‹ Le Mystère d'AgadirChapitre 99 sur 216 · Courrier européen du 5 juillet · texte numérisé non relu

Courrier européen du 5 juillet

pool. Bon gré mal gré, si étrangers qu'ils s'affirmassent à toute préoccupation mercantile, les meneurs français de la campagne servaient les mêmes intérêts que leurs collègues anglais. Ils savaient par le livre de M. Morel, que ces intérêts étaient des « intérêts commerciaux » et, de ce fait, en dépit qu'ils en eussent, ils ne pouvaient pas se dégager d'une solidarité d'affaires soulignée par le soin arrogant qu'ils ont mis à revendiquer, sept ans durant, le monopole de l'idée pure. En fait, la logique les amenait à approuver explicitement les prétentions commerciales des Anglais. Ils ne se bornaient pas à le faire dans une forme générale soit en écrivant : « Il faut supprimer les concessions », soit en discréditant par d'injustes outrages tous les commerçants et tous les fonctionnaires français. Ils étaient conduits à des précisions. C'est ainsi que le 2 mars 1906, dans le Courrier européen, M. Challaye ne cachait pas qu'il était partisan des réclamations anglaises :

Deux maisons de commerce anglaises possédaient des factoreries dans les régions de la côte qui furent concédées en 1899.

Elles vouluren t continuer à ache ter aux indigènes du caoutchouc. Les compagnies concessionnaires s'y opposèrent, firent saisir comme ayant été recueilli dans leur propriété et par conséquent leur appartenant, le caoutchouc récolté par les traitants des maisons anglaises, leur intentèrent des procès où elles eurent gain de cause. Les maisons de commerce anglaises protestèrent contre ces jugements et le litige est encore actuellement l'objet de discussion entre les deux diplomaties.

Il semble bien difficile de nier que le régime dos concessions viole l'acte de Berlin conclu en 1885.

De même, quatre ans plus tard, les maisons anglaises, ayant fait entre temps capituler le gouvernement fran-

çais et obtenu une indemnité, M. Paix, dans le Rappel, en approuvait le principe :

Puisque l'on a parlé des compagnies anglaises qui étaient installées depuis vingt-cinq ans sans titres dans cette région du Gabon, je dirai que vingt-cinq ans d'occupation de terres sans maître peuvent aux colonies passer pour un titre, puisque trente ans sous nos climats suffiraient à établir un titre valable...

Malgré les condamnations prononcées en vertu d'un droit écrit qui ne pouvait en V espèce que consacrer une injustice, la colonie s'est crue tenue eu équité à payer une indemnité de 1.500.000 francs 1.

Cette union des « principes » et des « affaires » a été appréciée dans les termes suivants à la tribune de la Chambre par M. Guernier dans un discours fort applaudi.

M. Morel affirme que la philanthropie est étroitement unie aux intérêts commerciaux. Précieux aveu qui éclaire d'un jour singulier le rôle des sociétés philanthropiques de protection des indigènes dans les colonies d'Afrique.

Assurément, il y a dans ces sociétés des hommes admirables que je respecte et même quelques-uns que je vénère. Mais à côté de ces hommes de sentiment élevé, il y a des habiles qui savent mettre en valeur cette heureuse alliance de la philanthropie et des intérêts commerciaux.

L'aveu de M. Morel éclaire à merveille ce qu'il y a parfois de contradictoire dans la politique de certaines sociétés de protection des indigènes. On comprend alors que, tandis qu'elles sont constituées pour protéger les indigènes du bassin conventionnel du Congo, elles portent de préférence leur attention, non sur les indigènes de ce bassin conventionnel, mais bien sur ceux qui résident en dehors et que, comme par hasard, les faits qu'elles dénoncent, à propos de ces mêmes indigènes, servent précisément la politique et les intérêts commerciaux de M. Morel et de ses amis.

Eh bien ! il y a là une attitude qu'il serait coupable de laisser dans l'ombre et s'il faut tenir largement compte des sentiments nobles et généreux, il faut en même temps se mettre en garde

1. On a quelque peine à concilier cette opinion avec celle que M. Challaye, collègue de M. Paix, exprimait en avril 1911 : « Si notre ligue avait eu à se prononcer sur l'indemnité Hatton et Cookson, elle s'y serait résolument opposée. » Courrier européen de mai 1911.

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contre les habiles qui se laissent peut-être un peu trop facilement séduire par l'alliance de la philanthropie et du sens commercial.

Comprendra-t-on par exemple, que, en 1899, le président de l'une de ces sociétés ait écrit un ouvrage, très intéressant d'ailleurs sur le Congo, où il se faisait l'apôtre véhément des concessions et des sociétés de colonisation et que, ensuite, ce même président, cédant sans doute au souffle inspirateur de la philanthropie britannique qui le ravit, l'Esprit-Saint lui-même, soit tout d'un coup devenu le plus acharné de leurs détracteurs ?

Messieurs, cet état de choses doit nous faire réfléchir, parce que, lorsqu'on viendra nous parler des protestations des sociétés de civilisation et de patronage des indigènes, nous écouterons avec déférence ceux qui parlent avec leur cœur, mais nous nous mettrons en garde contre ceux qui seraient tentés par l'heureuse alliance chère à M. Edmund Morel *.

Ainsi se présentait, à son début, la campagne anglofrançaise contre le Congo français. Quelle que fût l'intention de ceux qui y présidaient, cette campagne allait être, en dernière analyse et par la force des choses, l'instrument des intérêts anglais contre les intérêts français, de la politique anglaise contre la politique française. Ce n'était pas une idée s'opposant à une idée, c'étaient deux concurrents aux prises. Il s'agissait de savoir à qui, Français ou Anglais, iraient les bénéfices du Congo, si Liverpool triompherait de Paris. Si haut que les meneurs de cette campagne prétendissent placer leur idéal, ils se mouvaient sur le roc des réalités financières et chaque coup porté par eux au régime institué par la France préparait un profit tangible pour les négociants anglais, dont cependant ils avaient dit le 24 février 1905. « Le souci d'humanité dont ils font montre aujourd'hui n'a pas d'autre but que de cacher leurs convoitises. »

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