‹ Le myosotisChapitre 8 sur 52 · THERESE SUREAU · texte numérisé non relu

THERESE SUREAU

JE flânais un jour avec délice, bouche béante et le nez en l'air, sous les marronniers en fleurs du jardin des Plantes ; car ce jour était un dimanche, et j'étais alors de mon métier compositeur d'imprimerie ; or, par la littérature qui court, c'est un terrible métier, je vous jure. Figurez-vous que j'avais pâli et bâillé toute la semaine sur le nouveau roman d'un auteur en vogue. — « Mais, pourquoi donc, avais-je murmuré vingt fois, souffleter ainsi, brutalement et à tout propos, Vaugelas, Restant et Wailly, avec lesquels je gagerais que ce monsieur n'eut jamais rien à démêler !... » Aussi, dès le matin du jour libérateur, ma main, complice involontaire et noire encore de mille attentats à la langue, s'était cachée honteuse sous un gant. Le dimanche, comme vous savez, est pour le peuple un jour de métamorphoses ; je m'avisai ce jour-là d'être galant. Parmi les promeneurs groupés, toujours curieux et toujours les mêmes, devant 1 enceinte close où se pavane l'éléphant, je venais d'apercevoir une jeune dame dont j'avais peine à m'expliquer la présence en pareil lieu, car, bien que sa mise fût d'une grande

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>iin[)liollt\ sa (i<;iiio crlalaiitc do pâleur sous un l)aiultMU de clicvciiv noirs, lu' maii(|iiail pas clo ilisliiK'lion, el ses lèvres plus d'une lois avaient accueilli par un mouvement ironicjue les sollcs observations {|ui pleuvaicni autour de nous. J'épiais l'occasion de lui adresser la parole : elle ne se fit pas attendre. Son sac, (ju'elle avait ouvert, m'avait laisse voir entre un rouleau de [)apicr et un in-octavo, trois petites pommes de reinette. Un mouvement de l'inconnue me fit croire (pi'elle voulait, elle aussi, payer son tribut au vorace animal : « Prenez garde, lui dis-je ; une dame, dimanche dernier, avançait ctourdiment comme vous le bras où pendait son sac pour olVrir un échaudé à l'éléphant, et ce gastronome peu délicat, happa el engloutit du môme cou[) le sac et l'échaudé ; prenez garde ! » — Encouragé par un sourire de ma voisine, je poursuivis : « Tenez, lui dis-je, c'est ainsi qu'il faut s'y prendre. » Et, saisissant une des pommes entre le pouce et l'index, je l'offris à l'animal. Il l'avala de si bonne grâce que je pris à l'instant la seconde qui disparut comme sa soeur. J'aurais fait suivre le même chemin à la dernière, si la main que j'étendais n'eût plongé dans le vide: la jolie promeneuse avait disparu.

Je m'éloignais, soucieux et marchant au hasard, lorsqu'au détour d'un sentier solitaire, j'aperçus l'objet de ma préoccupation. Assise sur un banc de pierre, la dame aux pommes de reinette en croquait à belles dents la dernière, sans la peler, el, tout en mangeant, parcourait des yeux et de la main les pages du livre déployé sur ses genoux. Je m'arrêtai

à quelques pas, pétrifié de surprise et de confusion. Hélas ! je le comprenais enfin, mais trop lard, ce n'était point à l'éléphant qu'était destiné ce plat de dessert, et, dans ma gauche courtoisie, j'avais volé à la dame de mes pensées les deux tiers de son déjeuner. Que faire ? c'eût été ajouter à la sottise et à l'offense que de lui en offrir brutalement d'autreset cependant je mourais d'envie d'acquitter ma dette. Son repas pythagoricien fini, elle continuait sa lecture qui paraissait l'intéresser beaucoup. Alors j'eus une idée bizarre. Je me souvins qu'un étudiant de mes amis avait conquis autrefois les bonnes grâces d'une reine de comptoir, en usurpant le nom de Casimir Delavigne, et soudain mon projet fut arrêté. Au moment où la jeune lectrice, par un mouvement d'admiration idolâtre, touchait de ses lèvres roses un feuillet du livre: « Merci », dis-je bravement, et je m'avançai. L'inconnue leva les yeux : « Comment, dit-elle, rouge comme une cerise, vous seriez... » Je l'interrompis en m'inclinant d'un air modeste. Alors vous eussiez vu la pauvre enfant frémir d'un saint respect, et vous-même, vous frémiriez d'indignation, lecteur, si je vous disais de quelle auréole poétique je m'étais effrontément coiffé. J'oll'ris mon bras à la promeneuse solitaire. Il va sans dire qu'il fut accepté. Chemin faisant, ma compagne me prodigua les confidences : c'était une femme auteur, fraîchement débarquée comme tant d'autres, de la province qui ne la comprenait pas, à Paris qui se souciait fort peu de la comprendie. Elle avait composé dans la solitude et le

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silence, disall-elle. nu noIiiiuo de |)Ot'si«', (|iii courait «^rand risque, pensai-jr, (le inouili' coininc il rtait né. \^o plus, elle venait de jeter dans les cartons d'un tl»ê<\tie du boulevard un drame en cinq actes, intitule, autant (ju'il m'en souvient, Zénobie. Le soullleur, l'allumeur, le machiniste et autres littérateurs, lui inaient conseillé, ilans l'inlérèt de la pièce, d'v tailler tin rôle pour un (''lé[)lianl. ce (|ui m'expli(juait enlin son attention de tout a llienic aux allures du gigantesque comédien. Ih'las ! la pauvre dévote croyaitse confesser au grand prêtre de la religion romantique : et moi, je l'écoutais rougissant et balbutiant comme l'écolier espiègle (jui s'est caché, la veille de Pâques, dans un confessionnal pour surprendre aux jolies pénitentes l'aveu de leurs péchés mignons. >iotrc promenade vagabonde nous avait entraînés hors du jardin. .1 allais, j'allais toujours, et ma compagne suivait sans tiéliance; ce n'était pas un homme mais un poète qu'elle suivait. Pour elle, le bourdon de Notre- Dame, sormant vêpres, sonnait ma gloire ; pour elle, je portais sur le front une flamme bleue comme les <iénies des contes, et, sur la loi de cette étoile, elle m'eût suivi sans hésiter jusque dans la (^our des Miracles. Nous nous trouvâmes ainsi, loin, bien loin <le notre point de départ, en face d'une jolie guinguette que je connais. « Si nous entrions là, lui <lis-je, nous serions plus à l'aise pour causer », et, sans attendre de réponse, je franchis le seuil, entraînant avec moi la naïve provinciale quelque peu étonnée de ces lestes laçons, et les attribuant sans doute /// i>etln à r«»riginalité. compagne ordinaire

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du génie. Les deux pommes volées m'avaient pesé jusque-là sur la conscience ; mais enfin mes remords s'évanouirent entre un rôti et un dessert. Cependant la conversation ne cessait pas d'aller son train.

« Comment me conseillez-vous de signer mon nouveau recueil ? dit la Muse : vous le savez, un nom sonore impose quelquefois au lecteur, et l'on aurait grand'peine à croire au talent d'un poète qui s'appellerait prosaïquement Thérèse Sureau. »

Je bondis à ce nom bien connu, et, béant, immobile, je fixai sur celle qui me parlait des yeux épouvantés. — « Ma cousine ! » balbutiai-je en retombant sur ma chaise.

Elle trahit par un geste son désappointement, a Non, je ne suis pas un poète et je vous ai trompée, poursuivis-je, en prévenant ses questions. Je suis tout simplement, belle musc, Pierre-Jacques, votre cousin, ouvrier imprimeur... pour vous servir! »

Et en effet c'était bien Thérèse, Thérèse, la mieux aimée de mes compagnes d'enfance, et dont, sous un masque récent de pâleur, la figure autrefois si rose n'avait d'abord éveillé chez moi qu'un vague souvenir- A dix-sept ans, elle était devenue ma cousine (rien que ma cousine, hélas!) en épousant un gros, gras et riche fermier, mon parent, qui ne tarda pas à la laisser veuve, en tombant un soii-, après de ferventes libations au saint du village, dans un piège à loup, d'où on le retira mort le lendemain.

Elevée par les dames du château, et leur demoiselle de compagnie avant ce mariage, la jeune veuve se laissa bientôt aller à la vie élégante qu'elle avait

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essayée autiolois. et à lu poésie, ses premières iiinours. liioiulc tie pluie, de ^réle el île proet-s, son petit domaine s'en alla sous ses pieds eomme un sable mouvant, tandis (pi'elle regardait le eiel. A son arrivée à Paris, elle était riehe encore il'une vigne et d'un pré ; mais il i'allail payer les hais d'impression de ses poésies, mais il lallail jeter un peu de pouilre d'or sur les reuillelons; si bien que la jeune lenniere ne possédait plus rien au soleil cpie sa jeunesse et sa beauté ; et Thérèse n'entendait rien, Dieu merci ! à l'exploitation d'un pareil fonds. Après un moment de silence : « Je n'essaierais pas, lui dis-je, de vous détourner d'une carrière à laquelle vous seriez fatalement prédestinée ; mais êtes-vous bien sûre de votre vocation ? De quel droit vous |)roclamez-vous poète ? Est-ce pour avoir quelquefois aligné des alexandrins et accouplé des rimes ? .Mais, à ce compte, je suis poète aussi, moi; mon voisin l'étudiant, mon antipode l'épicier le sont encore ; et mon portier, (jui l'est tant soit peu luimême, balaie tous les matins de la poésie à chaque étage. Prenez garde de vous tromper, el de prendre pour votre étoile un feu follet qui vous conduirait... Dieu sait où ! à la misère, à la honte, à la mort! Mon état, cousine, me donne le droit de vous parler ainsi. La typographie, voyez-vous, est l'antichambre de la littérature, et comme tout valet de grande maison, je regarde quekjuefois par le trou de la serrure. L'autre jour, par exemple, le prote me députa chez un auteur (jui faisait attendre de la copie. C'était, comme vous, Thérèse, une jeune

(ille de vingt ans. Je la trouvai malade, au lit, et soignée par sa mère. Elle écrivait. De temps en temps sa tête fatiguée retombait sur sa poitrine, la plume s'arrêtait sous ses doigts amaigris, et alors elle demandait une tasse de café. C'était pour s'inspirer, disait-elle; mais la perfide liqueur lui versait à la fois la fièvre et l'inspiration, et chaque phrase, chaque vers coûtait à la malade un quart d'heure de vie. « Hâtez-vous, madame, lui avais-je dit étourdi- « ment, car nous attendons, et nous avons besoin de « travailler. — Vous avez besoin de travailler, mur- « mura-t-elle en regardant sa mère, et moi donc ! . . . » « Ceci n'est pas un roman, cousine ; la jeune Muse chantait hier encore ; elle est muette aujourd'hui, et si vous désirez savoir son nom...

— Silence ! grâce ! dit vivement Thérèse ; ce nom, je le connais; cette histoire, je la sais. Pauvre sœur aînée, si le sommeil de la mort a des rêves, la gloire posthume du moins le console aujourd'hui dans la tombe !

— Sa gloire, cousine ! Interrompis-je en souriant avec tristesse.

— Oseriez-vous l'attaquer ?

— A Dieu ne plaise que je veuille arracher avec mes mains noires quelques brins de laurier à une tête de mort ! Mais si j'étais père et qu'on m'eût invité, comme tant d'autres, à souscrire pour le monument funèbre de la jeune Bretonne : « De grand « cœur, aurais-je répondu ; mais à condition qu'on « y gravera pour épitaphe : Ci-git une honnête fille (( tuée à çingt ans par la manie (Vêcrirey et plus

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*( bas : // l'st (It'fi'/idii de déposer des s>ers sur cette « tombe. »

« Et quanti inctnc la lt>i (jue vous avez clans voire génie ne serait pas une erreur, écrire, chanter, jeter de l'éclat et faire du bruit, est-ce bien là, Thérèse, le rôle (|ui convient à une lemnic ? qu'en dites-vous? Pour moi, le cœur me saigne et la rougeur me monte au front, toutes les fois que je lis dans un journal ces paroles ou rt''(pii\ aient :

« Une jeune dame cpii se cache sous le pseudo- « nyme trans[)arenl tlf *** vient de publier un nou- « veau roman ampiel la vogue est assurée. Cette « fois, plus de voile sur les situations, plus de réti- « cence dans les expressions. On devine que l'ai- « mable auteur s'est inpirée de ses souvenirs, etc.. <( Prix : 7 Ir. 50 c. »

« Cette annonce, à votre avis, n'est-elle pas le <ligne pendant tle cette autre (jue j'entendis un jour hurler sur les tréteaux de la foire :

« Kntrez, Messieurs et Dames; vous y verrez la « petite Ourliska, princesse de Caramanie, qui a eu « des malheurs. Elle est âgée de seize ans, danse « sur la corde sans balancier, marche sur la tête « comme un ange, et fait le grand écart... Que « c'est étonnant pour son âge. Entrrrrez... ça ne « coûte que deux sous!... »

« Un honnête homme, dit-on, à qui des Bohémiens avaient enlevé sa fille au berceau, faillit devenir ^ou de douleur en la retrouvant un jour déguisée en princesse de Caramanie. Et que dirait le vôtre, cousine, le vôtre qui est pieux et qui sait lire, s'il vous

CONTES A MA SŒUIt

rencontrait un beau matin, dansant sur la phrase dans un journal ou faisant le grand écart dans un roman? »

Une larme coula sur la joue de Thérèse.

« Victoire ! dis-je ; voici une perle assez précieuse pour acheter le pardon d'un père. Courons lui offrir cette larme chaude encor'te : son baiser l'essuiera, j'en réponds. »

Elle résista, mais j'insistai; elle discuta, mais je suppliai; bref, je fis près de ma cousine, pour la ramener à Dieu, ce que j'eusse fait près d'une autre pour la gagner au diable ; si bien que le soir même je l'entraînai à la diligence avec ses bagages (presque aussi légers qu elle !), et que le lendemain nous roulions tous deux sur la route de Champagne, elle pâle et souffrante encore de sa gloire avortée, moi gai, triomphant, et criant au postillon : « Ne verse pas, camarade : tu portes une Muse et sa fortune! »

Je ne pus assister à l'entrevue de l'enfant prodigue et de son père ; je m'étais arrêté en chemin, à deux lieues du village, dans une imprimerie toute petite, mais proprette, coquette, hospitalière (vous la connaissez, ma sœur), où je me reposais voluptueusement sur d'innocentes affiches, de la littérature parisienne. Mais le dimanche suivant, comme vous pensez bien, j'arrivai chez mon oncle presque aussitôt que l'aurore. Je trouvai ma cousine chantant à sa fenêtre pour bercer un petit enfant tourmenté par la dentition ; et si, daventure, vous êtes curieuse de connaître sa romance, je l'ai retenue, la voici :

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