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j M. Caillaux saisit aussitôt de la question ses collègues des Colonies et des Affaires étrangères et les trois ministres, cherchant un interlocuteur français en position de répondre aux propositions allemandes, firent appel à M. Fondère, directeur des messageries fluviales du Congo, dont le caractère et la compétence sont unanimement appréciés dans les milieux coloniaux. M. Jenouvrier a fort bien précisé au Sénat l'état d'esprit dans lequel M. Fondère accepta des suggestions entièrement nouvelles pour lui.
Je ne l'ai jamais vu, je ne lui ai jamais parlé, mais les meilleurs d'entre vous, Messieurs, m'ont dit que c'était un homme d'une honnêteté parfaite.
Directeur d'une grande société de navigation au Congo et dépendant à ce titre, dans une certaine mesure, du Gouvernement, son meilleur client pour le transport du matériel et du personnel sur le haut-fleuve, M. Fondère crut devoir accepter une invitation par laquelle on faisait appel à son patriotisme et qui, d'un autre côté, flattait son amour-propre. D'ailleurs, on ne lui demandait rien que de très avouable.
De quoi s'agissait-il ? D'aller à Berlin, traiter avec M. Semler, le grand colonial allemand, des questions d'ordre économique intéressant l'Afrique. M. Fondère se rendit à Berlin. Il y arriva exactement à la date du 11 mai 1911. Pendant deux jours, il s'entretint avec M. Semler et les suggestions que la conversation amena entre les deux interlocuteurs furent telles que M. Semler crut devoir déclarer qu'il entendait en référer au sous-secrétaire d'État allemand aux colonies.
Saisi de la question le 6 mai, M. Fondère accepta de partir pour Berlin. M. Caillaux, avant son départ, lui rappela que la négociation avait un caractère privé : évidemment, si l'on envisage le caractère juridique de l'affaire qu'il s'agissait de constituer. Il n'en reste pas moins que, comme dans les affaires précédentes, l'initiative première était d'ordre gouvernemental, — [allemande
d'abord, française ensuite, — qu'on avait fait appel à M, Fondère, comme on avait fait appel pour le consortium à la compagnie de la N'Goko-Sangha, pour la Société marocaine de Travaux publics au Crédit foncier d'Algérie et de Tunisie et que c'est l'accueil, favorable au moins en principe, réservé par les membres du gouvernement français aux suggestions du baron de Lancken, qui avait déterminé l'entrée en scène de M. Fondère. C'était toujours la méthode définie par l'accord de 1909, les deux gouvernements « cherchant à associer leurs nationaux dans les affaires dont ceuxci pourraient obtenir l'entreprise. »
Le 12 mai, M. Fondère eut à Berlin avec M. Semler, interlocuteur allemand désigné par le gouvernement impérial, une entrevue préliminaire. Le 17 mai, M. Fondère rendit compte de son voyage au ministre des Colonies. Le 24 mai, M. Semler vint à son tour à Paris et, en présence du baron de Lancken, fut dressé un avant-projet de contrat destiné à être soumis à l'approbation des deux gouvernements. Il s'agissait de construire un chemin de fer desservant le Cameroun allemand et le Congo français, avec un parcours approximativement égal sur le territoire des deux colonies et un terminus situé en un point à choisir de la frontière franco-belge sur l'Oubanghi. Les deux gouvernements devaient s'engager à concéder à la nouvelle ligne toutes facilités de tarifs et de douanes et à lui ménager un prolongement en territoire belge. Le gouvernement allemand devait s'engager à autoriser le transport des troupes françaises à destination du Congo français. Le capital était de 1 million de marks. La présidence devait être alternative et le nombre des administrateurs de
chaque nationalité égal. La garantie d'intérêt devait être de 3 %. La société d'études constituée par le contrat, pourrait céder ses droits à la société constituée pour la construction et l'exploitation.
Ce projet fat remis le 25 mai par M. Fondère à M. Messimy en présence de MM. Semler et de Lancken. M. Fondère fut ensuite reçu le 6 juin par M. Gruppi. Le projet, aussitôt étudié par le ministère des Colonies, provoqua de la part de ce ministère une appréciation formulée dans deux notes qui, sans aboutir à une conclusion catégorique, semblaient plutôt négatives. Ces deux notes indiquaient que la construction du chemin de fer projeté faciliterait l'exploitation des entreprises françaises du bassin de la Sangha et de l'Oubanghi, augmentant ainsi les recettes de la colonie qui prélève 15 % sur les recettes des sociétés ; qu'il ouvrirait, en outre, une route rapide vers le haut pays. Elles ajoutaient que, dans un avenir plus ou moins lointain, toute la partie de l'Afrique équatoriale française située au nord de la Sangha nous échapperait économiquement, le pays au nord d'Ouesso dépendant à ce titre du Gameroun, de la Nigeria ou même du Soudan égyptien: mieux valait donc que ce fût plus tôt que plus tard. Les avantages pour l'Allemagne étaient, en premier lieu, de faire du Cameroun le débouché de la région sus- visée.
La zone d'influence économique, que le Gameroun s'annexerait ainsi, serait égale à deux fois environ la superficie de cette colonie.
Or cette zone, bien qu'incomplètement occupée, représentait dès maintenant un commerce de 20 millions de francs : donc sacrifice économique considérable.
L'influence politique suivant l'influence économique, dix ans
S56 LE MYSTÈRE d' AGADIR
après l'achèvement du chemin de fer, l'action des autorités françaises dans les zones dépendant économiquement du Cameroun deviendrait impossible.
Les deux notes concluaient à peu près dans les mêmes termes :
L'opération est incontestablement avantageuse pour l'Allemagne. La construction de cette voie ferrée assurerait définitivement un brillant avenir au Cameroun qui deviendrait ainsi la base d'une des principales voies de pénétration vers l'Afrique centrale. Les avantages qu'en retirerait la France sont moins évidents. L'espoir qu'elle pourrait légitimement avoir de drainer les produits du centre africain par le Congo et l'Oubanghi devrait être définitivement abandonné.
L'autre note disait :
L'opération semble avantageuse, parce qu'elle règle une difficulté qui se représentera nécessairement dans l'avenir, qui nécessairement se résoudra contre nous et dont la solution nous sera alors plus pénible qu'à l'heure actuelle, parce qu'à ce moment, les sacrifices faits seront considérables alors qu'aujourd'hui ils sont des plus restreints.
Ces conclusions, à divers titres pouvaient, dans le sens pour et dans le sens contre, prêter à la critique. Dans le sens pour, l'axiome suivant lequel la France était appelée de toute façon à perdre tôt ou tard économiquement d'abord, politiquement ensuite, les bassins de la Sangha et de l'Oubanghi, s'inspirait d'un singulier état d'esprit. En second lieu, l'affirmation que ces régions seraient impossibles à gouverner politiquement, le jour où elles auraient le Cameroun pour débouché, est essentiellement discutable. Plusieurs parties de l'Afrique française sont économiquement tributaires
de possessions étrangères : cela ne les empêche pas de présenter pour la France un intérêt réel. Les arguments invoqués par les bureaux en faveur de la combinaison projetée étaient donc sans grande valeur. Les arguments contre valaient-ils mieux ? Il ne le semble pas. En effet, pour que les produits de POubanghi et de la Sangha prissent la route du Cameroun, il n'était pas besoin qu'il existât un chemin de fer franco-allemand allant jusqu'à la frontière franco-belge. Il suffisait que l'Allemagne, sur son propre territoire, construisît jusqu'à la frontière française une voie ferrée : cette voie eût drainé le territoire français, comme le chemin de fer algérien de Colomb-Béchar a drainé, dès son ouverture, les produits du Tafdalet marocain. Dans ces conditions, n'était-il pas plus avantageux de s'entendre avec l'Allemagne pour l'organisation de ce débouché plutôt que d'en subir la création autonome par nos voisins ? D'ailleurs, l'idée de faire sortir une partie des exportations de l'Afrique équatoriale française par un chemin de fer étranger n'avait rien de nouveau, puisque, depuis des années, le seul débouché ferré du Congo français est le chemin de fer belge de Matadi. Au surplus, la thèse générale, qui consiste à prétendre qu'on appauvrit une colonie en lui ouvrant une porte, fût-ce en territoire étranger, n'est pas admise sans conteste. A propos du Congo même, la thèse contraire a été soutenue, notamment par le colonel Moll, qui disait le 29 juin 1908 à la commission des Affaires extérieures de la Chambre des Députés :
Nous profiterons, autant que les Allemands de leur chemin de fer, s'ils le prolongent jusqu'à la Sangha. Nous en profiterons au même titre que nous profitons du chemin de fer du Congo belge.
Cela raccourcira le trajet pour nous et pour nos produits. Je ne demande qu'une chose, c'est qu'ils poussent leur chemin de fer jusque-là.
Cette thèse s'oppose presque terme pour terme à celle du ministère des Colonies. Sans donc porter ici, — ce n'en est pas le lieu, — une appréciation technique sur un projet quelque peu improvisé, si l'on en juge par la rapidité de sa genèse, on a le droit de penser que l'examen des services compétents avait été plus sommaire encore et qu'il avait résolu par des affirmations à première vue contestables des problèmes qui eussent mérité d'être analysés de plus près.
M. Cruppi, ministre des Affaires étrangères, et M. Caillaux, ministre des Finances, formulèrent des critiques d'un autre ordre. Il estimèrent que le contrat d'études était, en réalité, un contrat de concession et que, dans la forme où il était conçu, il ne pouvait avoir de suite immédiate. Cette conclusion fut approuvée par le Conseil des ministres, au début de juin, en l'absence de M. Monis, grièvement blessé le 21 mai et communiquée le 10 juin à l'ambassadeur d'Allemagne. Il a été déclaré par M. Caillaux à la commission du Sénat que, dans sa pensée, la réponse négative ne visait qu'un état momentané de la question et que la négociation était appelée à se poursuivre. Les notes du ministère des Colonies, qu'on a lues plus haut, visaient pourtant le principe même de la ligne plutôt que les modalités de la société. Tout chemin de fer Congo-Cameroun aurait eu les mêmes inconvénients que le projet Fondère- Semler. Dès lors, c'est le principe même qu'on aurait dû écarter, au lieu de prêter les mains à la négociation que proposait le baron de Lancken et, par suite, au lieu
d'appeler M. Foncière à s'occuper de la question, on aurait dû répondre négativement à la demande initiale allemande. Une fois de plus, comme dans la question des travaux publics au Maroc l'année précédente, il apparaissait que nos ministres ne savaient pas ce qu'ils voulaient. Au total, toute cette affaire paraît avoir été conduite par le Gouvernement correctement, mais de façon superficielle, avec des alternatives de faveur et de défaveur, qui témoignent de peu d'esprit de suite. Elle est nettement distincte, à ce titre, de la longue et minutieuse étude à laquelle avait donné lieu, dix-neuf mois durant, de la part de tous les ministères et commissions compétents, celle du consortium congolais.
Quoi qu'il en soit, la négociation, qui devait être reprise dans de meilleures conditions, ne le fut pas avant le 23 juin, date de la chute du cabinet Monis. A la veille d'Agadir, un échec de plus s'ajoutait ainsi à la liste déjà longue des déceptions infligées à la collaboration économique de 1909. Maroc et Congo se répondaient. Le cabinet Monis avait voulu donner à l'Allemagne après la grave erreur du consortium dénoncé, un gage de bonne volonté. Il n'y avait pas réussi et, au moins dans la forme, paraissait responsable, par son refus du 10 juin, de ce nouvel insuccès.
CONCLUSION
Le consortium congolais a été la conclusion logique et opportune de la politique regrettable suivie, depuis 1899, par le gouvernement français vis-à-vis de l'Allemagne, d'une part, vis-à-vis de l'Angleterre, de l'autre. Il a, de plus, trouvé dans l'accord franco-allemand de 1909 une justification logique.
De même que l'idée première de ce consortium appartient aux gouvernements, de même, la négociation d'où il est sorti a été conduite par eux. Le gouvernement français, pour le réaliser, s'était engagé, suivant le vœu de la commission des Affaires extérieures, à indemniser la Compagnie de la N'Goko-Sangha. Celle-ci, par contre, lui apportait, outre un tiers de son territoire, l'abandon de ses réclamations contre les Allemands et la mainlevée de sa saisie-arrêt contre les Anglais. Le gouvernement français obtenait ainsi du même coup la solution d'une difficulté franco-allemande et d'une difficulté francoanglaise. En outre, il s'assurait une garantie pratique de la frontière Congo-Cameroun, un appui utile dans la défense du régime des concessions, des facilités marocaines par l'extension de l'accord du 8 février.
Une campagne habilement organisée par les défenseurs français de la thèse anglaise du « libre commerce » a réussi, grâce au concours des ambitions parlementaires et par l'altération systématique de la vérité, à
jeter bas cette combinaison sage, sinon brillante. Cette campagne a servi les intérêts britanniques, provoqué la chute du ministère Briand et sensiblement aggravé le mécontentement qu'inspirait à l'Allemagne l'échec marocain de l'accord 1909. Coïncidant avec la marche sur Fez, l'abandon du consortium par le cabinet Monis a incontestablement contribué à précipiter la crise de 1911. Le ministère des Affaires étrangères l'avait prévu. Le Sénat l'a constaté.
Ainsi les intrigues d'affaires et les menées de couloirs ont exercé sur la politique extérieure de la France, pendant ces quelques mois, une décisive action. Le conflit, qui a éclaté à Agadir, ne peut s'isoler ni des unes ni des autres. C'est une page fâcheuse de notre histoire nationale.