LES DKNTS IH: I.AIT
Pauvre muse dédaignée Dans le pays des médian Is, A ton berceau, résij,'-née, Lois, j'apporte mes clinnts ; Cette fois, ma ploiie est sûre :
Mon puhlic est sans silllet, Et son baiser sans morsure :
Il n'a que ses dents de lait.
Dans les sentiers de la vie, A tous les buissons pendant, Un fruit nommé Poésie Tente la main et la dent ; A l'enfant qui le regarde Sa couleur vermeille plaît :
Beau Lois, un jour, prends garde D'agacer tes dents de lait I
Le ciel de la ville est sombre :
Oiseau fidèle à ton nid, Si tu chantes, chante à l'ombre De notre clocher bénit.
Pour le bonheur seul respire.
Et même, à l'heure qu'il est, Qu'en dormant un long sourire Laisse voir tes dents de lait.
Oui, qu'une douce chimère Caresse ton front vermeil ; Rêve des baisers de mère, Je vais, pendant ton sommeil.
Au pâle éclair de la houille, Filant comme elle filait, Demander à sa quenouille Du [)aiii pour tes dents de lail.
« Bravo! » ra'écriai-je, et d'un bond je lus dans la chambre. Thérèse m'accueillit cordialement, mais d'un air un peu froid. Ses manières trahissaient une préoccupation secrète, et faisaient soupçonner que la jeune métromane n'était pas tout à fait guérie, mais seulement convalescente. Je me trouvai un moment après attablé entre elle et son père, devant une excellente soupe aux choux que l'ex-Muse prétendit avoir faite elle-même et sans collaboration, la vaniteuse ! Le repas fut gai : on rit, on jasa beaucoup ; je soupçonne même que Ton déraisonna un peu, la piquette et la joie font de ces tours. Malheureusement, comme je portais mon mouchoir à mes yeux, attendri par les remercîments du bonhomme, le mouvement fit sauter de ma poche une lettre à l'adresse de Thérèse. Pendant que je présidais, à Paris, au transport de ses efïets, allant et venant du troisième étage à la rue, son portier m'avait remis pour elle ce billet, qui était resté jusque-là oublié et enseveli dans la poche de mon habit des dimanches. Hélas ! plût à Dieu que les souris de ma chambrette eussent mangé la lettre et l'habit ! C'était une invitation d'un directeur de théâtre à l'auteur de Zénobie, que l'on attendait, disait-il, pour commencer les répétitions de son drame, reçu la veille par acclamation. Thérèse en fil lecture à haute voix, et dès lors je sentis que c'en était fait de son bonheur. Nous n'opposâmes qu'une résistance faible et sans espoir à l'invincible fascination qui l'entraînait : elle partit... et sans retour!
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Un mois après, nous pleuiions, son père cl moi, sur une lellre au cachot noir portant le timbre de Paris. Thérèse, impatiente de partir, n'avait trouvé, aux messa<;eries de la ville voisine, de place vacante ipie sur riiupi liale, et battue tout un jouipar la phiie et le vent, avait passé, à son arrivée, de la voiture sur un lit d'a<:onie. La gloire l'eût guérie peut-être ; mais ;i l'inslanl même où elle se traînait avec effort vers le théâtre dont les appels l'avaient égarée, ce théâtre, comme par une vengeance du ciel, croulait dans les flammes avec ses oripeaux, ses décors, ses cartons, hélas ! et le drame de Zénobie ! Dès lors la fièvre redoubla et eut bon marché de sa victime. Une circonstance singulière marqua les derniers moments de Thérèse ; comme son hôtesse l'invitait à essayer de quelque nourriture :
« Je dînerai ce soir, dit-elle avec l'air et l'accent du délire, je dînerai en belle et nombreuse compagnie. »
Et, d'une main tremblante, elle se mil à tracer des invitations. Or, voici quelle était la liste des convives :
Dryden, Malfilâtre, Savage, Chatterton, Gilbert, Kscousse, Elisa Mercœur
Les jours, les semaines, les mois qui suivirent ces lataies nouvelles, furent pour moi, comme vous pensez bien, remplis de distractions douloureuses. Les caractères répondaient les uns pour les autres à l'appel de mes doigts talonnants; je me barbouiJ-
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lais d'encre en essuyant mes pleurs, et une fois entre autres, m'étant penché sur la forme humide d'un placard qui devait annoncer la mise en location de je ne sais quel appartement, je trouvai, en me relevant, ces mots imprimés sur mon gilet, à l'endroit du cœur: « Vacant par suite de décès. »