LA RESISTANCE FRANÇAISE
La pression exercée au nom des principes moraux — et de neuf chambres de commerce, dont M. Edmund D. Morel était le leader, — trouva au Forcign Office un écho presque immédiat. C'est au printemps de 1902 que les représentants autorisés des commerçants de Liverpool avaient prié lord Lansclowne d'agir. Dès le 3 juillet de la même année, cette action s'exerçait sous la forme d'une offre d'arbitrage que M. Paul Cambon transmit à M. Delcassé et à laquelle celui-ci répondit le 11 février 1903 par la très forte et très ferme dépêche qu'on a lue ci-dessus. On se souvient que, dans cette dépêche, M. Delcassé, après avoir établi en droit et en fait l'absolue légitimité du régime institué par la France au Congo en 1899, rappelait qu'il s'était employé à amener une entente entre les concessionnaires français et les maisons Holt, Hatton et Cookson. Il disait à ce sujet :
Il va de soi que les dispositions conciliantes manifestées par le ministère des Colonies ne sauraient être interprétées comme infirmant à aucun degré la régularité juridique du régime foncier en vigueur dans la partie française du bassin conventionnel du Congo, ni comme étant de nature à engager l'avenir.
Ce qui a été cherché, c'est de faciliter, à titre gracieux et dans le plus large esprit de conciliation et de bienveillance, en tenant compte aussi complètement que possible des divers intérêts qui pouvaient être en jeu, la transition d'un état de fait, auquel ne s'attachait aucun droit valablement établi, à un état légal régulièrement ordonné.
Quant à l'arbitrage proposé par le gouvernement britannique, M. Delcassé le jugeait inutile et précisait en tout cas qu'il ne l'accepterait que dans des conditions nettement déterminées, la question de principe et de droit étant laissée en dehors. Tel fut le point de départ, entre Londres et Paris, d'un débat qui a duré de 1902 à 1910 et qui a trouvé sa conclusion, par un singulier détour, dans le consortium congolais négocié à cette dernière date entre la France et l'Allemagne.
Les huit derniers mois de 1903 furent consacrés à la négociation du rapprochement franco-anglais, qui aboutit, l'année suivante, à la signature du traité du 8 avril 1904. Pendant cette période, le gouvernement britannique laissa dormir la réclamation Holt, Hatton et Gookson. Mais deux mois après la signature du traité, il la réveilla avec un regain d'ardeur. Il réclamait pour les deux maisons de Liverpool une indemnité. La demande anglaise suggérait subsidiairement un recours possible à l'arbitrage. Par un singulier abus d'interprétation, elle prétendait que les ménagements gardés au Congo vis-à-vis des tiers de 1899 à 1901 équivalaient à la reconnaissance de leur droit. Elle prétendait même, d'après des publications de journaux, que le gouvernement français avait imposé aux concessionnaires l'obligation de racheter les établissements étrangers, c'est-àdire d'indemniser leurs propriétaires.
Le 19 octobre 1905, le Foreign Office revint à la charge et, détail à noter, il se plaça précisément sur le double terrain défini depuis plusieurs mois en France et en Angleterre par les ligues de protection des indigènes, par M. Morel et ses amis français, en couplant étroitement les réclamations particulières de MM. John Holt, Hatton
et Cookson avec la question générale de l'interprétation de l'acte de Berlin et en proposant, à ce sujet, la réunion d'une conférence. Il ne s'agissait plus d'une indemnité, c'est-à-dire d'une satisfaction de fait, mais d'une revendication juridique de nature, si elle triomphait, à mettre en question les droits souverains de la France sur ses possessions d'Afrique équatoriale. Dans des termes presques identiques, le 2 mars 1906, M. Challaye, président de la ligue de protection des indigènes du bassin conventionnel du Congo, définissait les réclamations anglaises, en indiquant, on Fa vu, que l'acte de Berlin les justifiait à son sens1.
Dans le mois même où paraissait à Paris cet article, le 21 mars 1906, lord Lansdowne écrivait à M. Paul Gambon pour lui exprimer sa « vive espérance » que le gouvernement français trouverait moyen de donner satisfaction à MM. John Holt, Hatton et Cookson. Il rappelait que, le même jour, le gouvernement britannique avait consenti à racheter aux porteurs français leurs titres de la Compagnie des Chemins de fer Sud- Africains et il invoquait la bonne volonté dont l'Angleterre avait témoigné en cette affaire pour souhaiter que la France fut également conciliante. Il n'établissait entre les deux questions aucun lien juridique ni diplomatique. Il reconnaissait qu'elles n'avaient rien de commun au fond.
Bien que les deux cas ne soient pas, à strictement parler, analogues, ils ont ceci de commun que les négociations ont pour tous deux été traînées injustement en longueur et ont montré une complète divergence de vues sur une question de principe sur laquelle, en aucun cas, le côté de la défense n'a voulu céder.