Voir ci-dessus, pages 89 et suivantes
siste à limiter le concours que le sultan, — à qui nous avions imposé l'obligation de congédier les instructeurs turcs, — peut attendre des instructeurs français. Moulay- Hafid est obligé d'insister pour que les membres de la mission militaire, — combien peu nombreux, on l'a vu, — marchent avec la mahalla pour débloquer la ville. Il lui faut marquer avec force, ce qui est l'évidence, que cette opération intéresse les colonies européennes autant que le makhzen. Il obtient enfin satisfaction.
Mais, très vite, la situation s'aggrave. A Meknès, une agitation se développe en faveur de Moulay-Slimane. Le 2 avril, M. Gaillard écrit que « les tribus qui soutiennent le makhzen sont prêtes à faire défection dès qu'elles seront convaincues de son impuissance. » Il en est de même des troupes inorganisées de la mahalla de Ben-Djillali. La conséquence, ce sera un mouvement insurrectionnel à Fez et, dès lors, nul moyen de garantir la sécurité des Européens. L'investissement de la capitale est désormais complet et, la capacité de rayonnement du pouvoir central disparaissant, l'insurrection s'étend aussitôt. En gagnant le Gharb, c'est la route Tanger- Fez qu'elle coupe. Dès lors, le sultan n'a plus d'espoir que dans la poignée de Français qu'on a si imprudemment refusé de renforcer en temps utile. Les forces disponibles sont si peu nombreuses que « l'on ne peut faire plus que défendre les murs ». Sans doute, on espère toujours que des renforts arriveront du Haouz : mais cette arrivée est problématique. Les insurgés paraissent unis, car la détresse du makhzen assure cette unité. Les attaques se succèdent à bref intervalle. Le 2 avril, les Berbères attaquent au sud. Sous le commandement de l'adjudant Oulibou, de la mission militaire, les Chérifiens les repous-
sent. L'après-midi, nouvel assaut : l'artillerie, servie par nos instructeurs, les met également en déroute. Mais de tels efforts ne peuvent se répéter. On manque d'argent, de vivres et de munitions. C'est alors qu'avec un admirable entrain notre agent consulaire à El-Kçar, M. Boisset, essaye de ravitailler la mahalla du commandant Brémond qui opère au nord de Fez. Malgré son audace, il n'y réussit pas.
On arrive ainsi au 3 avril. L'heure des décisions va sonner. M. de Billy télégraphie coup sur coup, à mesure que les nouvelles lui parviennent. Pour éviter d'agir, nous essayons de bluffer.
Le succès des troupes du sultan, qui ont repoussé à Fez les Berbères le 2 avril, a été grossi intentionnellement, mais la situation reste néanmoins des plus précaires et les éventualités les plus graves sont possibles.
Le 12, nouvelle aggravation, Le 13, l'appel retentit, plein de détresse :
Le commandant Brémond a un besoin urgent de munitions et Fez ne peut plus rien lui envoyer. Quelques caïds de la mahalla Brémond commencent à intriguer contre le commandant. D'autre part, le ravitaillement en vivres de ses hommes devient tous les jours plus difficile. La mahalla est dans la boue jusqu'aux genoux. La résistance s'accentue et les tribus fidèles fléchissent. Le commandant demande que l'on accélère par tous les moyens l'envoi de la mahalla du Haouz.
Le 18, pressé par la situation, notre représentant à Tanger transmet au gouvernement français la prière désespérée du sultan : que l'on convoque, avec notre concours, la harka delà Chaouïa, qu'on la réunisse à tous les autres contingents possibles, Beni-Meskin, Douk-Kala, gens de Rabat, et qu'au plus vite elle marche sur Fez.
Mais, depuis le 10, la situation s'est encore aggravée. Les courriers sont pillés ou assassinés. Les Beni-Sadden et les Beni-Ouarain ont trahi le sultan et rallié les rebelles. On attend d'un moment à l'autre la défection des Oulad-Djammar. Le sultan appelle à lui le commandant Brémond. Le 27, Moulay-Hafid nous adresse une lettre d'instantes supplications. Il demande que la harka soit appuyée par une force française. Dès ce moment, on peut craindre à tout instant, qu'une catastrophe ne se produise à Fez. Des télégrammes du 7 mai, du 18 mai, précisent cette crainte. Ce qu'est alors la situation, un rapport d'ensemble du commandant Brémond, en date du 24 juillet suivant, va nous l'apprendre. A chaque instant, les forces irrégulières, que maintenait tant bien que mal le colonel Mangin, passent à l'ennemi. Depuis, le 28 avril, les tabors se révoltent à peu près chaque jour. Le 2 mai, les habitants de Fez-Djedid se réfugient dans la vieille ville, qui impose au makhzen un nouveau pacha. Les serviteurs du sultan n'osent plus sortir du palais. L'investissement est complet. Le 3 mai, une surprise manque d'enlever un quartier de la ville. Le 4, attaque générale : à 1.500 mètres du camp, débandade, que maîtrise le commandant Brémond, cependant que les gens de la ville lui tirent dans le dos. Il faut renoncer dès lors à tenter des sorties . « Nous ne pouvions plus que durer et, sans secours extérieur, il nous était impossible de vaincre. » Le 8, le blocus se fait plus étroit encore. Le 11, assaut sur le front nord, repoussé à trois heures du matin ; autre assaut sur le front ouest. « Pendant quelques instants le chef de la mission et quelques instructeurs se trouvèrent au centre d'une vive fusillade très rapprochée. » Après cette attaque, il reste de quoi se
battre deux fois encore : 170 coups de 75, 150 de 80. Du 16 au 22, nouvelles désertions. Le 18, attaque repoussée, mais cette fois, l'ennemi a amené un canon Krupp. Une nous reste, à nous, de munitions d'artillerie que pour un seul combat. Et dans quelles conditions ! Le 19, complot pour enlever comme otages les consuls et le colonel Mangin et tuer les autres instructeurs. « Les instructeurs doivent rester dispersés de manière à rendre difficile leur assassinat simultané. » Il n'y a plus de munitions d'artillerie.
En présence de cette angoisse, le gouvernement fran çais pouvait-il rester impassible? Le cabinet Monis ne le pensa point et ceux-là mêmes, qui en 1911 avaient critiqué sa décision, lui ont rendu, depuis, un juste hommage. Il la prit, parce que c'était son devoir de la prendre et bien que les socialistes qui votaient avec lui ne se fissent pas faute de répéter chaque jour que le drame de Fez n'était qu'une comédie. Dès le 19 avril, à la première demande du sultan, M. Cruppi, ministre des Affaires étrangères, avait donné l'ordre au général Moinier de « faire procéder à la levée de la harka de la Chaouïa et de faire accompagner El-Mrani par un ou plusieurs officiers français en mesure de le conseiller et de prendre de l'autorité sur les khalifats ou caïds des Chaouïa par qui les contingents marocains seraient commandés ». Le but immédiat était « d'occuper sans retard Kasba- Knitra et d'y conduire un convoi de munitions destiné au commandant Brémond ». Le même jour, M. Cruppi, estimant avec raison que cette mesure ne suffirait pas si la situation s'aggravait à Fez, télégraphiait de réunir les goums de la Chaouïa et d'étudier, en outre, la formation d'une colonne volante. Le 24 enfin, avisé du péril
croissant de Fez et de la colonne Brémond, M. Cruppi télégraphiait à M. de Billy pour ordonner une marche en avant, dont le terme devait être la rive droite du Bou-Regreg, d'où l'on pourrait, en cas de besoin, se porter rapidement sur Fez.
Pour y procéder, le Gouvernement ne disposait que de 7.000 hommes dispersés dans la Ghaouïa, savoir le corps d'occupation tel qu'il était à la fin de 1910, plus les deux bataillons et les deux sections d'artillerie envoyés fin mars à Casablanca en vue de châtier les Zaers. Ce n'était évidemment pas assez. Aussi, dès le 17 avril, M. Berteaux, ministre de la Guerre, avait-il prescrit l'embarquement immédiat de 4 bataillons, 1 escadron, 1 batterie, 1 goum algérien. A ces forces, devaient s'ajouter les goums marocains de la Chaouïa, les tabors de police de Casablanca et de Rabat, la mahalla chérifienne de Rabat et la harka que devait lever El-Mrani. Le but initial était de renforcer le commandant Brémond et de porter l'approvisionnement de sa mahalla à 800 coups de 80 de montagne et 400.000 cartouches. Mais, les événements se précipitant, de nouveaux renforts sont envoyés le 23 avril, savoir : 10 bataillons, 4 escadrons, 3 batteries, 3 compagnies du génie. Le 26 avril enfin, la direction générale des opérations « qui se dérouleront dans la région comprise entre Casablanca et Fez » est confiée au général Moinier. Le 16 mai suivant, les instructions d'ensemble qui devront le diriger dans l'accomplissement de sa mission lui sont adressées par le gouvernement. Ces instructions, après avoir rappelé le péril de Fez et les demandes du sultan, définissaient le but de l'opération:
Coopérer avec les troupes chérifiennes afin de rétablir les communications régulières entre Fez et les ports, d'assurer la sécu-
rite des résidents étrangers de façon à ce que le makhzen fût à même de poursuivre l'organisation d'une troupe chérifienne suffisante pour maintenir l'ordre et faire respecter l'autorité du sultan.
Le Gouvernement ajoutait que «cette action s'exercerait en conformité avec les principes de l'acte d'Algésiras », Gela dit, les règles suivantes étaient recommandées à l'attention du commandant en chef.
Vous ne perdrez pas de vue :
1° Que nous ne devons rien tenter qui puisse nuire à l'indépendance du sultan ou diminuer le prestige de sa souveraineté ;
2° Que nous ne nous proposons pas une occupation de nouveaux territoires marocains qui serait contraire aux véritables intérêts de notre politique ;
3° Que les opérations du corps expéditionnaire doivent être aussi réduites que possible et rapidement terminées.
Nous vous efforcerez, en conséquence, de faciliter les négociations qui devront être poursuivies avec les tribus afin d'amener leur soumission.
Dès que vous serez en communication avec notre consul à Fez, vous tiendrez compte des avis d'ordre politique qu'il vous fera parvenir et vous vous concerterez avec lui pour vos rapports avec le makhzen et vos visites au sultan, ainsi que pour vos relations avec l^s consuls.
En conséquence, il convenait d'abord de faciliter les négociations avec les tribus afin d'amener leur soumission ; de n'occuper la capitale que par des forces chérifiennes, les troupes françaises restant en dehors ; de ravitailler sans délai l'armée du Sultan ; de la renforcer au moyen de goums et de contingents marocains ; de ramener nos troupes en arrière, dès que cette opération serait terminée et de laisser au gouvernement marocain le soin et les moyens de poursuivre ces ré-
formes. Le général était, en outre, invité à châtier au retour les Zaers et, en cas de besoin, autorisé à appuyer une opération « limitée » des contingents chérifiens sur Meknès, si cette ville continuait à être un foyer dangereux pour la tranquillité du pays. En d'autres termes, le gouvernement français, obligé de constater qu'on n'avait rien fait depuis 1909 pour « renforcer les troupes chérifiennes jusqu'à l'effectif nécessaire », chargeait le général Moinier d'improviser cette réforme dès son arrivée à Fez, de faire en deux semaines ce qu'on n'avait pas réussi à faire en deux ans : douloureuse conséquence d'une incurie prolongée.
Malgré certaines erreurs techniques commises par l'administration de la guerre dans la formation du corps de débarquement, le général Moinier s'acquitta de sa tâche avec un plein succès. Le rapport d'ensemble, rédigé par lui en juillet 1912, permet de résumer son œuvre. De la fin d'avril au 11 mai, les troupes se concentrent à Knitra. Le 11, elles se mettent en marche. Le 21, à deux heures de l'après-midi, elles arrivent sous les murs de Fez sans avoir rencontré de résistance sérieuse, mais après de rudes épreuves physiques. Du 19 au 2 juin, une série de balayages ouvrent définitivement la route suivie par la colonne et que certaines tribus avaient essayé d'intercepter. Du 6 au 10 juin, la route de Fez-Meknès est à son tour dégagée et Meknès occupé par des troupes chérifiennes qu'appuie un petit détachement français, le prétendant Moulay-Zin fait prisonnier. Du 18 au 28 juin, la sécurité étant déjà complète aux environs immédiats de Fez, nous soumettons les Beni-M'tir, âme de la rébellion. Du 1er au 9 juillet, la route directe de Meknès à Rabat par les Zemmour est déblayée. Les
territoires occupés sont divisés en deux zones, zone de Meknès (général Dalbiez), zone de Rabat-Mehedia (général Ditte), le but étant uniquement la surveillance des tribus et la préparation d'une organisation chérifienne. Nos troupes accomplissent en même temps des travaux d'intérêt général : création de la base de Mehedia, des lignes télégraphiques de Bou-Snika à Rabat, de Rabat à Mehedia, de Rabat à Si-Allal-Bahraoui, tentatives de navigation du Sebou.
Le général Moinier, au cours de ses opérations, avait pu constater dans quelle lamentable anarchie avait été laissé le Maroc, ce, en dépit de l'accord 1909 qui avait reconnu l'intérêt spécial que nous avions à y mettre de l'ordre.
C'est à des abus criants, à des exactions éhontées qu'il faut faire remonter les causes de la révolte des tribus. S'il y a au Maroc un makhzen qui s'entoure des formules traditionnelles lui donnant un faux air de gouvernement suranné, il n'y a plus aucune administration dans le sens que nous attachons à ce mot. On ne s'y préoccupe nullement des besoins des contribuables pour y satisfaire dans la limite des ressources, on se borne à les exploiter et à leur extorquer les plus fortes sommes possibles, sous les prétextes les plus divers. Tout fonctionnaire, ayant généralement payé sa charge et certain d'avoir bientôt à la céder à un plus fort enchérisseur, a pour principal souci de rentrer, et au delà, dans ses déboursés et ne laisse arriver aux caisses du sultan qu'une minime fraction de ses profits.
Quelle plus dure critique concevoir de notre abstention de trente mois? Le général avait également constaté combien peu nous avions su prendre d'ascendant sur l'esprit du sultan, combien Moulay-Hafid restait rebelle à nos conseils, insouciant à l'égard des fonctionnaires choisis par lui. La révocation (26 mai) du grand vizir Glaoui avait produit bonne impression. Mais le général
Moinier estimait que l'anarchie continuerait tant que la France ne prendrait pas en mains un contrôle effectif de l'administration marocaine.
Sans égard à ces conclusions, le gouvernement français, pendant ces deux mois de campagne, avait poussé jusqu'à l'excès le soin de répudier tout projet contraire à l'acte d'Algésiras et n'avait pas un instant cessé de rappeler au général en chef le caractère provisoire de la tâche qui lui était confiée. Le 3 juin, il avait été spécifié qu'on n'enverrait pas de nouveaux renforts en Chaouïa et qu'on ne ferait rien par la route de Taza. Le général Moinier avait été invité à assurer l'ordre au moyen des troupes chérifiennes portées à 5.000 hommes. Son premier soin devait être de préparer son retour qui commencerait dès la formation des nouvelles recrues marocaines (8 juin). Le 20 juin, ordre lui était donné de commencer son mouvement de retraite. C'était au lendemain de l'opération de Meknès et il s'en fallut de peu, semble-t-il, que le gouvernement, qui l'avait autorisée pourtant, ne la blâmât. Le 27 juin, nouveau télégramme relatif à la ligne de communication Rabat-Meknès-Fez. Le 29, ordre de replier de Ras-el-Ma sur Meknès le gros de l'arrière-garde qui doit veiller, — de loin — à la sécurité de Fez. Le 2 juillet, départ de Meknès. Le 9, arrivée à Rabat. Mais, à ce moment, on savait, depuis huit jours, que les précautions restrictives du Gouvernement n'avaient pas suffi à contenir l'Allemagne. Depuis le 1er juillet, le Panther était à Agadir.
L'ATTITUDE DE l' ALLEMAGNE
L'expédition de Fez, indispensable du point de vue franco-marocain et conséquence des erreurs de deux ans, posait sous une forme nouvelle la question des relations franco-allemandes.
De ce fait, le gouvernement français, après avoir négligé d'exercer les droits qu'il tenait indiscutablement de l'accord du 8 février 1909, était obligé de revendiquer ceux que cet accord ne lui assurait pas explicitement. Le gouvernement impérial n'eût pas formulé d'objections à un large emprunt marocain garanti par l'État français et comportant, par la force des choses, l'extension pratique de notre contrôle sur les administrations chérifiennes. Le gouvernement impérial n'eût pas pu en formuler davantage contre le renforcement de notre mission militaire et la création, par ses soins, d'une armée marocaine assez nombreuse et assez disciplinée pour maintenir l'ordre. En était-il de même à l'égard de notre marche sur Fez, corollaire logique, mais extrême de notre intérêt spécial, alors surtout que, par notre négligence à recueillir les fruits immédiats de l'accord de 1909, nous avions reculé jusqu'à l'invraisemblance les bornes de l'insouciance ? De toute évidence, l'attitude de l'Allemagne, en présence de l'obscurité des textes, se déterminerait non par ses engagements, mais par ses intérêts et par ses sentiments.
Ce n'était pas là une garantie pour îa France. Car, au mois d'avril 1911, les bonnes dispositions de l'Allemagne étaient plus que problématiques. Elle avait perdu toute foi dans la formule de 1909. Après les vastes espoirs de réalisation qu'elle avait conçus d'abord, elle avait constaté, sur tous les terrains, l'impossibilité d'aboutir. Le monopole à deux, envisagé au début, était devenu une faillite à deux. Mines, travaux publics, chemins de fer, tout avait avorté. M. Renschhausen avait été remboursé et les travaux de Larache payés. Mais, de résultat d'ensemble et d'avenir, nulle trace. Le cadre majestueux de la collaboration franco-allemande au Maroc restait un cadre vide. Au Congo, insuccès pareil et, depuis peu de jours, officiel. Le consortium N'Goko Sangha, minutieusement préparé par les deux gouvernements de 1909 à 1910, péniblement mis sur pied après vingt mois d'efforts, avait été répudié par le cabinet Monis. Le projet de chemin de fer Congo-Cameroun, improvisé en manière de compensation, allait, quelques jours plus tard, connaître la même fortune. De quelque côté que les regards se portassent, le néant s'offrait à eux.
Le gouvernement allemand ne serait-il pas, dans ces conditions, conduit à envisager d'autres solutions ? Il avait consenti à la France dans l'empire chérifien un désistement politique dont il attendait des contre-parties économiques. Ces contre-parties n'étant point venues, ne regretterait-il pas son désistement et ce dans la mesure même où la France semblerait disposée à en tirer des conclusions élargies ? Dès le principe, les pangermanistes avaient dénoncé comme une duperie l'accord de 1909. Ils souhaitaient pour l'Allemagne un profit plus tangible et, comme en 1904, ils s'écriaient : « Il
nous faut un morceau du Maroc ». Combien plus le réclameraient-ils en voyant, d'une part, l'inexistence des bénéfices d'affaires qu'on leur avait promis, d'autre part, les troupes françaises à Fez ! Était-ce là le marché avantageux annoncé deux ans plus tôt par le prince de Bulow et le baron de Schoen ? De bénéfices économiques, point ; la France en revanche, maîtresse de la capitale chérifienne : belle matière à protestations nationalistes. Et certes, le gouvernement impérial, malgré un changement de personnes, ne s'appropriait pas ces protestations et, si les choses fussent au Maroc demeurées en l'état, le retard des réalisations économiques n'eût peutêtre pas suffi à déterminer de sa part un changement de politique. Mais qu'une occasion survînt, qui servît de prétexte à ce changement: qui pouvait garantir qu'il ne se produirait pas ? Or cette occasion, la marche des Français sur Fez allait la fournir au gouvernement allemand : non point qu'il doutât que le ministère Monis ne s'y fût résolu qu'à regret, ni qu'il attribuât à la France l'arrière-pensée de déchirer l'acte d'Algésiras. Il se bornait seulement, mécontent du contrat antérieur, à voir dans l'initiative française un motif plausible de l'amender. En invoquant l'émotion de l'opinion allemande, émotion qu'il était facile d'entretenir, il se réservait de sortir du jeu, de « poser sa flûte sur la table » et, reprenant sa liberté, de réclamer un nouveau débat. En un mot, l'expédition de Fez venait au moment précis où le gouvernement impérial pouvait être le plus tenté de s'en servir contre la France.
Le gouvernement français en eut conscience et, après avoir mis tout son soin à restreindre la portée, la durée,
l'extension de son intervention, il n'en apporta pas moins à communiquer au gouvernement allemand les plus petits détails de ses projets. On a vu quelle extrême prudence avait caractérisé les instructions données au général Moinier. On a vu combien de télégrammes ministériels lui avaient, dès son arrivée à Fez, prescrit d'abord de préparer, ensuite de hâter son retour. Rien de tout cela n'avait été ignoré du gouvernement allemand. Dès le début de mars, l'ambassadeur de France à Berlin avait été chargé d'informer la chancellerie impériale des modestes et tardives mesures prises pour châtier les Zaers et d'ajouter qu'en aucun cas le rayon de nos postes ne serait étendu. Le 5 avril, M. Jules Gambon recevait mission de communiquer à M. Kiderlen les mauvaises nouvelles reçues du Maroc1. Le gouvernement français, déclarait notre ambassadeur, avait considéré qu'il était obligé de prendre des précautions pour le cas où, l'investissement de Fez devenant complet, il faudrait aviser à la sécurité des Européens. Peut-être aussi serions-nous obligés, pour châtier les Zaers contre qui le sultan ne faisait rien et ne pouvait rien faire, d'occuper Rabat, centre de ravitaillement de cette tribu belliqueuse. Le 17 avril, c'est à M. Zimmermann, soussecrétaire d'État, que M. Jules Cambon allait communiquer le bulletin de santé qui devenait ainsi pour le gouvernement impérial une habitude hebdomadaire :
1. Le 7 avril, dans un discours prononcé au Sénat, M. Gruppi s'exprima ainsi : « Nous devons entretenir avec l'Allemagne les bons rapports qui conviennent à deux grandes nations voisines. Nous avons sur certains points des intérêts communs à défendre. Nous nous appliquerons à le faire dans un esprit de complète bonne volonté. Et si nos intérêts se trouvaient quelque part en opposition avec les siens, nous soutiendrions nos droits avec la fermeté loyale et avec l'esprit de justice qui nous semblent le meilleur moyen d'éviter de dangereux malentendus. »
il s'agissait de l'envoi à Casablanca de quatre nouveaux bataillons. Le 19, c'est-à-dire le surlendemain, le gouvernement allemand apprenait de nous la formation d'une mahalla chérifienne en Chaouïa, comme aussi la formation éventuelle d'une colonne légère française, qui, en cas de besoin, pourrait marcher sur Fez. Le gouvernement de la République se déclarait désireux d'échanger à ce sujet ses vues avec le gouvernement impérial. On continua de même, jusqu'à la fin d'avril puis en mai, puis en juin. M. de Kiderlen et M. Zimmermann connurent avec la même précision les mouvements de nos troupes. Nous ne déplacions pas un bataillon, sans dire pourquoi et nous ne manquions pas d'ajouter que nul esprit de conquête ne nous animait, que nous demeurions fidèles à l'acte d'Algésiras, attachés à l'accord de 1909. Peut-être même le disions-nous un peu trop : car, avec un interlocuteur aussi plein de surprises que celui que nous avions en face de nous, on s'affaiblit par l'excès de précaution et plus on multiplie les assurances, moins on rencontre de créance.
Dès le début de ces communications, les représentants du gouvernement allemand adoptèrent vis-à-vis de nous une attitude très courtoise, nuancée seulement de réserve et de scepticisme. Chaque fois que M. Jules Cambon annonçait un envoi de renforts, acte lui en était donné, avec parfois, l'expression d'une crainte que motivaient, disait-on, les difficultés de la situation marocaine et l'état de l'opinion allemande. Le 5 avril, M. Cambon informe-t-il M. de Kiderlen que nous serons peut-être forcés, pour agir sur les Zaers, d'occuper Rabat où ils se ravitaillent ? On lui répond avec un sérieux affecté qu'on espère que cette nécessité nous sera épar-
gnée. Quand il s'agit de la marche sur Fez, on ne proteste pas, mais on affiche de croissantes appréhensions. Certes, assure-t-on, s'il était avéré que les colonies européennes fussent en danger de mort, le gouvernement impérial ne prendrait pas la responsabilité de s'opposer à ce que la France les secourût1. Mais les renseignements reçus du consul allemand sont moins alarmants que ceux du consul de France. Si donc la marche sur Fez devenait indispensable, les deux gouvernements échangeraient leurs vues. Le 19 avril, M. Ghebeko, chargé d'affaires de Russie à Berlin, vient, au nom de son gouvernement, allié loyal en cette circonstance comme toujours, informer M. de Kiderlen que le gouvernement russe approuve pleinement l'attitude de la France. M. de Kiderlen, irrité de nos procédés dans les affaires du Congo, réplique que cette assurance est superflue et qu'il ne suspecte nullement nos intentions. Toutefois, causant quelques heures plus tard avec M. Jules Cambon, il lui dit :
— Au fond, la difficulté pour vous, c'est qu'une fois à Fez, vous aurez bien du mal à en sortir. Et alors, que deviendront la souveraineté et l'indépendance du sultan ? Que deviendra l'acte d'Algésiras ?
Simple allusion glissée en passant qui, déjà, appelle comme réplique, une offre, au moins éventuelle, de négociation, mais que M. Cambon se garde de relever.
Le 25 avril, dans une conversation avec le chancelier, l'ambassadeur de France se plaint de la presse
1. A la commission du Sénat, M. de Selves a résumé ainsi le langage du chancelier : « Je ne vous dis pas non, parce que je ne veux pas prendre de responsabilités. Mais je ne vous encourage pas ». (Séance du 23 décembre 1911).
allemande. M. de Bethmann-Hollweg répond de façon évasive.
— L'accord de 1909 doit être compris, et appliqué dans l'esprit de l'acte d'Algésiras dont il est l'application. C'est donc l'acte d'Algésiras qu'il faut maintenir et auquel il ne faut pas porter atteinte1.
Le 13 mai, M. Cambon renseigne la chancellerie sur le développement, dans le cadre arrêté dès le début, des opérations militaires. Même réponse polie, mêmes inquiétudes aussi au sujet de la possibilité où nous serons de rester fidèles à notre programme d'évacuation rapide.
— Et si vous êtes forcés de rester à Fez, ce sera une situation compliquée. Car tout l'acte d'Algésiras sera remis en question, chacun reprenant sa liberté.
M. Jules Cambon écarte énergiquement cette fâcheuse hypothèse. Mais, à l'entretien suivant, il la retrouve sur le tapis, comme si le secret désir de l'Allemagne était qu'elle se réalisât. Le 10 juin, quand M. Jules Cambon fait connaître à la Wilhelmstrasse la circulaire où M. Cruppi rappelle aux puissances que tout s'est passé comme nous l'avions dit, que tout se passera comme nous l'avons promis, que nous avons déjà réduit nos postes de la Moulouya, que nous regagnerons la côte à bref délai, dès que la pacification sera achevée et l'armée chérifienne organisée, M. Zimmermann, sous-secrétaire d'État, rend hommage à la loyauté de nos intentions. M. de Bethmann-Hollweg la reconnaît aussi. Cependant, il ajoute que « toutes ces affaires marocaines le préoccupent fort, à cause de l'esprit public, à cause des journaux ». Le 12 juin, aux courses de Grunewald,