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CHAPITRE V LA SAGESSE DES MYSTÈRES ET LE MYTHE

Le myste cherchait en lui-même les forces et les entités supérieures qui demeurent inconnues à 1 homme ordinaire. II se posait à lui-même la grande question sur les forces et les lois spirituelles qui dépassent l'âme inférieure L'homme ordinaire, avec son intelligence logique et bornée aux sens, crée des dieux, ou bien, lorsqu'il s'aperçoit de cet enfantement, il les nie Le myste reconnaît qu'il crée des Dieux ; il comprend pourquoi il les crée ; il voit pour ainsi dire leur dessous, en reconnaissant la loi naturelle qui préside à leur création. Il en est de lui comme d'une plante qui deviendrait consciente tout a coup et apprendrait à connaître les lois de son propre développement. Si elle connaissait

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ses lois, ses rapports avec elle-même en seraient changés. Ce que le poète lyrique ressent quand il chante une plante, ce que le botaniste pense quand il recherche ses lois, la plante consciente le verrait flotter devant elle comme un idéal.

Il en est ainsi du myste par rapport à ses lois, aux forces qui agissent en lui. Devenu celui qui sait (un Daïmôn), il est forcé de créer du Divin au-delà de lui-môme. Les initiés prenaient la même attitude vis-à-vis de ce que le peuple a créé au delà de la nature, vis-à-vis du monde des dieux et des mythes populaires. Dans chaque image de Dieu, créée par le peuple, dans chaque mythe, ils cherchaient une vérité supérieure.

Prenons un exemple. Les Athéniens avaient été forcés par le roi de Crète Minos à lui livrer tous les huit ans sept garçons et sept jeunes fdles. Ceux-là et celles-ci étaient jetés en pâture au Minotaure, un monstre terrible. Lorsque le triste tribut dut être payé pour la troisième fois, le roi Thésée l'accompagna dans nie. A son arrivée en Crète, la propre fille du roi Minos prit parti pour lui. Le Minotaure habitait le labyrinthe d'où l'on ne pouvait plus sortir lorsqu'on s'y était engagé. Thésée voulut délivrer sa ville natale du tribut honteux. Pour cela il fallait entrer dans le labyrinthe, où l'on jetait la proie du monstre, et tuer le Minotaure. Il se soumit à

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l'épreuve, vainquitrennemi redoutable et regagna l'air libre au moyen d'un fil enroulé à une quenouille que lui avait donné Ariane.

Le myste devait découvrir comment l'esprit humain créateur en arrive à tisser une telle légende. De même que le botaniste épie la croissance de la plante pour découvrir ses lois, de même le myste voulait surprendre Tesprit créateur. 11 cherchait une vérité, un noyau de sagesse là où le peuple avait placé un mythe.

Salluste trahit l'attitude d'un sage mystique en face du mythe. « On pourrait appeler, dit-il, l'univers entier un mythe, qui renferme visiblement les corps des choses et d'une manière cachée leurs âmes et leurs esprits. Si l'on enseignait à tous la vérité sur les dieux, les ininlelligents la mépriseraient parce qu'ils ne la comprendraient pas et les esprits plus vigoureux la prendraient à la légère ; mais, si Ton donne la vérité sous le vêtement mythique, elle est assurée contre le mépris et sert d'aiguillon à la philosophie. »

Quand on cherchait la substance d'un mythe comme adepte des Mystères, on avait la conscience d'y ajouter quelque chose qui n'existait pas dans la conscience populaire. On avait le sentiment de se placer au-dessus de celte conscience comme le botaniste se place au-dessus

de la plante en croissance. On disait quelque chose de très différent de ce que disait la conscience mythique, mais on considérait cette vérité comme une vérité plus profonde, contenue dans le mythe sous forme de symbole.

Le mythe du Minotaure et de Thésée est une image de cette vérité même. L'homme est en face de sa sensualité comme devant un monstre hostile. 11 lui offre en sacrifice les fruits de sa personnalité. Elle les dévore. Elle le fait jusqu'à ce que le dompteur (Thésée) se réveille dans rhomme. Son intuition (Ariane) lui tisse le fil par lequel il se retrouve quand il s'égare dans le labyrinthe des sens. L'homme ordinaire n'a pas conscience de cette force. Elle agit pourtant en lui. Elle engendre le mythe, qui a la même structure que la vérité mystique.

Qu'ya-t-il donc dans les mythes? Il y a en eux une création de l'esprit, de l'àme inconsciemment créatrice. L'âme a des lois strictement déterminées. Il faut qu'elle agisse dans une certaine direction pour créer au delà d'elle-même. Au degré mythologique, elle crée sous forme d'images, mais ces images sont construites . d'après des lois inhérentes à l'àme. On pourrait dire inversement : quand ràmo pénètre au delà de la conscience mythologique jusqu'aux vérités profondes, ces vérités portent la même empreinte

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que les mythes, car une seule et même force préside à leur naissance.

Plotin, le grand philosophe de l'école néo-platonicienne d'Alexandrie (î^o/p-^og après Jésus- Christ) s'exprime ouvertement sur le rapport de l'imagination mythique avec les vérités supérieures qu'enseignaient les prêtres initiés de l'Egypte.

« Dans la recherche rigoureuse de la vérité ou dans l'exposé qu'ils en font librement à leurs disciples, les sages égyptiens ne se servent pas des signes écrits, qui sont des imitations de la voix et du discours, mais ils dessinent des figures et révèlent, dans leurs temples, la pensée contenue en chaque chose par les contours de ces images, en sorte que chaque image renferme une substance de science et de sagesse. C'est la cristallisation d'une vérité en un tout homogène et transparent. Ensuite le maître ou l'élève tire le contenu de l'image, l'analyse en paroles et trouve la raison pour laquelle elle est ainsi et pas autrement. »

Si l'on veut connaître les rapports de la mystique avec les récits mythologiques, il faut voir comment la vision des grands penseurs, qui se sentent en harmonie avec la sagesse des Mystères, s'accorde avec les mythes. Cette harmonie se rencontre au plus haut degré chez Platon. Ses

explications des mythes, l'emploi qu'il en fait dans son enseignement peuvent nous servir de modèles. Dixns Phèdre, un dialogue sur l'Ame et la Beauté, il est question du mythe de Borée. Cet cire divin, qu'on voyait dans le vent du Nord, aperçut un jour la belle Orylhie, la fille du roi d'Attique Erechtée cueillant des fleurs avec ses compagnes. Saisi d'amour pour elle, il l'enleva et l'emmena dans sa grotte. Platon, parlant par la bouche de Socrate, repousse une interprétation purement rationaliste de ce mythe. D'après cette interprétation, un fait naturel et purement extérieur serait symbolise poétiquement par ce récit. Le souffle de la tempête aurait saisi la fille du roi et l'aurait précipitée en bas des rochers. « De telles explications, dit Platon, sont des arguties de savant, quoiqu'elles soient à la mode aujourd'hui... Car celui qui décompose ainsi une seule figure mythologique sera logiquement obligé de décomposer de môme toutes les autres et de mettre en doute leur vérité... Et dùt-il achever un tel travail, celui qui l'aurait accompli ne ferait pas preuve d'un heureux talent, mais plutôt d'un esprit superficiel, d'une sagesse de paysan et d'une ridicule étourdcrie... C'est pourquoi je laisse de côté toutes les explications de ce genre et me contente de ci-oire des mythes ce qu'on en dit. Ce n'est pas eux que j'examine

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comme je le disais tout h l'heure, mais moi-même , et je me demande si je ne suis pas moi-même un monstre, plus compliqué et plus discordant que la Chimère, plus sauvage que Typhon, ou si je représente un être plus docile et plus simple, qui a reçu une part de nature plus vertueuse et plus divine. »

On voit par là que Platon n'approuve pas une explication matérialiste et rationaliste des mythes.

Il faut rapprocher cette attitude de la manière dont lui-même emploie les mythes pour exprimer les pensées les plus hautes. Quand il parle de la vie intérieure, quand, délaissant les sentiers du monde périssable, il cherche PEternel dans la vie de l'âme, ne pouvant plus s'exprimer par des images empruntées aux perceptions des sens, Platon a recours au mythe. Dans Phèdre il est question de l'essence éternelle de l'àme. L'âme est comparée à un char attelé de deux chevaux ailés et conduit par un guide. L'un des chevaux est patient et sage, l'autre est rebelle et sauvage. Si le char rencontre un obstacle, le cheval rebelle en profite pour entraver les mouvements du coursier docile et pour résister à son guide. Quand le char arrive au point où il doit suivre les Dieux sur le revers convexe de la voûte céleste, le mauvais cheval met le désordre dans

Tattelage. S'il est le plus fort, le char ne pourra pas suivre les Dieux ; s'il est le plus faible, il sera vaincu par le bon cheval et le char pourra pénétrer sans obstacle dans le monde suprasensible. 11 arrive donc que l'âme ne peut jamais s'élever sans lutte au royaume du Divin. Quelques âmes s'élèvent très haut dans cette contemplation du Divin, d'autres restent plus bas. L'âme qui a vu r Au-delà reste intangible jusqu'au prochain tour. Celle qui n'a rien vu à cause du cheval sauvage, doit recommencer immédiatement un nouveau tour. Ces tours indiquent les différentes incarnations de l'âme. Un tour signifie la vie de l'âme dans une personnalité. Le cheval sauvage représente la nature basse, le cheval sage la nature élevée ; le guide est l'âme qui tend à se diviniser.

Platon a donc recours au mythe pour représenter l'âme en ses diverses métamorphoses. De même, en d'autres écrits, Platon emploie le récit symbolique pour décrire l'intérieur de l'homme et ce qui n'est pas perceptible aux

sens.

Platon se trouve ici en parfaite harmonie avec l'expression allégorique donnée par des sages d'autres nations à des idées du même genre. Telle cette parabole de la vieille littérature hindoue attribuée à Bouddha.

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LA SAGESSE DES MYSTÈRES ET LE MYTHE

Un homme très attaché à la vie, qui ne veut mourir à aucun prix et recherche la sensualité, est poursuivi par quatre serpents. L'homme s'enfuit par peur des serpents redoutables. Il entend de nouveau une voix. Celle-ci l'avertit qu'il est poursuivi par cinq assassins. Et l'homme s'échappe de nouveau. Une voix le rend attentif à un sixième assassin qui le menace de son épée et veut lui couper la tête. Nouvelle fuite de l'homme. Il atteint un village abandonné sans un seul habitant. Une voix lui dit que bientôt les voleurs vont piller le village. L'homme, fuyant toujours, rencontre une grande inondation. Il ne se sent plus en sécurité sur la rive où il se trouve. Avec des brins de paille, du bois et des feuilles, il se construit une barque qui l'amène à l'autre rive. Le voilà en sûreté ; il est brahmane.

Voici le sens de cette allégorie : L'homme doit traverser les états les plus divers avant d'atteindre le Divin. Les quatre serpents représentent les quatre éléments : le feu, l'eau, la terre et l'air. Les cinq assassins sont les cinq sens. Le village désert est l'âme qui s'est soustraite aux impressions du monde extérieur, mais n'est pas encore affermie quand elle est seule avec elle-même. Que sa nature inférieure la ressaisisse et elle est perdue. Il faut que l'homme

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se fabrique une barque qui le porte pardessus le fleuve des choses périssables, de Tune des rives : le monde fuyant des sens, à l'autre bord : le monde éternel et divin.

Considérez sous ce jour le mystère égyptien

d'Osiris.

Osiris était devenu graduellement une des plus importantes divinités égyptiennes. Sa figure se substitua à celle d'autres Dieux chez une partie du peuple égyptien. Autour d'Osiris et d'Isis se forma un cycle important de mythes. Osiris était le fils du Dieu du soleil, son frère était Typhon Set, sa sœur Isis. Osiris épousa sa sœur et régna avec elle sur l'Egypte. Typhon, le méchant frère, se demanda comment il pourrait anéantir Osiris. 11 fit fabriquer une caisse qui avait exactement la longueur d'Osiris. A un festin, la caisse fut offerte à celui qui y entrerait exactement. Osiris seul avait la juste mesure. Alors Typhon et ses compagnons se jetèrent sur Osiris, fermèrent la caisse et la lancèrent dans le fleuve. Quand Isis entendit la chose terrible, elle erra partout pour chercher le cadavre de son mari. Quand elle l'eut trouvé, Typhon s'enempara de nouveau. Il le déchira en quatorze morceaux qui furent dispersés dans les contrées les plus diverses. On montrait en Egypte plusieurs tombeaux d'Osiris. Çà et là, en beaucoup

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d'endroits, on prétendait que des parties du Dieu avaient été ensevelies. Mais Osiris luimême sortit des enfers et vainquit Typhon ; un de ses rayons tomba sur Isis, qui en conçut Harpocrate ou Ilorus.

Que l'on compare maintenant avec ce mythe la cosmogonie du philosophe grec Empédocle (490-430 avant J.-C.) Il suppose que l'Être unique et originaire a été déchiré en quatre éléments : le feu, l'eau, la terre et l'air, ou dans la pluralité des êtres. Il oppose l'une à l'autre deux puissances qui produisent le devenir et la mort dans ce monde de l'existence : l'Amour et le Combat. Voici ce qu'Empédocle dit des éléments :

Eux-mêmes restent identiques, mais en se combinant Ils deviennent des hommes, et tous les êtres innom-

[brables, Qui tantôt, par la force de V Amour, se rassemblent en

[une forme vivante,

Tantôt, par la Haine et le Combat se dispersent en indi-

[vidus.

Que sont donc les choses du monde au point de vue d'Empédocle?Ce sont les divers éléments mélangés. Ils ne pouvaient naître que parce que rUn primordial s'est déchiré en ces quatre entités. Cet Un primordial s'est donc répandu dans les éléments. Qu'une chose quelconque nous

apparaisse, elle est une partie de cette divinité partout répandue. Mais cette divinité est cachée dans la chose. 11 a fallu d'abord qu'elle meure pour que les choses puissent naître. Et ces choses que sont-elles ? Des mélanges de parties divines dont la structure est formée par V Amour et la Haine, Empédocle le dit en propres termes.

La preuve en est la structure des membres humains. D'abord les éléments que possède le corps dans sa fleur Se combinent en un tout par la force de FAmour. Ensuite, arrachés l'un à l'autre par la Dissension et le

[Combat Ils errent séparés aux confins de la vie. Ainsi vivent et meurent les plantes, les poissons de la

[mer.

Le gibier des montagnes et les oiseaux portés sur des

[ailes.

Empédocle pensait donc que le sage retrouve l'unité divine, cachée dans le monde, et comme ensorcelée sous les liens inextricables de l'Amour et de la Haine. Mais si l'homme trouve le Divin, il faut qu'il soit divin lui-même. Car, au point de vued'Empédocle, un être ne peut être reconnu que par son égal. Sa conception de la connaissance se résume dans un quatrain de Gœthe.

Si l'œil n'était pas d'essence solaire Comment verrait-il le soleil ?

Si la force même de Dieu ne vivait pas en nous, Comment le Divin pourrait-il nous ravir?

LA SAGESSE DES MYSTERES ET LE MYTHE

Ces pensées sur le monde et sur l'homme, qui dépassent l'expérience des sens, le myste les retrouvait dans le mythe d'Osiris. La force divine créatrice s'est diversifiée dans le monde. Elle apparaît sous la forme des quatre éléments. Dieu (Osiris) est mort. L'homme doit le réveiller avec sa connaissance, qui est d'essence divine ; il doit le retrouver comme Horus (le Fils de Dieu, le Logos, la Sagesse) dans la lutte entre la Haine (Typhon) et l'Amour (Isis). Écrivant en langue grecque, Empédocle exprime sa conviction en imagesqui confinent au mythe. Il appelle l'Amour Aphrodite et la Haine Neikos ou le Combat.

De ce point de vue, on découvre le fil d'Ariane qui conduit à travers le labyrinthe des mythes grecs. Jetons un coup d'œil sur la légende d'Hercule. Les douze travaux d'Hercule apparaissent sous une lumière supérieure, quand on se rappelle qu'avant la dernière et la plus difficile de ces épreuves il se fit initier aux Mystères d'Eleusis. Sur la demande du roi Eurysthée de Mycène, le fils de Jupiter doit amener le chien des enfers. Cerbère, à la lumière du jour et le faire rentrer dans sa demeure. Pour cette descente aux enfers, il faut qu'Hercule soit initié. Les Mystères faisaient passer l'homme à travers la mort des choses périssables, c'est-à-dire à travers l'enfer, et ils sauvaient par l'initiation

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son essence éternelle de la mort. Comme myste rhomme pouvait vaincre la mort. C'est comme myste qu'Hercule triomphe des dangers du monde inférieur. Cela justifie l'interprétation qui considère ses épreuves précédentes comme les degrés successifs de l'évolution intérieure de l'âme. — Hercule terrasse le lion de Némée et se revêt de sa peau. Cela veut dire qu'il se rend maître de la force physique dans l'homme ; il la dompte. — Il tue ensuite l'hydre aux neuf têtes. Il en triomphe avec des brandons allumés et trempe ses flèches dans son fiel ; elles en acquierrent la vertu d'atteindre infailliblement leur but. Cela veut dire qu'il triomphe de la science inférieure, de la science morcelée qui vient des sens. Il en triomphe par le feu de l'Esprit, et, dans ce qu'il a appris par cette science inférieure, il trouve la force de voir toutes les choses avec l'œil vainqueur de l'Esprit. — Dans ses courses au pays des Hyperboréens, Hercule saisit et met en laisse la biche d'Artémis. Celle-ci est la déesse de la chasse. Tout ce que la libre nature peut offrir à l'ûme, Hercule le conquiert et le soumet. — On peut interpréter de même les autres travaux d'Hercule. Il ne faut pas suivre servilement chaque trait de la légende pour l'expliquer allégoriquement. Il suffît de pénétrer le sens général des épreuves dont l'ordon-

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nance poursuit le développement intérieur du héros. Il s'entend de soi qu'il faut tenir compte de la libre fantaisie des poètes qui ont illustré le mythe.

Une semblable interprétation s'applique à l'expédition des Argonautes. Phrixusetsa sœur Hellé, les enfants du roi de Béotie, étaient opprimés par leur belle-mère. Les Dieux leur envoyèrent un bélier à la toison d'or, qui les emporta à travers les airs. Au passage du détroit entre l'Asie et l'Europe, Hellé se noya. De là le nom du détroit de l'Hellespont Phrixus arriva chez le roi de Colchide sur la rive orientale de la mer Noire. Il sacrifia le bélier et fît cadeau de sa toison au.roi Aétès. Celui-ci la suspendit dans un bois et la fit garder par un terrible dragon. Le héros grec Jason entreprit, de concert avec de puissants et hardis compagnons, Hercule, Thésée, Orphée, de chercher la toison d'or en Colchide. Pour obtenir le trésor, le roi Aétès lui imposa de lourds travaux. Mais Médée, la fille du roi, initiée à la magie, le soutint. Il dompta deux taureaux qui lançaient du feu par leurs naseaux. Il laboura un champ et y sema des dents de dragons dont naissaient des hommes armés. Sur le conseil de Médée, il jeta une pierre au milieu de ces guerriers, sur quoi ils s'entretuèrent. Par un procédé magique de Médée,

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Jasoii endort le dragon et parvient à ravir la toison d'or. Il l'emporte en Grèce à son retour et Médée raccompagne comme son épouse. Le roi poursuit les fugitifs. Médée tue pour l'arrêter son petit frère Absyrtus et répand ses membres dans la mer. En les rassemblant Aétès reste en route. Ainsi les deux époux peuvent atteindre la patrie de Jason avec la toison d'or.

Chacun de ces faits requiert une explication profonde. La toison est quelque chose qui appartient à l'homme et qui lui est infiniment précieux. C'est un trésor dont il a été séparé dans le cours des âges et qu'il ne peut reconquérir qu'en surmontant des puissances terribles. Il en est ainsi de l'éternel dans l'âme humaine. Il appartient à l'homme, mais celui-ci en est séparé. Sa nature inférieure se dresse entre eux. Il faut qu'il l'endorme pour s'emparer de son plus cher trésor. Cela lui devient possible, lorsque sa conscience profonde (Médée) lui vient en aide avec sa force magique. Médée devient pour Jason ce que Diotime est devenue pour Socrate, un maître qui lui enseigne l'Amour. La sagesse propre de l'homme a la puissance magique d'atteindre le Divin après avoir vaincu le périssable. De la nature inférieure ne peut sortir qu'une humanité inférieure. Ce sont les hommes cuirassés, vaincus par la force spirituelle, sur le conseil de

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Médée. Même quand l'homme a conquis TÉternel, la Toison d'or, il n'est pas encore en sûreté. Il faut qu'il sacrifie une partie de sa conscience (Absyrlus). Cela est nécessaire à cause du monde des sens, que nous ne pouvons concevoir que comme un monde multiple (morcelé).

Le mythe de Prométhée est d'un intérêt particulier au point de vue ésotérique, parce qu'il nous donne en quelque sorte la synthèse de toute la doctrine des Mystères et qu'il dramatise en un puissant raccourci toute l'évolution cosmique. Prométhée et son frère Épiméthée sont les fils du Titan .Japétos. Les Titans sont les enfants de la plus ancienne génération de Dieux, d'Ouranos (le Ciel) et de Gèa (la Terre). Kronos, le plus jeune des Titans, a renversé son père de son trône et s'est emparé de l'empire du monde. A la suite de quoi, il fut vaincu par les autres Titans. C'est sur son conseil que Zeus exila les Titans dans les enfers. Mais en Prométhée vivait néanmoins Tesprit titanesque. Il n'était qu'à moitié l'ami de Zeus. Quand celui-ci voulut détruire les hommes à cause de leur outrecuidance, Prométhée eut pitié d'eux, leur enseigna les nombres et Técriture et tous les arts qui conduisent à la civilisation, notamment l'usage du feu. Ceci excita la colère de Zeus contre son ancien ami. Vulcain, fils de Zeus, fut chargé de

modeler l'image d'une femme d'une grande beauté, que les Dieuxornèrent de tous les charmes possibles. Elle s'appelait Pandore, celle qui a tous les dons. Hermès, le messager des Dieux, Tamena à Epiméthée, frère de Prométhée. Elle portait dans ses mains une boîte, présent des Immortels. Epiméthée accepta la boîte, malgré le conseil de Prométhée de ne rien accepter des Dieux. Quand on ouvrit la boîte, toutes les plaies humaines imaginables s'envolèrent du coffret et s'abattirent sur le genre humain. L'espérance seule y resta et cela parce que Pandore referma bien vite le couvercle. L'espérance reste seule à rhomme, présent douteux des Dieux. Sur l'ordre de Zeus, Prométhée fut rivé sur un rocher du Caucase à cause de son indulgence pour les hommes. Un aigle mange perpétuellement son foie qui renaît toujours. Prométhée est contraint de passer ses jours dans une solitude torturante jusqu'à ce qu'un des Dieux se sacrifie librement, c'est-à-dire se voue à la mort. Le Titan tourmenté supporte son épreuve en martyr courageux. Il a su que Zeus serait détrôné par le fils d'une mortelle s'ilneconsentait pasà s'unira cette femme. Il était important pour Zeus de savoir ce secret. Il envoya son messager Hermès à Prométhée pour apprendre ce qui en était. Celui-ci refusa de répondre. — La légende d'Hercule se

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renoue à celle de Prométhée. Dans ses courses, Hercule arrive au Caucase. Il tue l'aigle qui' dévorait le foie de Prométhée. Le Centaure Chiron, qui ne peut pas mourir quoiqu'il souffre d'une blessure inguérissable, se sacrifie à Prométhée. Alors celui-ci est réconcilié avec les Dieux.

Les Titans sont la force de la volonté, qui sort comme nature (Kronos) de l'Esprit universel primitif (Ouranos). Prométhée est un des Titans, et cela caractérise son être. Mais il n'est pas tout à fait Titan. En un sens, il est partisan du Dieu de l'Esprit Zeus, qui prend en main le gouvernement du monde après avoir dompté la force effrénée de la nature (Kronos). Prométhée est donc l'élan progressif, moitié nature, moitié esprit, la volonté humaine. D'un côté il e.st tourné vers le Bien, de l'autre vers le Mal. Sa destinée se transforme selon qu'il incline vers l'Esprit éternel ou vers l'éphémère. Cette destinée est la destinée même de l'homme. L'homme .est rivé au périssable. Un aigle le ronge. Il doit souffrir. II ne peut atteindre la vérité suprême qu'en cherchant sa destinée dans la solitude. Il a son secret. C'est que le divin (Zeus) doit se marier avec une mortelle (la conscience humaine) pour mettre au monde un fils, la sagesse humaine (le Logos) qui délivrera le

Dieu enchaîné. L'homme ne doit pas trahir son secret jusqu'à ce qu'un myste (Hercule) s'approche de lui pour écarter la puissance qui le menace constamment de mort. Un être, moitié animal, moitié homme, un Centaure, est obligé de se sacrifier pour délivrer l'homme captif. Le Centaure est Thomme lui-même, à demi bestial, à demi spirituel. Il faut qu'il meure, pour que l'homme purement spirituel soit délivré. Ce que Prométhée — la volonté humaine — dédaigne, Epiméthée — la raison, la prudence humaine — l'accepte. Mais les dons offerts à Epiméthée ne sont que des douleurs et des fléaux. Une seule chose reste — TEspérance — que le périssable, lui aussi, enfante un jour rÉternel.

Les fêtes d'Eleusis, que la Grèce célébrait en l'honneur de Dèmètèretde Dionysos, nous apparaissent toutes saturées de la sagesse des mystères.

Une voie sacrée conduisait d'Athènes à Eleusis. Elle était jalonnée de signes étranges et impressionnants, destinés à mettre l'âme dans une disposition élevée. A Eleusis, il y avait des temples mystérieux, desservis par des familles de prêtres. La dignité sacerdotale et la sagesse liée à cette dignité s'héritait dans ces familles de génération en génération. La sagesse qui rendait capable d'exercer ce sacerdoce était la sagesse

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des mystères. Les fêtes, qui se donnaient deux fois Tan, représentaient le grand drame de l'univers, où se joue la destinée du Divin dans le monde et de Tâme humaine. Les petits Mystères se célébraient en février, les grands Mystères en septembre. Les initiations se combinaient avec les fêtes. La représentation symbolique du drame cosmique et humain formait sans doute le dernier acte de l'initiation des mystes.

Les temples d'Eleusis avaient été érigés en l'honneur de la déesse Dèmètèr. Elle était une fille de Kronos. Avant le mariage de Jupiter avec Junon, elle lui avait donné une fille, Perséphone. Celle-ci avait été ravie, pendant qu'elle cueillait des fleurs sur une prairie, par Pluton, le Dieu des enfers. Dèmètèr parcourut en gémissant toute la terre pour la chercher. A Eleusis elle fut trouvée assise sur une pierre parles filles de Kéleus, roi d'Eleusis. Elle entra, sous la figure d'une vieille femme, au service de la famille de Kéleus pour soigner le fils de la reine. Elle voulut donner l'immortalité h ce fils, et pour cela elle le cachait chaque nuit dans le feu. Quand la mère s'en aperçut, elle pleura et se plaignit. Le partage de l'immortalité était désormais impossible. Dèmètèr quitta la maison et Kéleus bcUit un temple en son honneur. Le deuil de Dèmètèr pour Perséphone fut infini. Elle

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rendit la terre stérile. Les Dieux durent la réconcilier pour éviter une catastrophe. Alors Zeus décida Pluton à rendre Perséphone au monde supérieur. Mais, avant de laisser partir son épouse, le Dieu des enfers lui fît manger une grenade. Pour cette raison, elle fut forcée de redescendre périodiquement, toujours et toujours, dans les enfers. Désormais elle passa un tiers de l'année dans les enfers et deux tiers dans le monde supérieur. Dèmètèr, réconciliée, retourna dans rOlympe. Mais à Eleusis, le lieu de son angoisse, on fonda un sacerdoce, pour rappeler d'âge en âge son destin.

Il n'est pas diffîcile de reconnaître le sens du mythe de Dèmètèr et de Perséphone. Ce qui tour à tour habite les enfers et le ciel, c'est Tâme. Mais elle a été séduite par le périssable et décidée à partager son destin. Elle a goûté le fruit des enfers : l'âme humaine s'est rassasiée de l'éphémère. A cause décela, elle ne peut habiter d'une manière durable les hauteurs du Divin. Il faut qu'elle revienne sans cesse dans le royaume des ombres. Déméter est le symbole de la force à\)\i est sortie l'âme. Cette force veut donner l'immortalité à l'homme. Dèmètèr cache, la nuit,

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LA SAGESSE DES MYSTÈRES ET LE MYTHE

que fonder un culte par lequel l'homme participera au Divin autant que cela est possible.

Les fêtes d'Eleusis étaient un témoignage éclatant de la foi à l'éternité de l'âme humaine. Ce témoignage trouva son expression symbolique dans le mythe de Perséphone. Avec Dèmètèr et Perséphone, on célébrait Dionysos à Eleusis. De même qu'on honorait en Dèmètèr la créatrice de TEternel dans l'homme, on honorait en Dionysos le Divin éternel dont les métamorphoses incessantes forment le monde. Le Dieu qui s'est répandu dans le monde et qui a été morcelé, pour être recréé spirituellement, devait être célébré à Eleusis.

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