », rc'pli([ua-l-ellc.

Robert de Baudricourl exauiina la jeune iille avec attention, interrogea, et parut émerveillé delà justesse et de la candeur de ses réponses.

QucKjucs jours après, Jeanne, sous un habit et lin chaperon d'hoinnie, accompagnée de Louis Imer- ^uet, jeune gentilhomme qu'on lui avait donné pour la servir, faisait piafTer avec tant d'adresse et de grâce son cheval dans la cour du château, qu'on no pouvait distinguer qu'avec peine lequel des deux cavaliers était le page ou la bergère.

Pour aller de Vaucouleurs à Chinon, où se trouvait alors le roi Charles VII, il fallait traverser une longue étendue de pays occupée par les Anglais ; mais Dieu bénit ce voyage aventureux, et bientôt la bergère fut en présence du roi. Pour mettre à l'épreuve le don de prophétie qu'elle prétendait avoir reçu, Charles VII s'était confondu au milieu de ses gentilshommes ; mais, écartant la foule, Jeanne alla droit à lui sans hésiter, lui répéta ce qu'elle avait annoncé au sire de Baudricourt, et, pour persuader le roi de sa mission, elle envoya chercher une épéc (jui était dans le tombeau d'un chevalier, derrière le :;rand autel de l'église Sainte-Catherine de Frébois. « Sur la lame de cette épée, dit-elle, il doit y avoir des croix et des fleurs de lis «rravées. » Et le roi

publia qu'elle avait deviné ce grand secret, qui n'était connu que de lui seul.

Les théologiens, les légistes lui firent subir, à Chinon d'abord, puis à Poitiers et à Blois, où elle

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lut conduite quelque temps après, de longs interro gatoires sur l'authenticité de sa mission divine. Tous l'abordaient pleins de doute et de défiance, et la quittaient touchés et convaincus. Un carme lui demandait un signe de sa mission : « Vous l'aurez bientôt, dit-elle, par la levée du siège d'Orléans. » Ce qui contribuait beaucoup à inspirer de la confiance dans les paroles de Jeanne, c'est que, suivant une prophétie de l'enchanteur Merlin, le royaume de France devait être sauvé par une bergère sortie, dit le texte magique, du Bois Chevelu ; or, il existe une forêt de ce nom auprès de Domremy.

Le siège d'Orléans par les Anglais attirait alors tous les regards. Cet épisode de la guerre avait soulevé dans les cœurs français quelque chose de plus amer que l'indignation naturelle aux victimes d'une invasion. Le duc de la ville assiégée avait été fait prisonnier par les Turcs à la bataille de Nicopolis. Livré par les vainqueurs aux Anglais, et prisonnier à Londres depuis cette époque, il avait fait observer au duc de Glocester, régent d'Angleterre, qu'il y aurait lâcheté et félonie à attaquer des domaines dont le seigneur n'était pas là pour les défendre. A cette réclamation naturelle, suivant les idées chevaleresques de l'époque, le régent répondit par la promesse solennelle de faire respecter les Etats du captif; et cependant les Anglais pressaient le siège d'Orléans, d'après les ordres de Bedfort, régent de France pour l'Angleterre, et sous le commandement immédiat de Talbot, l'un des plus braves et des plus habiles capitaines de l'armée anglaise. Ce

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manque de fol avait (ail bondir d'indignation le dur <le Bourgogne lui-iniMue, cl se jeter dans les rangs Irançais, où le repentir le ramena plus tard. Orléans se défendait bien. Les habitants, pour concentrer leurs forces et leur désespoir dans les murs, et pour ne pas laisser à 1 ennemi des bivouacs i» leurs portes, avaient abattu les faubourgs, si grands alors, que, liés en un faisceau au lieu de s'éparpiller dans la campagne, ils eussent présenté une masse aussi imposante «|ue la ville même.

Vingt-six églises avaient disparu, enveloppées dans cette large destruction, et entre autres celle de Saint-Aignan, monument remarquable de l'art gothique récemment transplanté dans le Nord par les croisés ; mais les assiégeants avaient dans les murs un terrible auxiliaire..., la famine !

Ce fut alors, et pendant les préparatifs d'un convoi de vivres qu'on voulait, par ruse ou par force, jeter dans la place aux abois, que Jeanne écrivit et «•nvoya, par un hérault, aux chefs anglais, une lettre que nous reproduisons fidèlement :

« Jésus ! Maria !

« Roi d'Angleterre, rendez à Jeanne clefs de toutes les bonnes villes que vous avez enfoncées ; car elle est venue de la part de Dieu ! Archers, compagnons d'armes gentils et vaillants qui êtes devant Orléans, allez-vous-en en votre pays, de par Dieu ! et si ne faites, donnez-vous garde de la bergère. Ne prenez mie votre opmion que vous

tiendrez France du roi du ciel, fils de sainte Marie : mais la tiendra le roi Charles, vrai héritier, qui entrera à Paris en belle compagnie. Si vous ne croyez les nouvelles de Dieu, en quelque lieu que vous trouverons, nous férirons dedans à horions, et si verrez lesquels auront meilleurs droits de Dieu ou de vous. Jeanne vous requiert que vous ne lassiez mie détruire. Si vous ne lui faites raison, elle fera tant que les Français feront le plus beau fait qui oncques fut fait en la chrétienté.

« Ecrit le mardi de la grande semaine. »

Le message portait cette suscription :

« Entendez les nouvelles de Dieu ! — Au duc de Bedfort, qui se dit régent de France pour le roi d'Angleterre. »

Quelques jours après, Jeanne d'Arc parut donner un gage de sa mission et de sa puissance en faisant pénétrer à travers les lignes anglaises le convoi dans, la ville affamée, et, chose merveilleuse ! elle y fit son entrée solennelle, sans que les ennemis qui, retranchés dans leurs bastilles, cernaient la ville sur presque tous les points, eussent le pouvoir ou l'envie de s'opposer à son passage. Dans toutes les églises debout encore, les cloches sonnèrent à grande volée ; las d'avoir pleuré si longtemps à la lueur de l'incendie, le pauvre peuple dansa devant des feux de joie.

Les premiers exploits de Jeanne inspiraient tant de confiance dans l'avenir que la ville, disent les

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chroniques du temps, se regardait déjà comme désassiégce.

C'était surtout dans la rue où la bergère devait passer qu'il y avait grand bruit et grande foule. Attention! voici une lourde avant-garde à cheval qui fend à grand'peine, et à la nage, les vagues noires du populaire ; puis deux hérauts d'armes proclamant d'une voix sonore les nouvelles de Dieu ; puis enfin, Jeanne!... On peut la contempler à loisir car elle n'a ni casque ni visière, mais seulement un chapeau sur lecjuel se balance une petite plume. Klle porte une colle de mailles et s'avance lentement, ses yeux levés au ciel, comme pour y renvoyer les bruyantes acclamations qui la saluent. A sa droite est Jean d'Orléans, comte de Dunois et de Longueville, grand chambellan de France, surnommé depuis le Victorieux et le triomphateur, qui, aidé de Jeanne, remit en sa splendeur le royaume de France, et dont Valentine de Milan, sa belle-mère, avait coutume de dire que, de tous ses enfants, il n'y avait que Dunois qui fût capable de venger la mort du duc d'Orléans. En ce moment la joie du brave Dunois était grande, car celle ville qui le recevait avec des acclamations, il avait médité de la réduire en cendre plutôt que de 1 abandonner aux Anglais. A sa gauche est Lahire ; et c'est ainsi que Jeanne marcha depuis dans les combats qu'elle eut à traverser. Alors, dès qu'un danger se présentait, deux larges boucliers se déployaient sur sa tête, comme, quand vient l'orage, se déploient les ailes de l'oiseau sur sa couvée; et en même temps deux longues

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épées s'allongeaient pour repousser l'épée anglaise, et lorsque Jeanne se retournait pour reconnaître et bénir ses sauveurs, elle était sûre de rencontrer la belle et pâle figure de Dunois et la grosse face insouciante et rieuse de Lahire.

Et pourtant, dit-on, elle se prit plus d'une fois de querelle avec eux ; quand le courage de Dunois l'égarait dans les périls plus en avant qu'il ne convient à un prince et à un chef d'armée : « Monseigneur, Monseigneur, lui disait-elle en souriant, prenez-y garde, si cela vous arrive, je vous ferai couper la tête. » Les différends avec Lahire étaient plus graves ; cet homme de guerre, rude et inculte, mâchait toujours, par habitude et presque malgré lui, quelque juron entre ses dents. Je renie Dieu, surtout, revenait dans chacune de ses phrases, ce dont Jeanne s'indignait et s'attristait jusqu'aux larmes . Pour se venger des remontrances de la pieuse jeune fille, le brave Lahire, dont l'esprit n'était pas à beaucoup près aussi fin que l'acier de son épée, répétait souvent, tandis qu'il chevauchait à côté d'elle, son bâton de commandement à la main : « Jeanne..., je renie mon bâton I » Ce qui ne l'empêchait pas d'être au fond un excellent chrétien, témoin sa prière au moment de charger l'ennemi à la bataille de Verneuil : « Mon Dieu, fais aujourd'hui pour Lahire ce que tu voudrais qu'il fît pour toi si tu étais Lahire et qu'il fût Dieu ! » Et il cuidait fort bien prier et dire, ajoute le naïf chroniqueur. Ce troisième personnage en froc et capuchon qui vient derrière eux sur un mulet à

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l'amble, et abandonnant les pans de sa robe an peuple qui la baise avec respect, c'est l'aumônier de Jeanne d'Arc, frère Pi'upicrel : à ses cAlés est un carme de la province de Bretagne appelé Thomas Commecte, célèbre par sa vie austère et ses prédications contre les /wrinins, « bonnets de la longueur d'une aune, aigus comme clochers, desquels dépendent [)ar derrière de longs crt^pes à riches franges comme ('tendards, » coifl'ures monstrueuses, d'invention nouvelle, que les nobles dames portaient pour se distinguer des lemnies du petit état, signe d'orgueil et de coquetterie que le saint homme condamnait au feu sans pitié et dont il faisait un auto-da-lé dans toutes les villes où il prêchait. « Mais après son partement, dit le chroniqueur, les dames relèvent leurs pointes et font comme les limaçons, lesquels, quand ils entendent quelque bruit, retirent tout bonnement leurs cornes, ensuite le bruit passé, soudain ils les relèvent plus grandes que devant. » Derrière .leanne, flotte son étendard dont les plis retombent sur son chaperon et jouent avec son panache.

Cette bannière, portée par Imerguet, est blanche, semée de fleurs de lis; on y voit figurer le Christ assis en son tribunal dans les nuées du ciel, et tenant un globe à la main. Deux anges, dont l'un porte une branche de lis, sont à ses pieds en adoration, et de l'autre cAté brillent, brodés en or, les noms de Jhèsus, Maria.

Le cortège se dirige ainsi lentement, à travers la foule et les acclamations, vers l'église, où retentit bientôt un Te Deuni.

Dès le lendemain, Jeanne voulut répéter de vive voix aux ennemis les avertissements qu'elle leur avait donnés dans sa lettre. Montant sur un des boulevards des assiégés, en face de la bastille anglaise des Tournelles, elle leur commanda de s'en aller, « sinon, ajouta-t-elle, il vous adviendra honte et malheur ». Guillaume Gladesdale, qui commandait en ce lieu, ne répondit à Jeanne que par de vilaines injures; et quelques jours après, suivant la menace prophétique, il advint malheur à l'Anglais. D'abord, un nouveau convoi sous la conduite de Jeanne, passa devant Gladesdale, sans qu'il pût s'y opposer ; plus tard le pied lui glissa sur un pont qu'il défendait, et, comme poussé par une main invisible, le blasphémateur se noyait dans la Loire.

Quelque temps après, un soir, encouragés par leur premier succès, des hommes d'armes, sans avoir consulté leurs chefs, firent une sortie contre une bastille ; Jeanne qui dormait alors, accablée de fatigue, s'éveilla en sursaut sans qu'on l'eût avertie.

« Ah ! méchant garçon, dit-elle à son page qu'elle trouva jouant sur la porte, vous ne me disiez pas que le sang français est répandu ! Allons, vite, mon cheval. »

Aussitôt qu'elle parut la victoire se décida pour les Français ; une foule d'Anglais périrent et ceux qui échappèrent à la mort ne le durent qu'à la protection de Jeanne. Chaque boulevard fut pris tour à tour, et partout elle eut une large part dans le succès ; partout elle s'exposa comme un homme dans le combat, ne redevenant femme qu'après la

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victoire, pour prier, sauvrr les prisonniers cl panser leurs blessures. A la deuxième afTaire, <pii fut la plus chaude et la plus san-^dante, elle eut le cou percé d'une llèclie, et pleurait, la pauvre fille : « Monseigneur, dit-elle à Dunois, sauriez-vous pas des paroles pour adoucir les blessures ? — Oui, lépondil-il, j'en sais (pii en ont guéri de plus profondes. » Kn parlant ainsi, le guerrier indiquait de la main sa poitrine, puis, se penchant sur son cheval, il souilla ces trois mots à l'oreille de Jeanne : Dieu, honneur et patrie. « Oh ! vous êtes un grand clerc, dit-elle ; il me semble que je n'ai plus de mal ! » Et bientôt elle put entendre le cri des chariots de l'armée anglaise qui s'en allait : le siège d'Orléans était levé !

Nous ne dirons rien de la bataille de Patay, de la prise de Jargeau et de Troyes, grands événements militaires qui précédèrent le sacre de Reims, et où Jeanne, comme partout, veilla et conduisit les Français sous son étendard. La répétition de tous les coups d'épée qu'on échange, de tous les flots de sang qui coulent n'aurait pas été pour vous, ma sœur, un spectacle attrayant, et Jeanne d'Arc ellemême avait hâte d'en détourner les yeux.

Plus tard, comme elle insistait auprès du roi (.harles VII pour qu'il allât se faire sacrer à Reims, s'apercevanl qu'il hésitait à suivre ses conseils : « Je ne durerai qu'un an ou guère plus, dit-elle, il me faut donc bien l'employer. »

Pendant la cérémonie, elle se tint près de l'autel, sa bannière à la main ; après le sacre, elle se jeta

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à genoux devant le roi et lui baisa les pieds en pleurant :

« Gentil roi, dit-elle, il est exécuté, le plaisir de Dieu qui voulait que vous vinssiez à Reiras recevoir votre digne sacre pour montrer que vous êtes vrai roi de France. »

Par reconnaissance, le roi anoblit Jeanne d'Arc, son père, ses trois frères et tous leurs descendants, même par filles, changea le nom de leur race qui était d'Arc en celui de Lis, et leur donna pour armes un écu d'azur à l'épée mise en pal, ayant la croisée et le pommeau d'or, accostée de deux fleurs de lis soutenant une couronne de même sur sa pointe.

« J'ai accompli, disait-elle à Dunois, ce que Dieu m'a ordonné ; je voudrais bien maintenant retourner auprès de mes père et mère qui auraient tant de joie à me revoir. Je garderais leurs brebis et leur bétail, et ferais ce que j'avais coutume de faire, » Et, dans le dessein de retourner bientôt à Vaucouleurs, elle suspendit son armure blanche au tombeau de saint Denis.

Cependant, les seigneurs dont elle marchait environnée firent auprès d'elle tant d'instances qu'elle consentit enfin à ne pas quitter l'armée ; mais, depuis ce moment, de tristes pressentiments la poursuivirent. Un jour même, dit-on, après avoir communié à l'église Saint-Jacques de Compiègne, elle s'appuya tristement contre un des piliers et dit à plusieurs habitants et à un grand nombre d'enfants qui se trouvaient là :

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(( Ali ! mes bons amis el ohcrs ciilanls, je vous le ilis avec assurance, je serai bientôt livrée à la mort... Priez Dieu pour moi, je vous en supplie, car je ne pourrai plus servir mon roi, ni le noble royaume <le France. »

('es tristes prévisions ne lurent f|ue trop justifiées. En edet, Jeanne d'Arc ayant rempli la mission que Dieu lui avait confiée, Dieu ne pon\;iii plus rien pour elle, el (pichpies jouis a[)rès, au siège de Compiègne par les Bourguignons, Jeanne lut prise dans ime sortie, puis vendue aux Anglais qui la conduisirent à Rouen, où leur jeune roi Henri VI tenait sa cour. Là, on fit forger une cage de 1er dans la grande tour du château, et on y mit la sainte fille avec des chaînes aux pieds. Pour se venger de celle qui avait annoncé et consommé leur ruine, et pour décrier la cause du roi, en montrant au peuple que la victoire de Charles VII était l'œuvre de la sorcellerie, les Anglais pressèrent l'Inquisition de mettre Jeanne en jugement. Or, promesses, menaces, ils n'épargnèrent rien pour atteindre leur but et réussirent. Nous n'entrerons pas dans les détails de ce hideux piocès, où furent violées toutes les formes et où le bon sens eut à gémir autant que la justice. Ceux qui trempèrent le plus avant dans celte iniquité furent Estévet, chanoine de Rouen, Cauchon, évêque de Beauvais, deux noms voués pour toujours à l'exécration des siècles. On ne rougit pas de donner à l'accusée pour confesseur dans sa prison un mauvais prêtre, qui, pendant les inlcrrogaloires qu'elle eut à subir, souilla constamment à

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cette pauvre fille ignorante et simple des réponses qui devaient la perdre. Plusieurs fois cependant sa parole naïve et touchante faillit renverser des accusations laborieusement combinées.

« Vous croyez en la grâce de Dieu ? lui demandait-on.

— C est une grande chose que de répondre à cette question ; si je n'y suis, Dieu veuille m'y recevoir ! et, si j'y suis, Dieu veuille m'y garder.

— Pourquoi portiez-vous un étendard aux combats ?

— Je le portais en guise de lance pour éviter de tuer quelqu'un : je n'ai jamais tué personne.

— Quelle vertu supposiez-vous en cette bannière pour expliquer vos succès ?

— Je disais aux soldats : « Entrez hardiment « parmi les Anglais », et j'y entrais moi-même.

— Pourquoi la portiez-vous au sacre de Reims ?

— Elle avait été à l'épreuve, c'était raison (ju'elle fût à l'honneur. »

Comme un prédicateur, qui la sommait d'avouer ses crimes, se répandait en invectives contre le roi Charles VII : « Parlez-moi, non pas du roi, dit-elle en l'interrompant, car j'ose bien dire et jurer sous peine de la vie que c'est le plus noble d'entre les chrétiens. » Enfin on la força, par menace et par violence, ii signer une abjuration dont elle ignorait le contenu, et alors les inquisiteurs prononcèrent une sentence par laquelle ils la condamnaient à passer le reste de ses jours au pain de douleurs et à l'eau d'angoisse . Et comme les Anijlais, indi'jnés de

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cette sentence (jui leur semblait trop douce, tiraient leurs épées et nienavaieiii les ju;j;es: « N'ayez pas (le souci, dit l'un ti'eux, nous la retrouverons bien. » Kt, en eHet. une nouvelle condamnation ne tarda pas à remplacer la première. \ oici sons quel prétexte : Jeanne avait repris Thabit de femme, car on lui imputait à crime l'habilude, contractée dans les camps, de se vêtir en cbevalier. Pour lui faire violer sa promesse, on lui enleva pendant son sommeil les vêtements de son sexe, et on y substitua des habits d'Iiomnjé. Quand elle voulut se lever, il lui lallut bien se vrlii- de ces babils. Klle lui surprise par des espions apostés, jugée de nouveau sur leur témoignage, et comlamnée au feu comme sorcière, séductrice, hérétique et ayant forfait à son honneur. Le 30 mai 1431, Jeanne monta dans la cliarrette <lu bourreau : huit cents Anglais armés de toutes pièces lui servaient d'escorte. Tout à coup, un homme s'élança vers elle à travers la foule et lui baisa les pieds en pleurant : c'était son faux confesseur, qui, repentant de sa perfidie, venait lui en demander pardon. Arrivée au pied du bûcher, elle recommanda son âme à Dieu et à la sainte Vierge, et demanda une croix. Un spectateur en fit une de deux bâtons et la lui donna. Mais bientôt un cri d'impatience se fit entendre parmi les Anglais. Alors, interrompant les prières de la victime, le bourreau la saisit et l'entraîna sur le bûcher. Quand elle vit le feu s'allumer : « Tenez-vous en bas, dit-elle à son confesseur, levez la croix devant moi, (juc je la voie en mourant, et dites-moi de pieuses paroles jusqu'à la (in . »

On l'entendit prier longtemps encore à travers les flammes et le dernier mot qu'on put distinguer lut : « Jésus ! »

« Nous sommes perdus, s'écriaient les Anglais : on vient de brûler une sainte ! »

On trouva son cœur tout entier dans les cendres. Et quelqu'un prétendit même avoir vu l'âme de Jeanne d'Arc s'envoler vers le ciel sous la forme d'une colombe.

Il y allait de l'honneur de la France et du roi de justifier la mémoire de cette fille héroïque. Charles VII voulut que ses parents demandassent des juges. Le pape Calixte III fit assembler les évêques à Rouen ; l'innocence de Jeanne fut reconnue, et le procès lacéré et brûlé. Il ne fut pas besoin de rien ordonnancer contre les faux juges: la plupart périrent d'une mort subite ou infâme : juste jugement de Dieu.

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