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CHAPITRE VI

LA SAGESSE DES MYSTÈRES EN EGYPTE

« Quand, délivré du corps, tu monteras au libre étlier, tu seras un Dieu immortel échappé à la mort. »

Dans cette sentence d'Empédocle apparaît, comme en un point lumineux, tout ce que les anciens Egyptiens pensaient sur Tessence éternelle de l'homme et sur son rapport avefc le Divin. La preuve s'en trouve dans le Livre des Morts que le zèle des égyptologues a déchiffré au dixneiivième siècle. « C'est la plus considérable des compositions littéraires de l'ancienne Egypte, » dit le savant qui a découvert ce document et qui fait autorité en cette matière ^ On y trouve toutes

1. I.EPsius, Dan Tolenbuch dc.r allen Egypler. Berlin, 1842. — Pierre Perret, traduction française du Livre des Morts

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sortes d'enseignements et de prières qu'on mettait dans la tombe de chaque défunt. Ce bréviaire devait lui servir de guide quand il s'était dépouillé de son enveloppe mortelle. Les vues les plus secrètes des Égyptiens sur l'Éternel et sur l'origine du monde sont contenues dans cet écrit. Ces vues témoignent d'une conception des Dieux, analogue à celle de la mystique grecque.

Osiris était devenu avec le temps le Dieu préféré et le plus universellement reconnu de tous ceux qu'on adorait dans les différentes parties de l'Egypte. En lui se concentrèrent les idées de tous les autres Dieux. Quelles que fussent les idées du peuple égyptien sur Osiris, le Livre des Morts montre que la sagesse des prêtres voyait en Osiris une divinité qui ne peut être trouvée que dans l'àme humaine. Tout ce qu'on y dit de la mort et des morts le prouve clairement. Ouand le corps est rendu à la terre et conservé parmi les choses terrestres, alors le noyau éternel de l'homme prend le chemin de l'Eternel primordial. Il comparaît devant le tribunal d'Osiris, assisté de quarante-deux juges. La destinée de la partie éternelle de l'homme dépend de ce que ces juges trouvent en lui. Quand l'ûme a confessé ses péchés, si elle est reconnue

des Égyptiens, faite d'après le même papyrus, manuscrit de Turin.

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comme réconciliée avec la justice éternelle, d'invisibles puissances s'approchent d'elle et lui disent: « L'Osiris N. a été purifié dans l'étang qui est au sud du champ de Hotep et au nord du champ des sauterelles, là où les Dieux de la verdure se lavent à la quatrième heure de la nuit et se purifient à la huitième heure du jour avec l'image du cœur des Dieux, en passant de la nuit au jour. » Ainsi, dans Tordre cosmogonique, on s'adresse à la partie éternelle de l'homme comme s'il était lui-même un Osiris. Après le nom d'Osiris se trouve le nom du défunt. Et celui qui rentre dans l'ordre éternel de l'univers se désigne lui-même comme « Osiris ». — « Je suis l'Osiris N. —

Croissant sous les fleurs du figuier,setrouverOsiris N. » L'homme devient donc un Osiris. L'Être- Osiris n'est que le degré le plus parfait de Pêtre humain. Il s'entend de soi que l'Osiris, qui règne en juge sur l'ordre éternel de l'univers, n'est lui-même pas autre chose qu'un homme parfait. Entre l'état humain et Tétat divin, il n'y a qu'une différence de degré. L'homme est en voie de développement; à la fin de sa carrière il devient dieu. Dans cette conception. Dieu est un éternel devenir et non pas un Dieu fini en soi.

Tel étant l'ordre universel, il est évident que celui-là seulpeutentrer dansla vie d'Osiris, qui est déjà devenu un Osiris lui-même avant de

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frapper à la porte du temple éternel. La vie la plus haute de l'homme consistera donc à se changer en Osiris. L'homme devient parfait lorsqu'il vit comme Orisis, lorsqu'il traverse ce qu'Osiris a traversé. Le mythe d'Osiris acquiert par là un sens plus profond. Il devient le modèle de celui qui veut éveiller l'Eternel en lui-même.

Si nous pouvions jeter un regard dans les temples d'initiation, où les hommes se soumettaient à la métamorphose d'Osiris, nous verrions que ces épreuves représentaient microcosmiquement le devenir du monde. L'homme descendu du Père devait enfanter le Fils en lui-même. Ce qu'il porte en réalité en soi, le Dieu ensorcelé, il devait le manifester. Ce Dieu est opprimé par la puissance de la nature terrestre. Cette nature inférieure doit d'abord être mise au tombeau, afin que la nature supérieure puisse ressusciter.

D'après cela, nous pouvons interpréter ce qu'on nous dit des événements de l'initiation. L'homme était soumis à des procédures mystérieuses. Sa partie terrestre était tuée (ou du moins paralysée par un sommeil léthargique), sa partie supérieure éveillée. Il n'est pas nécessaire d'étudier ces procédures en détail, il suffit de comprendre leur sens. Ce sens ressort du témoignage

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rendu par tous ceux qui avaient traversé Tinitiation. Ils pouvaient dire : « J'ai vu devant moi la perspective infinie au bout de laquelle il y a la perfection du Divin. J'ai senti que la force de ce Divin est en moi. J'ai porté au tombeau ce qui opprime en moi cette force. Je suis mort pour les choses terrestres. J étais mort. J'étais mort comme homme inférieur; j'étais en enfer. J'ai conféré avec les morts, c'est-à-dire avec ceux qui sont déjà entrés dans l'ordre universel. Après mon séjour en enfer, je suis ressuscité. J'ai vaincu la mort, maismaintenantje suis devenu un autre. Je n'ai plus rien à faire avec la nature périssable. Désormais elle est trempée chez moi et comme saturée du Logos. J'appartiens maintenant à ceux qui sont assis à la droite d'Osiris. Je serai moi-même un véritable Osiris, intégré dans Tordre éternel et le pouvoir sur la vie et la mort sera donné entre mes mains. » L'initié devait se soumettre à l'expérience qui l'amenait à cette confession. Cette expérience était un événement vécu de la plus haute importance.

Imaginez maintenant qu'un non-initié entende . parler de ces événements. Il ne peut pas savoir ce qui s'est réellement passé dans l'Ame de l'initié. A ses yeux, celui-ci est mort physiquement ; il a été couché au tombeau et il est ressuscité. La réalité spirituelle lui apparaît sous

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la forme d'une réalité des sens, comme un événement qui brise l'ordre naturel. C'est « un miracle ». L'initiation était un tel « miracle ». Celui qui voulait la comprendre devait avoir éveillé en lui les forces nécessaires pour rester debout sur les degrés supérieurs de la vie. Il devait s'être préparé à l'expérience suprême par un genre de vie spécial. Que ces événements prennent telle ou telle forme, ils peuvent toujours se ramener à certaines étapes. La vie d'un initié est donc une vie typique. On peut décrire cette vie indépendamment d'une personnalité particulière. Ou plutôt, un individu ne sera sur le chemin du Divin que s'il a traversé ces événements typiques.

Une telle personnalité nous apparaît en Bouddha vivant au milieu de ses disciples ; ainsi Jésus apparaît à sa communauté. On connaît aujourd'hui le parallélisme qui existe entre la vie de Bouddha et celle de Jésus. Rudolf Seydel a démontré d'une manière frappante ce parallélisme dans son livre Bouddha et le Christ. Il suffit de suivre les particularités des deux vies pour se convaincre que toutes les objections contre ce parallélisme sont vaines.

La naissance de Bouddha est annoncée par un éléphant blanc qui descend du ciel sur la reine Maïa. Ce présage signifie que Maïa mettra au

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monde un homme divin, «qui disposera tous Jes êtres à lamour et à l'amitié et les unira en un pacte «Hroit. ., On lit dans l'Évangile de saint Luc ■ « Dieu envoya l'ange Gabriel à une vierge, fiancée à un homme nommé Joseph, de la maison de David ; et cette vierge s'appelait Marie. Et l'ange, étant entré dans le lieu où elle était, lui dit: Je te salue, toi qui es reçue en grâce... Tu concevras et tu enfanteras un fils, à qui lu donneras le nom de Jésus. Il sera grand et sera le flls du Très-Haut. « (Saint Luc, I, 26-81 .)

Les brahmanes, les prêtres indous, qui savent ce que signifie la naissance d'un Bouddha, interprètent le rêve de Maïa. Ils ont une idée typique d'un Bouddha. Il faut que la personnalité particuhère du dernier Bouddha, qui se nommait Gaulama Sakia Mounl, réponde à cette idée préconçue. Conformément à cette tradition, on lit dans saintMathieu (11,4): „ Hérode fit rassembler les principaux sacrificateurs et les .scribes du peuple, il .s'informa d'eux où le Christ devait naître. » — Le brahmane Asila dit de Bouddha : « Ceci est l'enfant qui deviendra le Bouddha, le sauveur, le conducteur de l'immortalité, de' la liberté et de la lumière. » Comparez à cet épisode de l'histoire de Bouddha l'épisode évangélique et vous remarquerez l'exacte correspondance des deux : « Il y avait à Jérusalem un homme qui

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s'appelait Simon : cet homme était juste et craignait Dieu, il attendait la consolation d'Israël et le Saint Esprit était sur lui.... et comme le père et la mère apportaient le petit enfant Jésus pour faire à son égard ce qui était en usage selon la loi, il le prit entre ses bras et bénit Dieu et dit : Seigneur ! tu laisses maintenant aller ton serviteur en paix, selon ta parole ; car mes yeux ont vu ton sauveur, que tu as préparé pour tous les peuples, pour être la lumière qui doit éclairer les nations et la gloire de ton peuple d'Israël. » (Luc, II, 25 à 32.)

On raconte de Bouddha qu'à l'âge de douze ans il s'égara et fut retrouvé sous un arbre, entouré des poètes et des sages du passé qu'il enseignait. A ce récit répond le passage suivant de saint Luc (II, 4i à 47) : « Or son père et sa mère allaient tous les ans à Jérusalem à la fête de Pâque. Et quand il eut atteint l'âge de douze ans, ils montèrent à Jérusalem selon la coutume de la fête. Lorsque les jours de la fête furent achevés, comme ils s'en retournaient, l'enfant Jésus demeura dans Jérusalem ; et Joseph et sa mère ne s'en aperçurent point; mais pensant qu'il était en compagnie de ceux qui faisaient le voyage avec eux, et ils marchèrent une journée ; et ils le cherchèrent parmi leurs parents et ceux de leur connaissance ; et ne le trouvant

point, ils retournèrent à Jérusalem pour l'y chercher. Et au bout de trois jours, ils le trouvèrent dans le temple, assis au milieu des docteurs, les écoutant et leur faisant des questions. Et tous ceux qui l'écoutaient étaient ravis de sa sagesse et de ses réponses. »

Quand Bouddha a vécu dans la solitude et qu'il retourne parmi les hommes, il est accueilli par le salut d'une vierge : « Heureuse ta mère, heureux ton père, heureuse Tépouse à laquelle tu appartiens. » Il répond : (( Heureux seulement sont ceux qui sont dans le Nirvana, » c'est-à-dire qui sont entrés dans Tordre éternel de l'univers. Chez Luc (XI, 27 et 28) on lit : « Gomme Jésus disait ces choses, une femme de la troupe éleva sa voix et lui dit : « Heureux les flancs qui t'ont porté et les mamelles qui t'ont allaité ! » « Mais plutôt, reprit Jésus, heureux ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la gardent. »

Au cours de l'initiation de Bouddha, le tentateur Mara, l'esprit du mal, s'approche du solitaire en méditation et lui promet tous les royaumes de la terre. Bouddha refuse tout avec ces paroles : « Je sais qu'un royaume m'est destiné, mais je ne réclame aucun royaume de ce monde. Je deviendrai Bouddha et tous lesroyaumes du monde en chauleront d'allégresse. » Alors le tentateur s'écrie : « Mon règne est fini. » Lors-

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que Satan promet à Jésus tous les royaumes de la terre pouvu qu'il se prosterne devant lui, Jésus lui répond : « Va-t'-en de moi, Satan. Car il est écrit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et tu n'auras point d'autre maître. » Et l'Evangéliste ajoute : « Alors le diable le quitta. » (Matthieu, IV,

10 et suiv.)

A ce point de la carrière initiatique finit la vie de Bouddha ; mais — fait essentiel pour l'histoire de la religion et de l'humanité — à ce point même commence la partie la plus importante de la vie de Jésus : sa passion, sa mort et sa résurrection.

La vie de Bouddha s'achève d'une manière sublime. Dans un voyage, il se sentit malade.

11 vint au fleuve Hiranja, dans le voisinage de Kouchinagara. Là il se coucha sur un tapis que son disciple préféré, Ananda, étendit devant lui. Son corps commença à luire du dedans. Il mourut transfiguré, comme un météore, et expira avec ces mots : « Rien ne dure. »

Cette mort de Bouddha répond à la transfiguration de Jésus :« Six jours après, Jésus prit Pierre, Jacques et Jean son frère et les mena sur une haute montagne, à part. Et il fut transfiguré en leur présence ; son visage devint resplendissant comme le soleil et ses habits devinrent éclatants comme la lumière. » (Matthieu, XVII, 1 et 2.)

Exprimons ceci dans la Iano:uc des initiés: Bouddha eslarrivV' jusqirau point où la lumière divine commence h hrillcr dans Thomme. Il devient la Iumi«*Te du monde. Jésus va plus loin. Il ne meurt pas physiquement, au moment où la lumière ilu monde Tillumine en le traversant. A ce moment, il devient un Bouddha. .Mais, à ce inomcnl aussi, il sVdéve à un dei^^ré su[)érieur de Finilialion. Il souffre ri il meurt. Tout ce qu'il a de Itrreslre disparaît. Mais ce (ju'il a de spirituel, la lumière du monde, ne disparaît pas. Sa résurrection suit. Jésus apparaît en Christ à sa communauté de fidèles Bouddha s'évanouit au momcMit de sa transIii,niralion dans la vie bienheureuse de rKsprit universel. Jésus éveille encore une fois cet esprit universel sous forme humaine dans la vie présente. De telles choses se pratiquaient, dans une certaine mesure, sur les initiés aux de^ws supérieurs de l'initiation. Les initiés dans h» >ens d'Osiris parvenaient à cette résurrection. Cette « grande .» initiation fut donc ajoutée dans la vie de Jésus à linitiationde Bouddha. Bouddha a [uouvé par -;n vie que riiomme vient du Lo^os et qu'il retourne dans .sa lumière ipiand son rorps l#'rrestie meurt. Jésus est devenu p«r>onnellemenl le Logos. En lui la Parole a été faite chair.

Doue, les évéoemenls que les mystères anti-

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ques déroulaient dans l'intérieur et le secret des temples, le christianisme les a présentés comme un fait historique. Jésus l'Initié, l'Initié d'une grandeur unique et suprême, a été reconnu par sa communauté. Il lui a prouvé que le monde était un monde divin. Pour la communauté chrétienne, la sagesse des Mystères fut indissolublement rattachée à la personne de Jésus. Ce que précédemment on voulait atteindre par les Mystères fut remplacé, pour les disciples de Jésus, par la foi en ce fait que le Christ avait vécu sur la terre et que ses fidèles lui appartenaient.

Pour les communautés chrétiennes, il n'y eut plus désormais de méthodes mystiques, il n'y eut que la conviction que Dieu s'était manifesté dans la Parole faite chair. Les longs exercices par lesquels on devait se préparer cessèrent d'être la norme de l'initiation. Ce qui avait été entendu et vu par ceux qui avaient vécu avec Jésus, la tradition qu'ils avaient livrée à leurs successeurs, voilà ce qui fut considéré comme le salut. (( Ce qui est arrivé dès le commencement, ce que nous avons entendu, la parole de vie que nous avons touchée de nos mains... ce que nous avons vu et entendu, nous vous l'annonçons afin que vous le partagiez avec nous. » (i**^ Epître de saint Jean, i-3.) Et cette réalité

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