‹ Le Mystère d'AgadirChapitre 12 sur 216 · Humanité, 11 février · texte numérisé non relu

Humanité, 11 février

masque chérifien, par l'intermédiaire des organismes dont nous étions les maîtres — mission militaire, police des ports, Banque d'État, douanes, ingénieurs — ■ le concours le plus résolu, le plus prompt, le plus entier, en un mot, de faire par lui ce que nous n'étions pas sûrs que l'Allemagne nous laisserait faire par nous-mêmes. Il convenait ensuite d'user de tous nos moyens d'action sur les points du Maroc où nulle contestation ne pouvait les atteindre, par exemple, sur la frontière algéro-marocaine, où notre liberté contractuelle datait de 1905, ou encore dans la Chaouïa, où l'Allemagne, par le traité de 1909, acceptait, au moins implicitement, notre situation de fait.

Mais, ici encore, des difficultés étaient à prévoir, conséquence, elles aussi, de nos mœurs et de nos traditions : d'abord l'inertie bureaucratique qui détourne les administrations centrales, quelles qu'elles soient, d'écouter les conseils et d'accueillir les demandes des agents de l'extérieur; ensuite, le manque de solidarité de nos grands services publics et l'impossibilité quasi absolue de mettre d'accord, sur une question telle que la politique marocaine, six ministères : Affaires étrangères, Finances, Guerre, Marine, Intérieur et Colonies; enfin et surtout, la crainte des débats parlementaires, la coutume de ne traiter les questions que quand les Chambres les évoquent et de les laisser dormir pour éviter cette évocation; un nonchaloir satisfait d'apparences, heureux de voir une conclusion dans un acte qui était une préface. Nous souffrions de ce défaut depuis le début de l'affaire marocaine. Il s'était affirmé, après le traité franco-anglais de 1904, par la tardive mission de M. Saint- René Taillandier; après l'acte d'Algésiras, qu'auraient dû suivre immé-

diatement les entretiens franco-marocains qui n'eurent lieu à Rabat qu'en 1907. Il allait s'affirmer également après l'accord franco-allemand de février 1909. « Nous avons bien le temps », pensaient nos ministres. C'est ainsi que, si vite, on est allé à Agadir.

Car l'Allemagne, en de telles circonstances, est, et nous le savions de reste, un redoutable interlocuteur. Peu soucieuse de pénétration psychologique, elle juge les autres d'après elle-même. Elle comprend mal des faiblesses qu'elle ignore et n'admet guère les excuses tirées de la différence des milieux. Au surplus, portant dans la politique de très vastes ambitions souvent contradictoires et parfois incohérentes, elle manque au plus haut degré de stabilité. Jamais une politique n'est pour elle définitive et il est malaisé de la. fixer. Au Maroc plus qu'ailleurs, sa diplomatie nous avait prouvé qu'elle n'était point ennemie des détours et de l'équivoque, qu'elle était incapable surtout de résister à l'attrait de l'occasion. Cet attrait, il est des pays qui savent s'en défendre. La France l'avait marqué pendant la guerre des Boers, en refusant d'agir contre l'Angleterre. L'Angleterre l'avait marqué à Algésiras, en refusant de se séparer de la France. L'Allemagne, au contraire, est toujours à la recherche d'un profit dont elle hésite à fixer la nature. Au Maroc, après avoir oscillé de la politique des compensations à celle du désintéressement, elle semblait attachée à la seconde. Mais rien ne démontrait que cet attachement dût être durable. Dans l'instant même qu'elle reconnaissait, avec l'espoir d'un profit économique, la prépondérance des intérêts français, peut-être gardait-elle au fond d'elle-même, prêt à de soudains réveils, l'obscur regret de ne pas avoir sa part de terri-

toires. En 1908, elle invoquait contre la France les clauses politiques de l'acte d'Algésiras. En 1909, elle allait nous convier à en violer avec elle les clauses économiques1. D'autres changements encore étaient possibles. Les Allemands portent d'ailleurs dans les discussions d'affaires de toutes autres méthodes que les Français et leur âpreté est connue de ceux qui ont discuté avec eux. De ce côté encore, des heurts pouvaient être redoutés par lesquels les défauts allemands s'ajouteraient aux défauts français pour rendre plus malaisée la pratique de l'accord.

Est-ce pour cela que, dans les semaines qui suivirent sa signature, le gouvernement français et le gouvernement allemand mirent tant de discrétion à le commenter? Du côté allemand, la réserve était absolue. Le 29 mars 1909, le prince de Biilow, chancelier de l'Empire, disait au Reichstag dans un bref commentaire :

Cette convention assure à la France spécialement intéressée au maintien de l'ordre au Maroc une influence politique légitime sans lui donner la possibilité de s'approprier le Maroc sous une forme quelconque.

Donc, rien de changé — telle était la version allemande. Quant à la version française, elle a été très différente suivant les temps. En 1912, au Sénat, en commission et en séance, M. Pichon a clairement indiqué qu'à son sens, l'Allemagne en 1909 s'était définitivement désintéressée du Maroc et que la France, tôt ou tard, devait, en vertu de l'accord, en devenir maîtresse.

Dans une conversation avec notre ambassadeur, le chancelier résumait ainsi sa pensée : « Nous nous sommes désintéressés

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