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CHAPITRE IV

PLATON COMME MYSTIQUE

Si Ton veut se rendre com])te du rôle que jouèrent les Mystères dans la vie spirituelle des Grecs, il suffit de considérer l'édifice de l'univers tel qu'il s'échafaude dans la cosmogonie de

Platon.

. Il n'y a qu'un moyen de comprendre complètement ce philosophe. Il faut le placer sous la lumière qui rayonne des Mystères.

Les disciples tardifs de Platon, les néo-platoniciens lui attribuent une doctrine secrète qu^il réservait aux plus dignes, et cela <( sous le sceau du silence ». La doctrine de Platon avait donc des secrets pour les profanes comme la sagesse des Mystères elle-même. On a contesté l'authenticité de la septième lettre de Platon. Que

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cette lettre soit du maître lui-même ou d'un de ses disciples, peu nous importe. Le sentiment qu'elle exprime ressort de Tessence de la philosophie platonicienne. Voici un passage de cette lettre : « Beaucoup de personnes ont écrit et peut-être écriront sur le but suprême de ma philosophie, mais on ne doit attacher aucune foi à leurs paroles, soit qu'ils tiennent leurs assertions de moi-même ou de tierces personnes ou qu'ils les aient inventées. Il n'y a aucun écrit de moi-même sur ce sujet et il ne me serait pas permis d'en publier un pareil. Une telle chose ne peut s'exprimer en paroles comme d'autres doctrines. Il y faut une longue intimité avec l'objet de la connaissance et un efîort assidu pour en pénétrer le fond. Alors il semble qu'une élincelle jaillisse et allume dans l'âme une lumière qui dès lors s'entretient elle même ^ »

1. Cette lettre fort longue est la plus importante parmi les treize lettres conservées de la correspondance de Platon. C'est celle où il raconte en détail ses rapports avec Denys, tyran de Syracuse, qui l'avait appelé auprès de lui et chez lequel le philosophe d'Athènes séjourna lon^emps dans l'espoir de rétablir la libeité dans cette ville avec un gouvernement aristocratique conforme à ses idées. On sait que Platon faillit perdre la vie dans cette aventure et ne revint à Athènes qu'après une longue captivité. Plutarque s'est servi de cette lettre dans sa Vie de Dion, qui osa, après le départ de Platon, reprendre son rôle auprès du tyran de Syracuse. Victor Cousin, après avoir reproduit cette lettre, dans le 13e volume de sa traduction des Œuvres complètes de Platon en reconnaît l'authenticité, mais conteste celle du

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Ces paroles signifieraient l'impuissance personnelle de Técrivain à exprimer sa pensée par des mots, si on n'y trouvait pas le sens des Mystères. Le sujet sur lequel Platon n'a pas écrit et ne voulait pas écrire devait ètro un sujet sur lequel toute écriture serait vaine. Ce devait être un sentiment, une sensation, une chose vécue qu on ne pouvait acquérir par une communication immédiate mais seulement par une longue immersion de l'ûme et de la volonté au cœur de toute vie. 11 est question ici deTéducation intime que Platon savait donner à ses élus. Pour eux « le feu >> jaillissait de sa parole, pour les autres il n'en jaillissait que des idées.

La manière dont on aborde les Dialogues de Platon n'est pas indifférente. Selon l'état d'Ame dans lequel on se trouve, leur action sera minime ou prodigieuse. De Platon à ses disciples passait une force supérieure au sens littéral de sa pensée. Là où il enseignait régnait le souflle

passage en question (cilé par Sloiner). Pourquoi ? Cousin ne le dit pas, mais on devine la raison de ce jugement péremptoire. La criticpie moderne nie a priori que Platon et d'autres philosophes grecs aient pu avoir un enseignement secret parce que cela gêne ses idées préconçues. Elle me de même l'importance des Mystères d'Eleusis alors que toute ranti(iuité l'aflirme d'un seul cri et ciu'ils son la clef de la vie religieuse de la Grèce avec ceux de Delphes. Ce procédé commode pour écarter les objections graves ressemble à celui de l'autruche qui cache sa tète dans un buisson pourne pas voir le chasseur. -Note du Traductelk.

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des Mystères. Sa parole éveillait des harmoniques dans les hautes régions de l'âme univf^rselle, mais ces harmoniques avaient besoin de l'atmosphère des Mystères pour se communiquer à l'âme do ses auditeurs. Autrement la vibration expirait sans avoir été perçue.

Au centre des dialogues de Platon, se trouve la personnalité de Socrate. Il ncst j.as nécessaire de toucher ici au côté historique de celte personnalité. U s'agit pour nous du caractère de Socrate tel qu'il apparaît chez Platon. Socrate est une personne consacrée à la vérité par la mort. 11 est mort comme peut seulement mourir un initié, pour lequel la mort n'est qu'un moment de la vie pareil à d'autres moments. Il s'apin-oclic de la mort comme d'un événement quelconque. Son allilude devant elle fut telle que ses amis mêmes ne purent éprouver les sentiments funèbres qui s'éveillent d'habitude à son ombre. Phcdon dépeint ce singulier état d'esprit dans le Dialogue sui' ïimmorlalilé de Cime. (< - A la vérité, dit-il, je me trouvais pour ma part dans la plus étrange des dispositions. Je n'avais pas pour Socrate cette pilié qu'on ressent d'habitude en assistant â la mort d'un ami cher. Son altitude et ses paroles respiraient un si grand bonheur, sa Ihifut si ferme et si noble qu'il semblait descendre aux enfers

avec une mission non moins divine que celle qui l'amena en ce monde et devoir y jouir d'une félicité plus parfaite que celle d'aucun homme. Je ne sentis donc pas mon cœur s'amollir comme on aurait pu le croire à propos d'un si funèbre événement et je ne goûtais pas non plus cette sérénité qui accompagne d'ordinaire les entretiens philosophiques, mais je me trouvais dans une disposition merveilleuse et dans un mélange de joie et de peine en songeant que cet homme allait mourir dans un instant. » Socrate mourant instruit ses disciples de l'immortalité. La personne du sage, qui a l'expérience du peu de prix de la vie, fournit ici une démonstration autrement éclatante de la vérité que les déductions logiques et que tous les arguments de la raison. Il semble que ce ne soit pas un homme qui parle, car cet homme est en train de passer dans l'au-delà, mais on croit entendre par sa bouche la voix de réternelle Vérité, qui a élu domicile dans une personnalité périssable. Là oij un être éphémère se dissout dans le néant, là règne un souffle de cet air oii retentissent les harmonies de rÉternel.

Dans ce dialogue nous n'entendons pas de preuves logiques de l'immortalité. Toute la conversation a pour but de conduire les amis au point de vue d'où ils apercevront TÉternel.

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Alors ils n'auront plus besoin de preuves. Fautil donc démontrer que la rose que l'on a sous les yeux est rouge ? Pourquoi démontrerait-on l'éternité de l'esprit à celui dont on a ouvert les yeux pour qu'il aperçoive cet esprit ? Ce sont des expériences, des événements intimes dont parle Socrate. D'abord révénement de la sagesse elle-même.

Que veut celui qui aspire à la sagesse ? II veut se libérer de ce que les sens lui offrent dans l'observation quotidienne. 11 s'applique à chercher l'esprit dans le monde des sens. N'est-ce pas là un fait qui peut se comparer à celui de la mort ? « Car, selon Socrate, ceux qui s'occupent de philosophie de la vraie manière ne s'appliquent pas à autre chose qu'à mourir et à être morts, sans que les autres s'en aperçoivent. S'il en est ainsi, il sera singulier que, ne s'étant occupés que de cela toute leur vie, le moment de la mort une fois venu, on les voit se rebeller contre la chose qu'ils ont désirée et poursuivie si longtemps. »

Pour corroborer cette opinion, Socrate demande à un de ses amis : « Te semble-t-il qu'il convienne au philosophe de s'inquiéter des plaisirs sensuels tels qu'une nourriture friande et la boisson ? ou des plaisirs de Tinstinct sexuel ? et crois-tu qu'un tel homme s'inquiète

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beaucoup des autres besoins du corps, comme d'avoir de beaux habits, des souliers et autres ornements? Crois-tu qu'il y attache plus d'importance que n'en exige le strict besoin de la vie? Ne te semble-t-il pas que la préoccupation d'un tel homme doive se diriger non vers le corps, mais s'en détourner et se porter tout entière sur l'àme? Voilà donc la première marque du philosophe : d'affranchir son à me plus que tout autre homme de la communauté du corps. »

Là-dessus Socrate peut affirmer que le désir de la sagesse a cela de commun avec la mort qu'il détourne l'homme des instincts corporels. Vers quoi se tourne-t-il donc alors? Il se tourne vers la vie spirituelle. Mais peut-il demander à l'esprit ce qu'il demande aux sens ? Socrate s'exprime ainsi sur ce point : « Comment se produit la connaissance raisonnable ? Est-ce que le corps est un empêchement si on l'adopte comme compagnon dans Teffort vers la connaissance? J'entends est-ce que la vue et l'ouïe procurent quelque vérité à Thomme ? Est-ce par pure métaphore qu'au dire des poètes nous n'entendons et ne voyons rien clairement ? Quand donc l'àme atteint-elle la vérité? Car lorsqu'elle essaye de considérer quelque chose avec l'aide du corps, elle est évidemment trompée par lui. »

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Voici, résumée d'après le Phédon. la réponse à cette question. Tout ce que nous percevons par les sens naît et meurt. Cette naissance et cette mort fait que nous sommes trompés ; mais quand notre raison intelligente regarde au fond des choses, ce qu'elles ont d'éternel nous est révélé. Ainsi les sens ne nous donnent pas l'Eternel. Ce sont des suborneurs, si nous leur accordons une confiance illimitée, mais ils cessent de nous tromper, si nous leur opposons l'intuition pensante et si nous soumettons leurs témoignages à cette intuition.

Mais comment l'intuition pensante pourraitelle juger les affirmations des sens, si quelque chose de supérieur à leurs perceptions ne vivait pas en elle? Donc ce qui décide en nous le jugement sur la vérité ou la fausseté des choses est une force opposée au corps physique et qui par conséquent n'est pas soumise à ses lois. Avant tout ce quelque chose ne peut obéir aux lois du devenir et de la destruction. Car ce quelque chose porte la vérité en soi. Or la vérité ne peut avoir ni un hier, ni un demain ; elle ne peut pas être un jour ceci et un jour cela, comme les objets des sens. Il faut donc que la vérité soit quelque chose d'éternel. Et, tandis que le philosophe se détourne des choses sensibles et périssables pour se tourner vers la vérité, il se tourne vers une

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chose éternelle qui est en lui. Plongeons-nous entièrement dans l'esprit et nous vivrons entièment dans la vérité. Alors le monde sensible autour de nous cesse d'exister. <( Et celui qui accomplira le mieux cette besogne, dit Socrate, est celui qui aborde toute chose autant que possible avec l'esprit et ne permet ni à sa vue ni à aucun autre sens de se mêler à sa méditation et cherchée saisir toute chose en elle-même, en la séparant autant que possible des yeux et des oreilles, enfin de tout le corps qui ne fait que déranger la vue de l'àme, et ne lui permet pas d'atteindre la contemplation directe de la vérité quand il se met de la partie... Et maintenant la mort n'est-elle pas la délivrance et la séparation de l'àme et du corps? Ceux qui cherchent le plus à l'en détacher sont les véritables philosophes. Telle est la grande tâche du philosophe : délivrer et séparer l'àme du corps... Celui-là donc serait un insensé, qui toute sa vie se serait arrangé pour se rapprocher le plus possible de la mort et qui se révolterait en face d'elle. En réalité les véritables amants de la sagesse aspirent à mourir et, de tous les hommes, ce sont eux qui craignent le moins la mort. » Socrate fonde toute la haute morale sur la libération de l'àme par rapport au corps. Celui qui n'obéit qu'à ce que lui ordonne son corps n'est pas moral. « Qui

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est courageux ? dit Socrate. Celui-là est courageux qui n'obéit pas à son corps mais aux exigences de son esprit, même lorsque celles-ci mettent son corps en danger. Oui est sage ? Le sage n'est-il pas celui qui ne se laisse pas entraîner par ses désirs et se montre vis-à-vis d'eux indifférent et chaste. Est-ce que toute sagesse ne revient pas à ceux-là seulement qui méprisent le plus le corps et ne vivent que de leur amour pour la vérité? » D'après Socrate il en est ainsi de toutes les vertus.

De là Socrate passe à la caractéristique de la connaissance raisonnable. (Ju'est-ce que la connaissance en général ? Sans aucun doute nous arrivons à la connaissance en nous formant des jugements. Soit; je me forme un jugement sur un objet quelconque. Je me dis par exemple : ce qui est devant moi est un arbre. Gomment estce que j'arrive à dire cela. Je ne le puis que si je sais d'avance ce que c'est qu'un arbre. Il faut que je me souvienne de ridée que je me suis faite d'un arbre. Un arbre est une chose sensible. Quand je pense à un arbre, je me souviens d'un objet sensible. Je dis d'une chose: c'est un arbre, si elle ressemble à d'autres choses que j'ai remarquées précédemment et dont je sais qu'elles sont des arbres. Le souvenir est l'intermédiaire de la connaissance. Le souvenir per-

met la comparaison entre la multiplicité des choses sensibles. Mais cette opérafion n'épuise pas ma connaissance. Ouand je vois deux choses pareilles, je me forme un jugement et je dis: ces deux choses sont pareilles. Mais dans la réalité jamais deux choses ne sont entièrement semblables. La similitude n'existe partout que sous un certain rapport. L'idée de la similitude surgit donc dans mon esprit, sans qu'elle existe dans le monde sensible. Cette idée m'aide à porter un jugement, comme le souvenir m'aide à la connaissance. De même que je me souviens d'autres arbres à propos d'un arbre, je me souviens de ridée de la similitude en considérant deux choses sous un certain point de vue.

Il y a donc en moi des pensées et des souvenirs qui ne viennent pas de la réalité sensible. Toutes les connaissances qui ne sont pas empruntées à la réalité se fondent sur de telles pensées. Toutes les mathématiques consistent en de telles pensées. Celui-là serait un mauvais géomètre qui ne saurait raisonner que sur des figures qu'il verrait de ses yeux et qu'il toucherait de ses mains. Nous avons donc des pensées qui n'ont pas leur origine dans la nature périssable, mais qui surgissent de l'esprit. Et celles-là précisément portent la marque de l'éternelle vérité. Ce qu'enseignent les mathéma-

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tiques sera éternellement vrai, dût l'édifice du inonde s'écrouler demain et un nouvel univers s'élever de ses ruines.

Quand ïùme est seule avec elle-même, alors seulement elle peut trouver ces vérités éternelles. L'âme est donc parente de l'Éternel, non pas de l'éphémère et de ce qui n'a qu'une apparence trompeuse. Voilà pourquoi Socratedit : <c Quand l'âme médite par elle-même, elle va droit à TÊtre pur, immortel et toujours semblable à soi et, comme elle se sent parente de lui, elle s'y attache dès qu'elle a le bonheur de se retirer en elle-même. Alors elle se repose de ses erreurs, elle ne varie plus comme l'Éternel dont elle fait partie désormais. Cet état de l'âme nous l'appelons raisonnable... Vois maintenant si de tout ce que nous avons dit il ne ressort pas que Tâine ressemble le plus au Divin, à l'Immortel, au Raisonnable, à TUnique, à l'Indissoluble, à l'Être toujours égal à lui-même. Au contraire,' le corps ressemble à ce qui est humain et mortel, déraisonnable, multiforme, soluble et jamais égal à lui-même... Donc, s'il en est ainsi, l'âme va de son propre essor à ce qui lui ressemble, à ce qui est sans forme sensible, divin, immortel et raisonnable. Là elle parvient à être heureuse, à se délivrer de l'erreur, de Tignorance, de la crainte, de l'amour désordonné et de tous les autres maux

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lÔO LE MYSTÈRE CHRETIEN ET LES MYSTÈRES ANTIQUES

humains. Là elle vit, comme disent les initiés, véritablement le reste du temps avec Dieu. »

Nous n'avons pas l'intention de rappeler ici toutes les méthodes que le Socrate (de Platon) indiquée ses amis pour atteindre l'Eternel. Elles témoignent toutes du même esprit. Elles démontrent que Thomme trouve une certaine chose quand il se livre à l'observation des choses périssables par les sens, et une autre quand l'esprit reste seul avec lui-même. C'est à cette source première et pure de Tesprit que Socrate convie ses fidèles. Qu'ils la trouvent, et leurs yeux spiritualisés verront que l'esprit est immortel. Socrate mourant ne démontre pas l'immortalité de l'àme, il montre simplement la nature de l'âme. Il résulte de cette nature que le devenir et le périr, la naissance et la mort n'ont rien à faire avec cette âme. L'essence de l'âme réside dans le vrai, et le vrai ne peut ni naître ni mourir. L'àme n'a donc rien à faire avec la mort. Ne faut-il pas dire de ce qui est immortel qu'il admet tout aussi peu la mortalité que le pair admet l'impair. Partant de là Socrate ajoute : Si l'immortel est impérissable, l'âme ne peut sombrer quand la mort approche d'elle. Car la mort ne peut l'admettre et l'âme ne peut pas plus mourir que le nombre trois peut devenir un nombre pair.

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Que Ton embrasse d'un seul coup d'œil tout le dialogue de Phédon, et l'on verra que Socrate amène ses auditeurs à la contemplation de l'Éternel dans la personnalité humaine. Les disciples acceptent ses pensées, ils cherchent en euxmêmes pour voir si dans les événements de leur vie intérieure il se trouve quelque chose qui leur permette de dire « oui » à ses idées. Ils font les objections qui s'imposent à eux. Qu'est-il arrivé aux auditeurs quand la conversation est terminée ? Ils ont trouvé quelque chose en euxmêmes qu'ils n'avaient pas auparavant. Ce n'est pas seulementunevéritéabstrai te qu'ils ontadoptée, ils ont accompli un développement. Quelque chose est devenu vivant en eux qui ne vivait pas auparavant. Cela ne peut-il se comparer à une initiation? Et cela ne jette-t-il pas une vive lumière sur la raison pour laquelle Platon a exposé sa philosophie sous forme de dialogues? Ces dialogues ne sont pas autre chose que la forme littéraire pour les événements des Mystères dans les lieux consacrés. Ce que Platon a dit lui-même en plusieurs endroits nous en persuade. Platon a voulu être dans l'enseignement philosophique ce que l'initiateur était dans les Mystères, dans la mesure oii la philosophie peut communiquer la vérité. Dans quelle parfaite harmonie Platon se sent avec les Mystères ! 11 ne se croit

sur le bon chemin que lorsque ce chemin le conduit là où le mysle doit être conduit. Il s'explique là-dessus dans le Timée. <( Tous ceux, dit-il, qui sont tant soit peu dans la bonne disposition, invoquent les Dieux dans leurs petites et leurs grandes entreprises ; mais nous qui nous proposons d'enseigner le vrai sur l'univers créé et non créé, nous devons plus que les autres, si nous ne sommes pas dans une complète aberration, invoquer et prier les Dieux et les Déesses, afin d'enseigner ces vérités, tout d'abord dans leur esprit et ensuite en accord avec nousmêmes. » A ceux qui poursuivent ce chemin, Platon promet «après le labyrinthe des errances et la lassitude des vaines recherches, une conclusion lumineuse sous l'égide de la divinité ».

C'est surtout le Timée qui nous dévoile le caractère mystique de la vision de l'univers d après Platon. Dès le commencement il est question d'une « initiation ». Solon est « initié » par un prêtre égyptien sur le devenir des mondes et sur la manière dont les mythes traditionnels expriment d'éternelles vérités. « 11 y a déjà eu plusieurs destructions d'une partie de l'humanité

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(dit le prêtre égyptien à Solon) et il y en aura d'autres encore, les plus considérables par le feu et par Teau, d'autres moins grandes par d'innombrables autres causes. On raconte chez vous que jadis Phaéton, le fils d'Apollon, monta sur le char de son père. Comme il ne s'entendait pas à conduire l'attelage paternel, le char du soleil fut détourné de sa voie. Tout brûla sur la terre et lui-même tomba foudroyé par l'éclair. Ce récit ressemble à une fable. Il contient cependant une vérité. Lorsque les corps célestes qui tournent autour de la terre changent leurs mouvements, les choses qui se trouvent sur la terre sont détruites par le feu. Ces événements se produisent à certaines épocjues déterminées, séparées par de longs laps de temps. » — Ce passage du Timée nous montre clairement quelle sorte d'interprétation les initiés donnaient aux mythes populaires. Il reconnaît les vérités qui se cachent sous leurs symboles.

Le drame de la formation du monde nous est présenté dans le Timée. Celui qui suit les étapes qui conduisent à ce devenir des mondes, arrive au pressentiment de la force originelle d'oi^i tout est sorti. « Il est difficile de trouver le créateur et le Père de ce Tout ; et quand on Ta trouvé, il est impossible de le faire comprendre clairementà tous. » Lemyste savait ce que

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signifie cette « impossibilité ». Elle a trait au drame divin. Dieu ne se manifeste que par la nature. Celui-là seul peut s'en approcher qui éveille le divin en lui-même. On ne peut donc pas d^emblée le faire comprendre à tous. Mais à celui-là même qui s'approche de lui, il n'apparaît pas en personne. C'est ce qu'affirme le Timée, Le Père a construit l'Univers avec le Corps et l'Ame du monde. Lorsque, renonçant à sa vie propre, il s'est répandu dans les choses, il créa les éléments et les mêla harmonieusement en proportions parfaites. Ainsi naquit le Corps du monde, et l'Ame du monde est étendue sur lui en forme de croix. Elle est le Divin de l'Univers. Elle s'est donné la mort sur la croix pour que le monde puisse exister. Platon peut donc appe- 1er la nature le tombeau du Divin. C'est en cherchant à délivrer l'âme du monde, crucifiée dans la nature, que l'homme apercevra la nature sous son vrai jour. Cette âme doit ressusciter de sa mort, elle doit être désensorcelée. Où peutelle revivre? Seulement dans l'homme initié. La sagesse trouve par là son vrai rapport avec le Kosmos. La résurrection, la libération de Dieu, voilà la vraie connaissance. Dans le Timée, le développement du monde se poursuit du parfait à Tmiparfait. L'imagination se représente ce processus ascendant. Les êtres se développent.

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Dieu se développe en eux. Le devenir est une résurrection de Dieu de sa tombe. A la fin, apparaît l'homme. Platon montre qu'avec Thomme il entre en scène quelque chose de nouveau. Il est vrai que l'univers entier est une chose divine et l'homme n'est pas plus divin que les autres êtres. Mais dans les autres êtres Dieu n'existe qu'à l'état latent, tandis que dans l'homme il se montre au grand jour. A la fin du Timée on Ht : « Et maintenant nous oserons prétendre que notre étude du grand tout vient d'atteindre son but. Nous avons vu le monde se pourvoir et se remplir d'êtres mortels et immortels et devenir lui-même un être de ce genre, qui embrasse toutes les choses visibles ; une image du Créateur et du Dieu perceptible aux sens. Il est devenu ainsi le monde le plus grand, le meilleur, le plus beau et le plus parfait, le monde sorti de l'unité primordiale, l'Univers. »

Mais ce monde, fils de l'Unité, ce monde né Unique ne serait point parfait, si, parmi les images multiples qu'il renferme, ne se trouvait celle du Créateur lui-même. Or, cette image ne peut être enfantéequepar l'âme humaine. Dieu le Père, l'Esprit infini demeure inaccessible dans sa profondeur insondable ; mais le Fils, le rejeton de Dieu, qui vit dans l'âme et qui est semblable au Père, voilà le Dieu que l'homme peut mettre au monde.

m LE MYSTÈRE CHRETIEN ET tES MYSTÈRES ANTIQUES

Philon d'Alexandrie, qu'on appelait en son temps une résurrection de Platon, nomme « fils do Dieu >, la sagesse née de l'homme, sagesse qui vit dans le monde et qui contient la raison manifestée par lui. Cette raison universelle ce Logos, apparaît d'abord comme le livre, d'ans lequel « l'état du monde est enregistré et marque ,,. Elle apparaît ensuite comme fils de Dieu. « Imitant les sentiers du Père, le Fils crée les Formes en regardant les Archétvpes. « Philon platonisant s'adresse à ce LogJs comme au Chnst: « Dieu étant le premier et le seul roi de 1 Univers, on a justement appelé le chemin qui conduit vers lui la Voie Royale. Considère comme tel la philosophie... Dans ce chemin marchait le chœur des antiques ascètes, qui se détournait de la magie enlaçante du plaisir pour s adonner au culte noble et sérieux du Beau. Cet e \ oie Royale, que nous appelons la philosophie est appelée par la Loi : <, la Parole et 1 esprit de Dieu -. »

Philon ressent comme une initiation le chemin

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