LÀ MARCHE SUR FEZ
L'alarme qui, en 1911, détermina Moulay-Hafid à appeler la France à son secours, était depuis longtemps prévue.
Dès le 30 juin 1909, notre consul à Fez écrivait :
« La situation du makhzen est très précaire. » Le succès remporté sur le rogui n'avait pas eu de durables conséquences. La frénésie sauvage, dont témoignait Moulay- Hafid, s'expliquait par la peur et le désir de « créer la terreur ». Le 15 septembre, M. Regnault signale le danger d'un soulèvement général. Le 30 septembre, « tout le Haouz de Marrakech est dans un état d'agitation qui présage de nouveaux troubles ». Le 17 décembre, le makhzen est fort ému de l'arrivée de Moulay- El-Kébir à Taza, présage peut-être d'un nouveau mouvement insurrectionnel dans la vallée de l'Oued- Inaouen. Le 31 décembre, le consul de France à Fez signale que le prestige dont le makhzen jouissait dans les tribus depuis la capture du Bou-Hamara a sensiblement diminué. Le 11 mars 1910, le sultan est obligé de s'incliner devant les exigences de Raissouli. Le 20 avril, l'agitation s'apaise dans la région de Taza. Mais le sultan doit renoncer à y envoyer des forces. Le 6 juin, Moulay-El- Kébir est proclamé par huit tribus, à peu de distance d'une mahalla chérifienne « très affaiblie par la désertion de deux tabors ». A l'automne, la mahalla envoyée contre les Hyaina subit un échec complet. Le 11 janviei 1911, le consul de France écrit :
Malgré la présence du sultan, le Nord est moins pacifié que le Sud. Depuis la disparition du Rogui et des autres partisans, il n'y a plus de mouvement insurrectionnel proprement dit ; mais, à l'exception du Gharb et du Guich, les tribus cherchent à se soustraire le plus possible à l'autorité du makhzen. L'échec de la mahalla des Hyaina a permis aux Berbères de se rendre compte de la faiblesse du pouvoir central.
Le makhzen manque de ressources.
La réforme militaire nous donne des gages très sérieux des nouvelles dispositions du sultan. Seulement, une réforme militaire, si limitée et si modérée qu'elle soit, exige des ressources régulière-
ment assurées. Réduit à ses seuls moyens financiers, le makhzen ne peut pas poursuivre l'œuvre commencée. La réorganisation de l'armée entreprise par notre mission militaire échouera forcément. Or ce ne serait pas là seulement un échec pour notre influence : le makhzen serait désarmé devant l'anarchie grandissante. Ce serait la chute du régime.
Le 18 janvier 1911, le chargé d'affaires de France ajoute :
L'ancienne société marocaine se désagrège de plus en plus depuis deux ans. Aussi devient-il de plus en plus nécessaire, pour éviter l'anarchie politique, de renforcer le pouvoir central et de lui donner les moyens, sinon de gouverner tout l'empire, au moins de maintenir dans l'obéissance le nord, tandis que le makhzen s'établira dans le sud.
Le 8 février, M. Gaillard insiste sur la position critique où nous avons laissé tomber le sultan et sur nos devoirs immédiats.
Je suis persuadé que le gouvernement de Moulay-Hafid, paralysé par les abus de la protection et privé des ressources des ports, est destiné à s'effondrer dans un avenir peu éloigné, si la réorganisation militaire n'est pas complétée par la réforme administrative et financière.
Le sultan, qui s'en rend compte, prendra les décisions nécessaires, mais seulement s'il est soutenu par nous et s'il reçoit de nous les assurances qu'il réclame.
Le 28 février, nouveau télégramme, non moins alarmant, de M. Gaillard.
La mahalla chérifienne est partie hier. Toutes les tribus de l'ouest et du nord-ouest de Fez, Beni-M'tir, Guerouan et Beni- Assen, se sont mises d'accord pour résister au makhzen.
Bref, l'autorité du sultan, demeurée constamment précaire, était, au début de 1911, plus menacée que
jamais. Est-il besoin de rappeler, qu'en négligeant de développer, par un emprunt garanti, les ressources du makhzen et le contrôle de ces ressources, en interdisant pendant de longs mois à la mission militaire d'accompagner les mahallas, en tardant d'octobre à mars à accueillir les demandes pressantes de renforts du chef de la mission, le gouvernement français avait pris, dans le développement de cette situation inquiétante, une lourde responsabilité1 ?
Les événements, dès lors, allaient se précipiter, menaçant, non plus seulement le trône de Moulay-Hafid, mais la sécurité des Européens, obligeant par là même la France à remplir, par ses propres moyens, le rôle auquel, depuis 1909, elle aurait pu et elle aurait dû préparer le sultan. Le 23 mars 1911, M. de Billy, chargé d'affaires de France à Tanger, donne l'alarme. Il récidive le 26 et le 29. Il ne s'agit encore que de combats analogues à ceux des mois précédents, plus inquiétants cependant : car c'est tout près de Fez qu'ils ont été livrés. Le premier a eu lieu le 12 mars sous les murs de la capitale entre la mahalla chérifienne et les Beni-Hassen qui ont été repoussés. Puis l'agitation gagne les Beni-M'tir qui viennent razzier tout près de Fez.
Il est à craindre, ajoute M. de Billy, que, si les Berbères persistent dans leur attitude, les tribus des environs de Fez ne se rendent compte de la faiblesse du makhzen. Dans ce cas, la situation pourrait présenter des dangers pour les colonies européennes de la capitale.
Malgré ce péril, il ressort de la dépêche adressée le 29 au département par le chargé d'affaires, qu'on per-