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fautes qu'il n'avait point commises, il ne tarderait pas à suivre par-dessus bord le même chemin que le lest. Cet accident survint quelques semaines plus tard par les soins de M. Malvy. qui surprit le ministère en •défaut de laïcité.
Le cabinet Monis, dès sa constitution, eut à décider la suite quïl convenait de donner à la question. La vue que l'on a des choses au pouvoir est essentiellement différente de celle qu'on en a dans l'opposition et, appelés à l'exercice de la responsabilité, quelques-uns des nouveaux ministres se demandèrent s'il ne serait pas sage de faire, aux lieu et place du cabinet Briand, ce qu'on avait si véhémentement reproché à ce cabinet. On y était conduit par certains avis très nets de l'ambassadeur de France à Berlin et du ministère des Affaires étrangères. Dans une longue note très motivée, ie sousdirecteur des affaires politiques, M. Conty, avait rappelé le 13 mars les négociations antérieures, les causes lointaines, allemandes et anglaises, du consortium, le risque qu'il y avait à y renoncer. Il concluait :
Dans l'état actuel des relations franco-allemandes, l'abandon du consortium risque de provoquer à notre endroit quelqu'une de ces manifestations désagréables dont l'AllemagL Lumière.
A cet avertissement, le cabinet, prisonnier de son passé, ne s'arrêta point. Il comptait dans son sein ceuxlà mêmes qui avaient, selon leur propre expression. < monté l'affaire en épingle » contre M. Briand1. Il ne s'était pas toutefois annexé M. Viollette et ce dernier. resté rapporteur, n'avait aucune raison d'épargner un ministère qui avait négligé son concours, si ce ministère
1. On y comptait aussi quelques amis personnels de MM. Mille et Paix.
venait à prendre parti contre lui. Le 23 mars, le rapport Viollette était distribué: œuvre de diffamation imprécise et perfide, dont son auteur refusait d'ailleurs de prendre la responsabilité, dans laquelle ne figurait aucun des documents nécessaires à l'intelligence de la question et qui, après avoir célébré la campagne anticongolaise, concluait à la fois à l'illégalité de l'indemnité et à l'inutilité du consortium. A cette sommation, le gouvernement n'osa point résister et, six jours après, allant jusqu'au bout dans la voie où le précédent cabinet s'était imprudemment engagé, M. Messimy, ministre des Colonies, déclarait à la commission du budget que, non seulement l'indemnité ne serait pas payée, mais, qu'en outre, le consortium ne serait pas constitué. Le même jour, la compagnie de la N'Goko-Sangha en était infoimée par une lettre de M. Messimy.
Six jours plus tard, la question vient à la tribune à propos du budget des Colonies. Les socialistes, fidèles interprètes de la thèse énoncée en Angleterre dès 1901 par M. Morel, en France dès 1906 par M. Challaye, réclament « au nom de la justice supérieure au droit » la rupture arbitraire et globale de tous les contrats souscrits en 1899, pour une période de trente ans, par l'état français avec les sociétés concessionnaires. Le gouvernement, par l'organe de M. Caillaux, ministre des Finances, écarte cette solution simpliste. Il se borne à dire que le consortium franco-allemand ne sera pas constitué ; que l'indemnité ne sera pas payée et que, si la compagnie n'est pas contente, elle ira au Conseil d'État. De l'hypothèse qu'il pût y avoir un autre mécontent, c'est à savoir le gouvernement allemand muni d'un engagement écrit du ministre des Affaires étran-
gères de France — conclusion d'une négociation de vingt mois — pas un mot. Pas un mot non plus des origines internationales du consortium, des difficultés franco-allemandes, des difficultés franco-anglaises ; pas une allusion à ces nombreux et décisifs documents qu'on a lus ci-dessus. Rien qu'une simple affaire coloniale traitée d'un point de vue strictement colonial. La décision du gouvernement se motivait ainsi : il a été convenu qu'on ne donnerait plus de nouvelles concessions ; or le consortium serait une nouvelle société concessionnaire : donc pas de consortium.
Nous estimons que nous manquerions aux engagements pris devant le parlement si nous reconstituions par un détour, sous le prétexte d'un consortium, une nouvelle concession ; et, au reste, nous ne pourrions, en aucun cas, envisager une telle éventualité avec les dispositions qui avaient été inscrites dans le projet de consortium où certains comités qui n'étaient pas composés de nos nationaux, devaient en réalité avoir la plus grande partie des pouvoirs.
Nous ne pourrions non plus l'envisager qu'autant que le consortium aurait un pendant au delà de nos frontières et, comme presque partout autour de nous et, en tout cas, dans les territoires que nous devons considérer, le régime des grandes concessions a disparu, on se heurte, en fait, à des impossibilités que nous ne nous chargerons pas de résoudre.
En résumé, Messieurs, le Gouvernement est dans l'impossibilité de consentir le consortium français (Applaudissements.)
Après quoi, dans une brève intervention, M. Deschanel rappela par les procès-verbaux de la commission des Affaires extérieures comment les faiblesses administratives et diplomatiques antérieures avaient préparé et léterminé le développement de la question et en tira cette morale:
Je n'ajouterai qu'un mot pour conclure : que toujours et par-
tout, le gouvernement français défende ses nationaux, leurs intérêts et leurs droits ; qu'il se montre toujours ferme à l'égard de l'étranger et des affaires comme celle-là ne pourront même pas naître.
Pour donner la mesure de sa clairvoyance ou de sa •sincérité, M. Jaurès rectifia aussitôt :
On n'a pas péché par faiblesse envers les étrangers, mais par duperie envers les nationaux.
Le consortium était mort.
L'interruption de M. Jaurès, niant la faiblesse du gouvernement français à l'égard des étrangers, mérite d'être retenue. Car, par une curieuse coïncidence, une série d'événements allait immédiatement souligner que. seuls et une fois de plus, les étrangers bénéficiaient de l'incohérence de notre politique. D'abord, dès la fin de 1910, les maisons Holt, Hatton et Cookson, grâce à la main levée donnée le 20 avril par la Compagnie de la N'Goko-Sangha, avaient pu toucher à la Caisse des dépôts et consignations, leurs 603.000 francs. La compagnie française se retrouvait de la sorte en face de ses concurrents, dessaisie de son gage, appauvrie des 90.000 francs que l'État français avait perçus d'elle pour l'enregistrement des contrats dont il s'était ensuite affranchi, exposée à toutes les représailles d'une administration hostile, en mauvaise posture pour lutter et se développer. De plus, le régime des concessions ayant été aboli le 24 février 1911 dans le Gabon maritime, les maisons anglaises retrouvaient la possibilité, qu'elles utilisèrent sans retard, de se réinstaller sur le théâtre de leurs premiers exploits. Elles s'étaient enrichies de
1899 à 1906 en y recueillant illégalement le caoutchouc. Elles s'étaient enrichies en 1906 en l'évacuant au prix de 1.500.000 francs. Elles s'enrichissaient encore en 1911 en y rentrant gratuitement. Leur joie grande et compréhensible se manifesta le 24 mai 1911 par une fête solennelle offerte à M. Edmund D. Morel par ses admirateurs anglais et français. En présence des uns et des autres, « [l'apôtre désintéressé » du libre commerce, comme l'appelait le Courrier européen, reçut des assistants un chèque de 100.000 francs, dont 25.000 avaient été versés par M. John Holt, l'heureux bénéficiaire de l'indemnité de 1906 payée par le Congo français. Des comptes rendus officiels dans les journaux et une élégante plaquette imprimée spécialement racontèrent cette cérémonie1. Une fois de plus triomphaient, indissolublement unis, la «morale » et «l'intérêt pratique ». Et c'est la caisse du Congo qui faisait finalement les frais des attaques dirigées contre lui.
La France, peut-être, y gagnait moins. La commission du Sénat l'a discrètement marqué dans son rapport :
On sait quels incidents ont tenu en suspens en France l'approbation définitive de ce consortium.
On sait aussi de quels commentaires la presse allemande a entouré ces incidents.
Il n'était pas dans le mandat de votre commission de faire une enquête sur cette question. Elle s'est bornée à enregistrer dans le compte rendu de ses séances les déclarations de M. Caillaux, président du Conseil.
A la date du 13 mars 1911, à la suite de renseignements divers,, le département des Affaires étrangères émettait l'opinion que l'élément allemand du consortium serait assez puissant pour agiter l'opinion publique, et qu'il pourrait résulter de l'échec des
1. Voir le Courrier européen du 10 juin 1911 et la brochure The public présentation to M. Edmund D. Morel.
négociations, un mécontentement si vif à l'égard de la France, que le gouvernement de Berlin ne puisse y demeurer indifférent. Et, de fait, d'une façon générale, on sembla en Allemagne disposé à conclure de ces faits, à l'impossibilité de mener à bien une association d'intérêts économiques avec la France.
Le bon sens, en effet, indiquait que cet échec, s'ajoutant aux échecs marocains de la collaboration francoallemande, coïncidant avec la marche sur Fez, porterait un nouveau coup à la politique de 1909 *. De plus en plus, l'Allemagne, suivant l'expression employée à Kissingen, devait, par nos fautes, en même temps que par ses convoitises, être conduite à « chercher ailleurs » .