Rapport Baudin, page
Cette campagne était facile à prévoir après le récit qu'on vient de lire. Elle fut engagée naturellement par le Courrier européen et les ligues de protection des indigènes. Mais les circonstances politiques lui permirent bientôt de s'élargir.
Les adversaires systématiques des concessions se devaient d'attaquer une combinaison qui, en droit et en fait, fortifiait le régime concessionnaire. Maintenue dans l'état antérieur, promenée de ministère en ministère, la Compagnie de la N'Goko-Sangha aurait été à bref délai conduite à la liquidation ou à la déchéance indiquée en 1909 comme la solution désirable entre toutes par les rapports de certains fonctionnaires. Ses terres eussent été de ce fait, suivant le voeu de M. Edmund Morel et de ses amis français, rendues au « libre commerce ». Au contraire, indemnisée de ses pertes, fortifiée par l'apport du capital allemand, elle allait prendre un essor nouveau et peut-être infliger un démenti aux détracteurs des concessions. D'un point de vue plus général, l'accord franco-allemand et l'entrée d'intérêts allemands dans une société concessionnaire française portait un coup sensible à l'espoir, nourri dans les mêmes milieux, de voir l'Allemagne s'associer à l'Angleterre dans la lutte engagée, au nom de l'acte de
Berlin, contre le régime de 1899. C'étaient là, des raisons de principe, — des raisons « morales », aurait dit, M. Edmund D. Morel, — qui continuaient d'ailleurs à concorder avec l'intérêt « pratique ». Car nul, plus que les maisons anglaises, n'avait lieu de désirer la disparition de la N'Goko-Sangha dont elles connaissaient, par une abusive expérience, le riche territoire. Nul, plus que ces maisons, ne devait voir avec regret le regain de prospérité promis à cette société par les accords de 1910. Et sans doute, on pourrait s'étonner que ceux qui avaient applaudi à l'indemnité accordée en 1906 à des Anglais condamnés fussent si fort indignés de voir indemniser en 1911 des Français qui n'avaient jamais encouru de telles sanctions. Mais la surprise, disait Bismarck, n'est, pas plus que l'indignation, un état d'esprit politique.
Les meneurs de la campagne trouvaient d'ailleurs un terrain favorable. Les origines et les raisons de la solution adoptée, origines et raisons qui n'ont plus rien de mystérieux pour les lecteurs de ce livre, n'avaient jamais fait l'objet d'un exposé public. La seule chose qui fût publique, c'est qu'on donnait une indemnité de plus de 2.000.000 de francs à une société financière, deux mots qui suffisent à déchaîner la colère des socialistes. De plus, on donnait ces deux millions à l'une de ces sociétés coloniales, de ces sociétés congolaises, si violemment décriées depuis des années, écrasées sous des accusations globales qui, sans distinguer les bonnes des mauvaises, les jetaient toutes au même panier, diffamées au nom de principes d'humanité dont nul n'avait encore discerné l'alliage mercantile si franchement confessé pourtant par l'initiateur de la campagne.
Bonne occasion de dénoncer les complaisances des ministres pour le « capital », les menées des « requins », les bénéfices inavouables des « courtiers marrons k On était sûr d'avoir avec soi l'extrême gauche et la droite x et de servir ainsi, en toute sécurité, les deux causes, la mystique et la commerciale, dont depuis dix ans M. Morel et ses amis étaient les remuants avocats. Les conditions parlementaires étaient propices à cette ingénieuse opération. M. Briand gouvernait depuis quinze mois avec beaucoup de libéralisme et quelque indolence. Il traînait à sa suite, surtout depuis la grève des cheminots, la haine féroce de ses anciens amis collectivistes et les rancunes jalouses des radicaux qui se jugeaient spoliés par lui. Épuisé physiquement et excédé moralement de tant d'outrages, M n'était pas d'humeur à beaucoup résister. Il n'avait eu, d'ailleurs, ni le temps ni le goût de s'initier à ces questions de politique économique qui, depuis l'accord de février 1909, tenaient tant de place dans notre vie internationale. M. Pichon, certes, les connaissait mieux. Mais, insuffisamment secondé depuis que M. Georges Louis avait quitté la direction politique pour l'ambassade de Saint-Pétersbourg, il n'en possédait pas alors le détail avec cette précision, mûrie loin du pouvoir, qui lui a permis le 8 février 1912 de faire sur le Sénat une si forte impression. Peut-être aussi se rendait-il compte que, si légitime que fût la solution arrêtée par lui, il restait néanmoins sous le coup du grief de n'être venu à cette solution que pour avoir auparavant
1. Ce fut le cas, notamment, de MM. Piou et Cochin, qui le premier à la tribune, le second dans les couloirs ont combattu le consortium par les mêmes arguments que les socialistes.
manqué de fermeté dans la défense des intérêts français, soit vis-à-vis de l'Allemagne, soit vis-à-vis de l'Angleterre. Peut-être aussi, très intime avec M. Briand, participait-il en quelque mesure à l'affaissement momentané du président du Conseil. Il y a, dans la vie des hommes, des heures où la lutte est un attrait et d'autres où elle est une fatigue. Ceux qui ont approché les membres principaux du cabinet Briand, pendant les dernières semaines qu'ils passèrent au pouvoir, ont gardé le souvenir de victimes résignées plutôt que celui d'athlètes tendus vers la bataille.
A dire vrai, leur excuse était dans l'excès des attaques que l'on dirigeait contre eux. Ils avaient mis sur pied une solution qui, n'avait rien de triomphal, mais qui entrait dans le cadre de la politique extérieure française, qui se déduisait logiquement de l'accord francoallemand de 1909, qui résultait surtout de la façon la plus immédiate de l'histoire des années précédentes. Cette opération modeste et prudente, mais correcte et saine devint, sous la plume des adversaires du cabinet, une louche escroquerie et une oblique trahison: une escroquerie, parce qu'on donnait de l'argent à une société coloniale qu'il eût été plus simple de supprimer, une trahison, parce qu'on «livrait à l'Allemagne une terre française ». Avec quelques affirmations mensongères, — celle-ci, par exemple, qu'on accordait aux Allemands un droit de police en territoire français, — on corsa la fable. Le consortium fut dénoncé en lui-même, dénoncé plus encore comme l'artifice par lequel on avait fait passer la muscade de l'indemnité. La campagne commença dès le milieu de Tété dans les organes confidentiels où les membres de la ligue de protection des indigènes dis-
tillent bi-mensuellement leurs diffamations. Elle gagna bientôt Y Humanité, où M. Albert Thomas, député socialiste, traita le consortium congolais comme M. Jaurès avait traité l'Union des Mines marocaines et s'éleva, de toute la force d'un nationalisme inattendu, contre ces tractations avec l'ennemi héréditaire. Puis le Rappel, inspiré par quelques radicaux socialistes et non des moindres, s'annexa M. Paix qui, pendant plus d'un mois, remplit quotidiennement quelques colonnes du récit, émaillé de documents tronqués, des « Scandales congolais ». Une fois de plus, tous ceux qui, de près ou de loin, avaient eu à s'occuper de cette malheureuse colonie étaient traînés dans la boue. Fonctionnaires et ministres, commerçants et arbitres, tous y passaient. Ce n'étaient que complaisances, collusions, concussions. On n'admettait pas qu'on pût, dans la pleine sincérité d'un patriotisme attristé et sans motifs inavouables, protester contre l'incurie d'une administration coloniale qui, pendant des années, avait négligé de garder une frontière française; qui, pendant des années, avait laissé occuper, exploiter, administrer même par des ressortissants et des fonctionnaires étrangers, une grande étendue déterre française; qui, pendant le même temps, aussi insoucieuse des réparations dues à l'État qu'indifférente aux plaintes de nos nationaux, avait accordé des millions d'indemnité à des étrangers condamnés par la justice française ; envoyé ses magistrats négocier d'obscurs accords avec des maisons étrangères frappées par la cour même dont ces magistrats faisaient partie. On n'admettait point qu'on pût de façon désintéressée s'élever contre cette incurie, ces abus de pouvoirs, ces violations des contrats, cette capitulation perpétuelle
devant l'étranger. On ignorait volontairement les rapports de nos fonctionnaires précisant que les droits publics avaient souffert autant que les droits privés et n'avaient pas été mieux protégés. Tout le monde avait émargé, hommes publics et privés, à l'on ne sait quelles caisses, vides pour la plupart, moins remplies en tout cas que les caisses étrangères qu'on louait le gouvernement d'avoir libéralement garnies d'indemnités. Premier président de la Cour des Comptes, gouverneur général ou simples écrivains connaissaient le même outrage, tandis qu'à la cantonade M. Edmund Morel, poursuivant dans le Manchester Guardian sa campagne contre le Congo, situait dans son cadre historique Tindignation factice dont Paris retentissait.
Enfin la question arriva à la commission du budget. M. Berteaux la présidait, assisté de M. Caillaux. La fin tragique de l'ancien ministre de la Guerre et les services qu'à de certaines heures il a rendus à l'armée désarment les critiques que justifierait la façon dont il concevait la politique parlementaire. M. Caillaux, à ce moment, traitait ses adversaires au pouvoir avec la véhémence que lui ont appliqué les siens, lorsqu'il est lui-même arrivé aux affaires. Un député obscur et jusqu'alors privé des joies de la notoriété, M. Viollette, avait eu l'aubaine du rapport et entendait « le monter en épingle ». Cela commença par des murmures, par de discrètes allusions chuchotées entre deux portes. Il y avait là « un scandale à dénoncer ». Les intérêts particuliers avaient mis le trésor au pillage. L'or corrupteur coulait à flots. Seules, d'intraitables vertus pouvaient résister. De précision, point. Rien ne pressait. L'affaire mûrissait dans un nuage de suspicion équi-
voque. Les ministres responsables sentaient peser sur eux la défiance unanime de ceux qui ne savaient pas, mais qui connaissaient ceux qui savaient. La commission des Affaires extérieures se courbait sous la réprobation. On montrait la porte close de la salle de la commission du budget, où les conspirateurs aiguisaient leurs couteaux et l'on disait à mi-voix :
— Il se passe là-dedans des choses énormes.
Le Gouvernement pourtant tenait bon. Le 16 décembre, au cours d'une discussion qui n'avait rien à voir avec le Congo, M. Pichon, ministre des Affaires étrangères, avait répondu à M. Viollette sur un ton qui révélait un courage inébranlé.
m. maurice viollette. — On pourrait peut-être faire aussi un consortium de ce côté-là. [Mouvements divers.)
M. LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRE S. Oh ! VOUS Savez,
nous vous répondrons quand vous voudrez à ce sujet.
Je vous prie de croire que je n'ai rien à craindre de qui que ce soit sur ce point. [Applaudissements à gauche et au centre.)
m. maurice viollette. — C'est entendu.
m. le ministre des affaires étrangères. — Je m'expliquerai avec vous quand vous voudrez. Quand vous aurez servi, comme je le fais, les intérêts de la France, vous pourrez me parler comme vous le faites. [Applaudissements au centre.)
m. viollette. — Mais, Monsieur le Ministre des Affaires étrangères, voulez-vous me permettre de vous faire observer seulement [Exclamations sur divers bancs.)
m. messimy. — Monsieur Viollette, je ne vous ai pas cédé la parole. [Très bien, Très bienl)
m. maurice viollette. — Je veux faire observer à M. le Ministre des Affaires étrangères, que je me borne à anticiper sur un débat sérieux dont la Chambre aura à connaître.
Et alors, elle appréciera qui est dans le vrai, de M. le Ministre des Affaires étrangères ou de celui qui, en ce moment, considère que l'opération à laquelle je fais allusion est une opération qui ne peut pas recevoir la sanction du Parlement.
M. LE MINISTRE [DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES. NOUS le VeiTOIiS.
Si vous croyez que vous m'impressionnez, vous vous trompez. (Très bienl Très bien !) J'attends sans aucune espèce d'inquiétude le débat que vous annoncez.
A la même époque, le ministre des Affaires étrangères était entendu par la commission du budget et, deux heures durant, après que M. Milliès-Lacroix eût exposé sa thèse, il disait pourquoi il avait fait le consortium. Il en disait les raisons locales. Il en disait les raisons générales. Il en signalait les avantages congolais. Il en indiquait les avantages européens. Il le rattachait à l'accord de 1909 :
Gela (les premiers pourparlers relatifs au consortium du 15 mai 1909) se produisait au lendemain du jour où nous avions réglé avec l'Allemagne la question de nos rapports économiques au Maroc.
Le chargé d'affaires d'Allemagne me fit observer à ce moment, que si nous introduisions une instance diplomatique pour l'affaire de la N'Goko, nous risquions de mettre gravement en cause l'accord, qui venait d'intervenir.
J'ai un rôle très difficile à remplir, je le dis en passant ; ce rôle n'est pas toujours agréable et j'ai le souci de ne le remplir qu'en m 'inspirant des intérêts de l'État. Je puis me tromper, comme tout le monde, mais je ne m'inspire que des intérêts de mon pays. (Très bien ! Très bien !)
Les questions d'ordre financier sont particulièrement délicates et peuvent faire peser le soupçon sur tout le monde.
Je vous assure que j'ai conscience d'avoir rempli mon devoir et je défie qui que ce soit de m'attribuer dans cette affaire un autre rôle que celui que j'ai réellement rempli et qui a été celui d'un ministre des Affaires étrangères désireux d'éviter des difficultés internationales
De 1899 à 1908, c'est-à-dire à partir du moment où fut inauguré au Congo français le régime des concessions jusqu'à la délimitation définitive du Congo et du Cameroun, la frontière des deux colonies française et allemande fut le théâtre d'incessants conflits, de dangereuses rencontres et même de sanglantes bagarres.
Les troubles causés dans cette région par la lutte prolongée des colons rivaux se font encore sentir chez les indigènes, après même qu'un accord définitif est intervenu entre la France et l'Allemagne ; et il a semblé opportun à V administration française d'assurer complètement la pacification, le calme et la sécurité en réalisant d'une manière concrète aux yeux des tribus locales V union des éléments civilisateurs.
La formation du consortium franco-allemand, qui mettrait fin aux regrettables luttes de la Compagnie Sud-Cameroun et de la Compagnie N'Goko-Sangha, aura donc le double avantage d'écarter le retour d'incidents, dont le contre-coup diplomatique aurait pu avoir de graves conséquences et de faciliter sur place l'œuvre civilisatrice de notre administration coloniale.1
M. Briand, président du Conseil, rappelait également que la question posée intéressait l'ensemble de notre politique étrangère :
Si nous avons pénétré dans les questions d'ordre diplomatique, si nous devons examiner la politique extérieure du gouvernement ; si, quand on a reçu les impressions du ministre des Affaires étrangères qui vous dit nettement : « J'ai cru devoir faire telle chose dans l'intérêt de mon pays, pour éviter tel inconvénient », les membres de la commission du budget disent : « Vous avez tort ; mon impression à moi est que... », — nous ne pouvons plus en sortir. C'est un débat devant la Chambre qui doit s'instituer.
Il n'est pas douteux que, si la question vient devant la Chambre et soulève un débat, bien qu'il soit délicat par certains côtés, — il vaudrait mieux l'éviter, — le gouvernement est tout à fait décidé à le traiter dans toute son ampleur et à dire nettement et carrément les préoccupations sous l'influence desquelles il a agi.
Il est tout fait décidé à indiquer quelles ont été, non seulement les préoccupations de ce ministère, non seulement les préoccupations du ministère précédent, mais encore celles de nombreux ministères antérieurs. 2
Depuis lors, de nombreux députés, MM. Piou, Jau-