Commission du Sénat. Séance du 26 décembre
A ces récits, abrégés mais exacts, s'ajoute la fin delà lettre de M. Cruppi du 30 décembre 1911 ainsi conçue :
Quant aux idées qui ont pu être formulées à titre personnel dans l'entretien de Kissingen, c'étaient des « idées nouvelles ». Notre ambassadeur le spécifie dans la phrase suivante qui constitue la véritable conclusion de sa lettre écrite le 22 juin, c'est-à-dire la veille de la chute du cabinet Monis, et qui m'est parvenue le lendemain : « Ces idées sont nouvelles, je les soumettrai à mon gouvernement, puisque je vais à Paris. »
Ainsi éclairée par les faits antérieurs, apparaît en pleine clarté la courbe de cette causerie. M. Jules Cambon était venu à Kissingen sur l'avis du chancelier de l'Empire : il n'était donc pas demandeur dans la forme. Mais, au fond, M. de Kiderlen savait que, si M. Cambon avait fait le voyage, c'est qu'il y attachait de l'importance. Il essaye donc d'en profiter. Gomment? En se dérobant par de vagues plaintes, qui, il l'espère du moins, amèneront l'adversaire à se découvrir par une attaque plus directe. D'où, durant la première journée, sa mauvaise humeur affectée, son allure à peine courtoise, comme en face d'un solliciteur importun. Puis, le second jour, M. Cambon ne se livrant toujours pas, M. de Kiderlen tâte le fer. Ce sont les premiers battements, les premières pressions.
— Mais, enfin, que voulez- vous? Si l'on essaye de replâtrer, on ne fera rien. L'acte d'Algésiras est lézardé.
M. de Kiderlen dit cela, espérant que son interlocuteur va lui retourner sa question. M. Jules Cambon s'en garde: car il pense toujours à Mogador et la crainte du partage le domine. Cette crainte est si vive qu'elle l'entraîne trop vite à la riposte. Il pare d'un geste un peu sec, qui eût gagné à s'assouplir en se décomposant.
— On peut chercher ailleurs.
Dans sa pensée, cela veut dire, et M. de Lamarzelle Ta fort bien mis en lumière dans son résumé : « Nous ne vous donnerons rien au Maroc ; car l'opinion française ne le supporterait pas. » A ce moment de l'entretien, M. Jules Cambon, qui n'a qu'un but, exclure l'Allemagne du Maroc et garder le Maroc à la France, a l'impression d'avoir touché ce but. Par la suite, son « Cherchons ailleurs » apparaîtra au contraire comme la première offre de compensation. Dans l'instant qu'il le prononce, c'est pour lui, uniquement et exclusivement, le principe clairement posé de la fermeture du Maroc à l'Allemagne. Immédiatement, d'ailleurs, il aperçoit le risque — le risque de devenir demandeur, ou pis encore « offreur ». Si telle est la pensée de M. de Kiderlen, il convient de prendre une précaution et M. Cambon ajoute :
— Ces idées sont nouvelles. Je les soumettrai à mon gouvernement.
A quoi M. de Kiderlen réplique :
— En effet, puisque vous allez à Paris, rapporteznous quelque chose.
Si le mystère d'Agadir est un peu celui de Kissingen, ne s'éclaire-t-il pas par ce récit dont la trame est empruntée, non seulement aux documents officiels que nous avons examinés, mais à l'interprétation de deux membres du Sénat qui les ont connus et qui n'ont pas voté le traité de 1911 ? M. Jules Cambon, à Kissingen, n'a pas offert à l'Allemagne de compensation, — i ni au Congo ni ailleurs. Il a voulu conjurer le risque que l'Allemagne n'en réclamât au Maroc. Il avait essayé d'abord de renouer les négociations économiques : un
refus catégorique l'avait accueilli, dont, après les incidents des semaines précédentes, le caractère définitif ne pouvait faire de doute. Il avait essayé ensuite de « pénétrer les intentions de l'Allemagne » : l'attitude de M. de Kiderlen avait prouvé que l'Allemagne répudiait l'acte d'Algésiras et l'accord de 1909. Et certes, M. Jules Cambon aurait pu en prendre avantage et dire à son interlocuteur :
— Si vous répudiez ces deux accords, que la France prétend toujours respecter et qu'elle continue à invoquer, quel régime entendez- vous leur substituer?
Mais en tenant ce langage, il s'exposait à provoquer la demande relative au Maroc qu'il redoutait par-dessus tout. D'où sa suggestion : « Cherchons ailleurs. »
Tel fut l'entretien de Kissingen. A considérer la substance des propos échangés, on peut admettre qu'il n'y fut question, comme M. Caillaux le déclarait à la Chambre le 15 décembre 1911, que de sujets économiques. Mais l'inutilité même de cette partie de l'entretien et la conclusion hypothétique à laquelle il aboutit lui donnaient une portée plus large. Il ne constituait, de la part de la France, aucun engagement défini. Il n'impliquait même pas la promesse de suivre l'Allemagne dans les voies nouvelles et indéterminées où elle essayait de nous attirer. Il admettait seulement, après un rappel peut-être insuffisant de notre thèse antérieure, que le gouvernement français pût examiner ces voies nouvelles et qu'à son retour M. Cambon pût « rapporter quelque chose », l'ambassadeur ayant tenu, toutefois, à préciser un point, c'est qu'en aucun cas, ce « quelque chose » ne pourrait être une part de l'empire chérifien,
M. de Kiderlen pouvait donc, le 22 juin, considérer
comme éventuellement possible la négociation quïl souhaitait. Mais il devait considérer comme impossible, si cette négociation s'engageait, qu'elle aboutît à un partage du Maroc. Est-ce cette certitude qui l'a déterminé à n'attendre pas la réponse que l'ambassadeur de France lui avait promise pour le début de juillet? A-t-il pensé qu'une démonstration navale au Maroc même rouvrirait à l'Allemagne un moyen de fait, sinon de droit, de passer outre au refus si net de M. Cambon? A-t-il cru, suivant la vieille méthode allemande d'Algésiras, que, pour hausser le ton, la crise ministérielle française du 23 juin offrait une occasion propice? C'est infiniment probable. Ou bien encore, M. de Kiderlen a-t-il jugé simplement — ■ et ce jugement ne serait contraire ni à sa propre psychologie ni à celle de son pays, — que la négociation, quelle qu'elle fut, et quels que fussent chez nous les hommes au pouvoir, serait facilitée par un geste de menace et que la France, ainsi avertie, deviendrait plus conciliante? Ou bien, la décision d'envoyer le Panther à Agadir était-elle antérieure à l'entrevue de Kissingen et M. de Kiderlen estima-t-il que cette entrevue n'avait pas été assez concluante pour motiver le changement du plan concerté entre l'empereur, le chancelier et lui-même, en vue de l'affirmation solennelle du mécontentement allemand ? Ces quatre hypothèses sont possibles. Elles ne modifient d'ailleurs, ni ce que l'on sait maintenant des origines de la crise, ni les conditions dans lesquelles le débat allait se poursuivre.
Quoi qu'il en soit, le 22 juin, l'ambassadeur de France rentrait à Paris et, reçu le 23 par M. Cruppi, il lui disait :
— J 'achèvera rédaction de mon rapport que je vous
remettrai demain. Mon impression, dans l'ensemble, n'est pas mauvaise.
Le 24, effectivement, à huit heures et demie du matin, M. Jules Gambon apportait au ministre ce rapport, communiqué, depuis, à la commission du Sénat. Mais, à ce moment, M. Cruppi n'était plus aux affaires. La veille, le cabinet Monis avait été renversé. Le 28 au soir, le cabinet Caillaux fut constitué et trois jours plus tard, le 1er juillet à midi, l'ambassadeur d'Allemagne vint annoncer à M. de Selves l'envoi — déjà accompli à cette date — du Panther à Agadir.
CONCLUSION
Ainsi se fait le point de suture entre l'accord de 1909 et la crise de 1911. Erreurs franco-marocaines, erreurs franco-allemandes, conflit franco-allemand, c'est une équation à trois termes.
L'expédition de Fez a marqué le premier acte. Plus soucieux de servir son intérêt spécial en aidant le sultan, le gouvernement français l'aurait certainement évitée, car la rébellion de 1911 n'a été que l'aggravation d'un état de choses antérieur et chronique et cette aggravation s'explique par la détresse financière croissante, par l'impuissance militaire persistante du sultan, en un mot, par les graves lacunes de la politique française. Par contre, s'il eût été facile de prévenir la révolte, et
par là l'expédition, il -était impossible, la révolte éclatant, de se soustraire à l'expédition. Gomme M. Clemenceau l'a dit au Sénat, le cabinet Monis, en avril 1911, n'avait à prendre parti que sur une question de sécurité et d'honneur. Il a pris le parti qu'il devait prendre et il n'a rien négligé pour se maintenir, autant que faire se pouvait, sur le terrain de l'acte d'Algésiras.
Si l'Allemagne eût été bien disposée, l'expédition de Fez eût peut-être été acceptée par elle. Mal disposée, il était fatal qu'elle la vît sans faveur. Or les dispositions de l'Allemagne étaient mauvaises. La politique de 1909 n'avait connu que des échecs : mines, travaux publics et chemins de fer marocains, consortium N'Goko- Sangha et chemin de fer Congo-Cameroun. Inévitablement, l'Allemagne déçue songeait à autre chose. Le gouvernement impérial le laissa vaguement entendre. La presse l'exprima clairement. Il n'y eut pas de protestations contre l'expédition; mais les réserves énoncées indiquèrent qu'on entendait garder la route libre pour une protestation ultérieure. De cette protestation, l'unanimité des journaux allemands révélait le but : révision du régime d'Algésiras, part faite à l'Allemagne au Maroc.
Dès le milieu de mai, le gouvernement français ne put conserver aucun doute : car le silence systématique de l'Allemagne précisait sa volonté de garder les mains libres. Partout, dans les affaires marocaines, européennes et turques, cette volonté s'affirmait avec une rigueur significative. Un dernier effort fut tenté — Kissingen — ■ pour briser cette glace, reprendre les entretiens antérieurs, se renseigner du moins sur les intentions allemandes. Cet effort confirma que l'Allemagne ne voulait plus négocier sur les bases de la veille et qu'elle souhai-
tait nous orienter vers des « idées nouvelles ». M. Jules Cambon exclut a priori celle que nous redoutions le plus, la réintroduction de l'Allemagne au Maroc par un partage. Il promit, pour le surplus, d'en référer au gouvernement.
Mais, entre temps, le ministère ayant changé en France, l'Allemagne, sans attendre la réponse, envoya au Maroc un navire de guerre dont la présence dans les eaux d'Agadir accentuait sa résolution d'élargir et de brusquer le débat. Le Panther concrétisait trente mois de mauvaise humeur.