Commission du Sénat, 23 décembre 1911, M. de Selves
M. Jules Cambon, invité dans la loge impériale, reçoit les félicitations du kronprinz :
— Eh bien ! mon cher ambassadeur, vous voilà à Fez. Je vous en fais bien mon compliment. C'est un joli morceau que le Maroc. On n'en parlera plus maintenant. Vous nous ferez notre part et tout sera réglé.
Bien que le prince impérial soit notoirement tenu à l'écart des affaires, ce propos émeut l'ambassadeur de France, qui se souvient d'un mot jeté dans une conversation antérieure par M. de Kiderlen à propos de Mogador. Il proteste donc avec force en répétant une fois de plus que la France ne songe aucunement à rester à Fez ni à sortir des limites de l'acte d'Algésiras. Il demeure sur ce terrain dans les conversations suivantes. C'est au cours de l'une d'entre elles que le chancelier lui dit :
— Allez donc à Kissingen ; vous y verrez Kiderlen. Bref, du premier au dernier jour, le gouvernement
impérial est demeuré courtois, mais fermé, indiquant à demi-mots son désir d'une révision de l'acte d'Algésiras, cherchant à obtenir de nous, par des coups de sonde et des invites, l'offre de cette revision. Il n'a jamais « approuvé )> l'expédition de Fez. Il n'a jamais « protesté » contre cette expédition. Il a marqué seulement qu'elle devait, à ses yeux, poser des questions nouvelles, questions que l'ambassadeur de France, maintenant ses affirmations initiales, se refusait, par son silence, à aborder et à discuter. Car il craignait par-dessus tout de voir se dresser devant lui une demande allemande de partage marocain, que certains indices rendaient vraisemblable. Situation préoccupante, plus préoccupante encore, si, aux déclarations du gouvernement impérial, on comparait celles des journaux allemands.
Depuis 1909, la presse d'outre- Rhin ne s'était guère occupée du Maroc que par intermittence et sans aucune passion. Ce n'est qu'au début d'avril 1911, que la question reprit pour elle de l'intérêt. Dès le 5 avril, la Gazette de la Croix se détachait en éclaireur :
La France doit compter avec nos droits, que nous n'abandonnerons pas à moins qu'elle ne s'entende amicalement avec nous pour régler à nouveau d'une manière pratique à tous points de vue les difficultés soulevées par la question du Maroc.
La Taegliche Rundschau conseillait dans le même sens au gouvernement impérial de profiter de la crise de Fez pour « réparer certaines omissions et certaines fautes». Les paroles conciliantes de M. Cruppi étaient accueillies avec quelque réserve et la Gazette du Rhin et de Westphalie écrivait carrément :
Maintenant la question marocaine est rouverte. Montrons-nous fermes. Si l'on doit renoncer à maintenir la souveraineté du sultan, nous devons réclamer notre part. Notre ministre des Affaires étrangères l'a déjà définie en 1903. Il a déclaré que l'Allemagne avait besoin de stations de charbon à Rabat, Casablanca et Mogador. On peut admettre que le ministère a demandé en même temps l'hinterland de ces trois ports. C'est le moins que nous puissions réclamer.
Dès ce moment, en un mot, lespangermanistes disaient tout haut ce que peut-être le gouvernement pensait tout bas : « L'acte d'Algésiras est mort ; il faut un règlement nouveau. »
Cette campagne se développa, dès que les troupes françaises furent arrivées à Fez et, comme le gouvernement français persistait à ne pas juger que le succès d'une opération provisoire justifiât l'ouverture d'une négociation générale, on lui fit sentir qu'on se réservait
de discuter ses motifs, son but et ses actes. D'abord, on mit en doute que l'expédition de Fez fût réellement nécessaire. « Les nouvelles de source française, écrit la Post, sont tendancieuses et exagérées. L'acte d'Algésiras est violé. Cela ne peut pas durer. » La Gazette de Cologne, plus mesurée, concède que la situation à Fez est « un peu anormale ». Toutefois, elle ajoute que les rapports de source allemande atténuent le pessimisme des journaux français et espagnols. Dans le même sens, le 6 mai, la Gazette de V Allemagne du Nord, 'écrit :
D'après les nouvelles officielles de FeTz. remontant au 1er mal, tous les Allemands sont sains et saufs. On ne saurait parler de famine dans la ville.
Et elle signale la contradiction qui existe entre cette nouvelle et celle communiquée par M. Gruppi, d'après M. Gaillard. La Gazette de Cologne ajoute que les autorités françaises censurent toutes les dépêches rassurantes. Aux yeux de la Taegliche Rundschau, toute assimilation est impossible entre la marche sur Fez et l'expédition allemande de Chine de 1897. M. de Kiderlen avait dit : « Les rapports de notre consul sont moins pessimistes que ceux du consul de France. » La presse, plus brutale, imprime : « Les Européens de Fez n'ont jamais été en péril. »
Alors, la protestation se développe : les Français sont allés à Fez en invoquant de mauvaises raisons; donc, ils y resteront tout en affirmant qu'ils en veulent partir et l'Allemagne sera deux fois dupe. La Gazette nationale écrit :
La France, cela ne fait aucun doute, songe à s'établir d'une façon durable au Maroc. On doit savoir à Paris quelle est l'attitude du gouvernement allemand en présence de cette éventualité.
La Deutsche Tageszeitung insiste. Même note dans la Gazette de la Croix. La Gazette de Voss partage cette opinion.
Troisième acte : après le scepticisme et la protestation, les exigences. Et quelles exigences? Le partage du Maroc, objet de toutes les craintes de M. Jules Cambon. Cela commence dans les journaux secondaires, par exemple les Nouvelles de Mecklembourg.
Laissons les Français reprendre haleine. Dans quelque temps, on entendra à Berlin un bref son de cloche. Ce sera la onzième heure et on pourra encore s'arranger de manière que l'Allemagne obtienne dans le sud du Maroc la part qui lui revient. Si on ne le peut, Mars alors sera l'arbitre.
Puis l'idée se développe un peu partout. La Post dit :
C'est le partage en sphères d'intérêts qu'il nous faut. Seul, le Maroc, ce pays non tropical où des centaines de mille d'Allemands pourraient vivre à l'aise, ce pays si riche, nous convient. On n'en trouve pas des douzaines comme cela sur la terre. Pourquoi ne serait-il pas, à nous, notre Algérie ?
Le Berliner Tageblatt fait chorus. Il veut que l'Allemagne réclame un port marocain. Et lequel ? Agadir. La Gazette de F Allemagne du Nord ne va pas aussi loin. Mais son langage plein de réticences fait prévoir, sinon des difficultés immédiates, du moins des difficultés ultérieures. Elle rend hommage, certes, à la légitimité du but que vise la France :
On ne saurait s'étonner, dit-elle, que la France songe à employer tous les moyens qui lui paraissent propres à sauver la vie d officiers. C'est à elle, évidemment, qu»v revient le soin de considérer quels sont les moyens dont il convient d'user, puisque c'est elle qui supporte les conséquences des mesures à prendre pour assurer la sécurité de ses nationaux.
Mais, cela dit du principe, elle envisage les circonstances. Elle semble craindre que le gouvernement français ne soit entraîné par les événements au delà de son programme.
Si le gouvernement français dépassait son programme, il cesserait d'être en accord avec l'acte d'Algésiras, dont un des éléments essentiels est l'existence d'un souverain du Maroc indépendant.
Donc, si notre intervention avait, non point pour but voulu, mais pour conséquence inattendue de porter atteinte à l'indépendance du sultan, toutes les puissances signataires de l'acte d'Algésiras reprendraient leur liberté d'action. Accentuons l'idée : si la France, même malgré elle, mettait la main sur le Maroc, ce serait une occasion, pour tous les appétits, de réclamer leur part du gâteau. Le lendemain, un journal autrichien, la Wiener Allgemeine Zeitung, commente cette note et la précise dans un sens comminatoire. Le terrain est ainsi tout préparé pour lancer de ces fausses nouvelles qui sont quelquefois des coups de sonde. Le 9 mai, circule en bourse le bruit que l'Allemagne va envoyer trois croiseurs dans les eaux marocaines. La Gazette de l'Allemagne du Nord le dément aussitôt et M. de Kiderlen traite de « criminelle » une telle allégation. Mais les pangermanistes gardent bon espoir. On n'envoie pas de bateau, c'est entendu. Mais l'idée est dans l'air : on y pourra revenir.
A ce moment, d'ailleurs, les initiatives espagnoles viennent confirmer la défiance éveillée à Berlin contre la France. Soucieux de n'être pas distancés par nous, les Espagnols, depuis le début d'avril, nous harcelaient
de demandes écrites et verbales, tendant à leur permettre l'occupation immédiate de la zone que leur réservait le traité secret du 4 octobre 1904. Très fermement, M. Cruppi avait écarté ces demandes que rien ne justifiait, puisque nous ne songions nullement à occuper nous-mêmes notre zone. Le 28 avril, l'ambassadeur d'Espagne, M. Perez Gaballero, remettait à M. Cruppi une note qui précisait les revendications de son pays avec une grande netteté. Après avoir exprimé ses craintes sur les conséquences du projet français de répondre à l'appel du sultan, cette note ajoutait :
Pour faire face à des inconvénients aussi sérieux, le gouvernement de Sa Majesté ne voit que les moyens suivants :
1° Déclarer que la deuxième des éventualités prévues dans l'article 3 de l'accord de 1904 est arrivée (impuissance persistante pour affirmer la sécurité et l'ordre public) et dont la preuve la plus éloquente se trouve dans la situation traversée par S. M. chérifienne.
L'Espagne se trouve donc libre d'exercer son action dans sa zone sans que la France ait encore le droit de s'y immiscer pacifiquement ni militairement, ni d'utiliser ses ressources pour des opérations financières, ni de soulever des; obstacles à nos décisions en utilisant l'organisation administrative du makhzen.
Il va sans dire que cette action sera toujours exercée au profit du sultan et de l'intégrité de l'empire.
2° Intervention militaire espagnole sur les points où les circonstances l'exigeront, sans qu'il soit dans nos intentions de provoquer des incidents, ni de précipiter les événements.
L'Espagne nous demandait en un mot d'admettre comme réalisée la situation visée par l'article 3 du traité de 1904 ainsi conçue :
III. — Dans le cas où l'état politique du Maroc et le gouvernement chérifien ne pourraient plus subsister, ou si, par la faiblesse de ce gouvernement et par son impuissance persistante à amener
la sécurité et l'ordre publics, ou pour toute autre cause à constater d'un commun accord, le maintien du statu quo devenait impossible, l'Espagne pourrait exercer librement son action dans la région limitée à l'article précédent et qui constitue dès à présent sa sphère d'influence.
M. Cruppi s'y refusa formellement, verbalement d'abord, ensuite par écrit. Il exposa que l'aide prêtée au sultan par la France n'équivalait en rien à la disparition de sa souveraineté, souveraineté garantie par l'acte d'Algésiras (art. 3) dans des termes qui précisent que pour son exercice même, elle a besoin d'une « aide », souveraineté d'un genre spécial qui, ce même acte le démontre par son texte, n'a rien de commun avec celle d'un état européen. M. Cruppi conclut donc que la situation prévue par l'article 3 du traité de 1904 n'existait pas et opposa, avec l'approbation de l'Angleterre, un refus très net à la demande de l'Espagne. Il se montrait, par contre, disposé à activer la politique d'association franco-espagnole, notamment en matière de chemins de fer.
L'Espagne s'inclina. Car, dans les négociations qui s'engagèrent alors à Madrid entre M. Garcia Prieto, M. Geoffray et sir Maurice de Bunsen, il ne fut question, sur la base de l'article 1, et non 3, du traité de 1904, que de collaboration financière, d'accords relatifs aux chemins de fer et de police des ports, toujours, par conséquent en fonction de la souveraineté du sultan, et jamais, à aucun moment, d'une occupation militaire, soit à Larache, soit à El-Kçar. D'ailleurs, en mai, le gouvernement espagnol répétait encore qu'il n'envisageait aucune action de ce genre.
Toutefois, au cours de ces pourparlers, l'Espagne,
par un détour, fit revivre, atténuée, sa demande initiale en exprimant le vœu que la France considérât comme ouverte dès 19111a seconde phase que l'article 2 du traité de 1904 faisait commencer seulement en 1919, phase pendant laquelle la France ne pourrait agir dans la zone espagnole que d'accord avec l'Espagne. M. Gruppi refusa également, persistant à vouloir rester sur le terrain strict de l'acte de 1904. C'est alors que, n'ayant pu obtenir le consentement du gouvernement français, le gouvernement espagnol résolut de s'en passer. A la fin de mai, les mouvements de la flotte espagnole faisaient prévoir une action que démentait d'ailleurs le gouvernement royal. M. Cruppi chargea aussitôt l'ambassadeur de France à Madrid de protester par avance contre toute action militaire espagnole. Cette protestation disait notamment :
Les troubles de la région de Fez, n'ayant menacé ni Tétouan, ni Larache, une intervention militaire espagnole qui se produirait, ainsi que le prouve le langage de Mokri, contre legrédumakhzen, ne manquerait pas d'être considérée comme une atteinte à la souveraineté du sultan et serait de nature à le discréditer aux yeux des populations marocaines.
Pour éviter toute équivoque, M. Cruppi ajoutait :
Rappelez sous la forme la plus amicale 'au gouvernement royal qu'en dehors des territoires de la police mixte de Ceuta, aucune action militaire espagnole ne pourrait obtenir notre assentiment et attirez toute l'attention du ministre d'État sur la responsabilité que l'Espagne assumerait, tant à l'égard des puissances que du makhzen, si elle procédait à une occupation militaire même temporaire qui serait contraire à l'acte d'Algésiras.
L'ambassadeur de France s'acquitta aussitôt de cette mission et en rendit compte. Quelques heures plus tard,
un détachement espagnol débarquait à Larache, M. Cruppi n'en étant informé que le jour même où cela se passait. Gomme son attitude antérieure lui en donnait le droit, il chargea aussitôt M. Geoffray de formuler une protestation très nette. Il lui adressa à cet effet les instructions suivantes :
Veuillez rappeler au ministre d'État, amicalement, mais de la façon la plus nette, que les mesures prises par le gouvernement royal — mesures qui n'ont fait V objet d'aucun accord préalable entre la France et V Espagne, — et qui nous ont été notifiées après leur réalisation ou en cours d'exécution, ne sauraient avoir notre assentiment.
En prenant ces mesures, l'Espagne assume des responsabilités qu'il lui appartiendra de définir et de préciser.
Le Conseil des ministres espagnol ayant, le lendemain, publié un communiqué où l'on ne trouvait pas trace de la protestation française, M. Cruppi télégraphia à M. Geofïray en le chargeant de remettre par écrit au ministre d'État, le texte de cette protestation formulée verbalement l'avant-veille. Il lui confirma en même temps l'ordre d'interrompre les négociations commencées deux mois plus tôt au sujet de la collaboration franco-espagnole en matière de chemins de fer. Il est donc permis d'affirmer que la protestation nécessaire avait été formulée dans les termes les plus catégoriques avant et après l'initiative espagnole et qu'aucun concert, à aucun degré, sous aucune forme, n'existait entre les deux gouvernements.
Par malheur, le public, ni en France ni en Allemagne, ne sut rien de cette protestation. Si l'on songe que, jusqu'au 9 juin, l'Espagne avait nié avoir aucun projet de débarquement ; si l'on songe que, le 20 juin, le chargé
d'affaires d'Angleterre à Madrid obtenait de M. Garcia Prieto la promesse de soumettre à M. Ganalejas un projet de déclaration annonçant la prompte évacuation d'El-Kçar; si l'on songe surtout que, dès la fin de mai, MM. Paul et Jules Gambon avaient préconisé avec une extrême insistance une politique d'adhésion aux demandes espagnoles, on s'explique que M. Gruppi n'ait pas osé rendre publique la protestation que, très sagement, il avait formulée à Madrid. Il n'en reste pas moins que le silence gardé par lui au Sénat le 14 juin, à la Chambre le 16, au sujet de cette protestation, aggrava les soupçons de l'Allemagne. Au lieu que la politique française apparût nettement opposée à la politique espagnole, une équivoque pesait sur l'une et l'autre, équivoque que le Lokal Anzeiger exploitait sans tarder en écrivant :
Au fond du cœur, on n'est pas mécontent à Paris de l'initiative espagnole. Ce sera une occasion do marcher sur Taza.
Devant ces attaques, chaque jour plus directes, la presse française soutenait de son mieux le Gouvernement. Elle répétait avec insistance que la présence momentanée de nos troupes à Fez, à la prière instante et répétée du sultan, laissait subsister l'acte d'Algésiras. Elle rappelait que nous tenions de l'accord de 1909, implicitement sinon explicitement, le droit, dans un cas aussi grave, de coopérer à la consolidation de l'ordre. Elle rappelait qu'en 1909, l'Allemagne avait promis à la France sa bonne volonté politique et qu'elle avait, pour la première fois, une occasion de faire honneur à sa promesse. Elle montrait qu'une opération accidentelle et momentanée comme celle de Fez ne justifiait
pas l'ouverture d'une négociation nouvelle. Elle invoquait à ce sujet l'opinion russe et l'opinion anglaise. Elle insistait surtout sur le fait qu'il n'y avait pas, qu'il ne pouvait pas y avoir en tout cela matière à compensation. Le 26 avril et le 31 mai, le Temps écrivait :
On nous parle de compensations. Compensations pourquoi, puisque nous ne demandons rien ?
Plus d'une fois déjà, les journaux et même les diplomates allemands ont signalé que le Cameroun allemand manque de débouchés fluviaux. Quoi de plus tentant, s'agissant du Maroc, c'est-à-dire de la France et de l'Espagne, que de chercher ces débouchés dans le Gabon français et la Guinée espagnole ? Les insinuations dans ce sens ne nous ont pas échappé.
Pour notre part, nous estimons qu'on ne Saurait sans péril laisser prendre corps à ces projets encore vagues.
Malheureusement, l'Allemagne trouvait en France même les alliés qu'elle y a constamment rencontrés et qui, par esprit de parti, allaient plus loin encore que la presse allemande dans la voie des injustes attaques contre le cabinet. M. Jaurès écrivait le 24 avril :
Maintenant que les menteurs et machinateurs coloniaux ont réussi leur opération, maintenant qu'ils ont obtenu de la faiblesse du Gouvernement cette expédition sur Fez, qui va nous engager à fond, ils laissent passer un peu de la vérité si audacieusement supprimée depuis quelques jours; Comme on ne pouvait pas soutenir indéfiniment l'énorme mensonge, et comme, d'ailleurs, on n'en avait plus besoin, on a daigné apprendre à la France, hier matin, que Fez n'était pas sérieusement menacé, et que la mahalla Brémond se ravitaillait sans peine. Qu'importe maintenant d'avouer la manœuvre ! Les ordres télégraphiques sont partis. Les généraux et les financiers sont en liesse.
Ah ! la bande marocaine et son délégué, M. Regnault, peuvent se vanter d'avoir affaire à des gouvernements débiles et aveugles, à un pays sans clairvoyance et sans ressort. Leurs intrigues les plus grossières réussissent ; leurs desseins les plus criminels se
développent sans obstacle ; et la politique la plus imprévoyante et la plus basse est devenue par eux la politique de la France.
Le ministère qui s'est laissé prendre dans le plus terrible engrenage verra ce qu'il en coûte d'être la dupe de tous ces trafiquants.
Le 26 avril :
Fez n'est pas serré de près, et en tout cas, aucun danger ne menace les Européens. Et à qui ferait-on croire que M. Boisset aurait pu approvisionner de munitions, à 110 kilomètres de distance, la mahalla Brémond si les tribus étaient réellement soulevées sur ce vaste espace ?
Tout cela n'est qu'un jeu.
Le 27 :
Il apparaît bien que la France a été odieusement mystifiée par ceux qui ont machiné l'expédition marocaine.
Ils disaient que Fez allait succomber ; que la ville ne pouvait plus se ravitailler. On apprend maintenant que la ville peut tenir longtemps ; et les courriers venus du Maroc établissent que les vivres n'ont même pas haussé, que le blé se vend, comme l'année précédente, 3 francs les 50 kilos, que la viande se vend 0 fr. 70 le kilo. Jamais les communications de Fez à Tanger n'ont été interceptées.
Ils avaient dit que le commandant Brémond était à bout de munitions. On avoue maintenant qu'il y a plus de 250.000 cartouches ; et il semble certain qu'il est approvisionné pour plusieurs semaines.
Ils avaient dit que le sultan Moulay-Hafid avait sollicité une expédition française. Qu'on produise un seul document qui l'établisse. Le sultan avait seulement écrit aux tribus des Doukhalas. des Beni-Meskin et des Chaouïa, pour leur demander d'envoyer des forces à Fez ; et il en a averti le général français qui commande dans la région de la Chaouïa.
Tout a été truqué, faussé, grossi pour persuader à l'opinion qu'une grande opération au Maroc était indispensable. Une autre politique était possible. Une autre politique est possible encore.
Ces documents, dont M. Jaurès niait l'existence avec
une si sereine audace, on les connaît *. On sait aussi le parti que nos adversaires, en 1911 comme en 1906, ont tiré de sa campagne impie.
En résumé, au milieu de juin, la marche sur Fez aggravée par les déceptions que l'accord de 1909 avait infligées à l'Allemagne, par les initiatives injustifiées de l'Espagne et par les violences coupables des socialistes français, apparaissait à l'opinion allemande comme la mainmise de la France sur le Maroc et les journaux réclamaient âprement « la part de l'empire ». Le gouvernement français avait des raisons de craindre que les pouvoirs publics ne fussent d'accord avec les journaux. Son effort, pendant les derniers jours qui précédèrent la crise, allait tendre à conjurer l'exigence redoutée que tout, dès ce moment, permettait de prévoir.