‹ Le Mystère d'AgadirChapitre 145 sur 216 · Voir ci-dessous, page \o · texte numérisé non relu

Voir ci-dessous, page \o

à Agadir, le gouvernement impérial fit la réponse suivante :

— Gela dépendra de la France et de l'Espagne qui, toutes deux, bien que de façons différentes, ont rompu l'acte d'Algésiras.

La surprise fut vive dans toute l'Europe. L'opinion, nullement renseignée sur les relations franco-allemandes de mars à juin, ignorait tout des incidents dont on a lu plus haut le récit. On savait que M. Jules Gambon avait, le 20 et le 21 juin, passé deux jours à Kissingen avec M. de Kiderlen et l'on en concluait que les rapports franco-allemands étaient bons. On se souvenait, d'autre part, que, quelques semaines plus tôt, un journal allemand ayant annoncé une démonstration navale au Maroc, M. de Kiderlen avait démenti cette nouvelle avec une véritable colère, traitant de « criminels » ceux qui l'avaient répandue. On avait donc peine à concevoir d'où venait le coup. M. de Kiderlen était absent de Berlin et c'est en vain que les journalistes tentaient de savoir où il se cachait : on avait perdu sa trace. Tout concourait donc à créer une impression d'incertitude. Le champ s'ouvrait aux hypothèses.

La seule chose qui fût certaine, c'est que le motif officiellement fourni de l'envoi du Panther à Agadir était insoutenable. Il n'y avait en effet, dans cette région, ni menaces contre les intérêts allemands, ni même d'intérêts allemands. Agadir était un port fermé, où, par suite, il n'existait et ne pouvait exister de maisons de commerce européennes. Quelques Européens, Allemands, Espagnols, Français avaient acheté des terrains quelques mois plus tôt aux environs de la ville. Mais ces achats ne portant point sur le périmètre ouvert, en vertu de l'acte

d'Algésiras, à la propriété européenne, étaient faits aux risques et périls des acheteurs. A la date du 1er juillet, aucun Européen ne se trouvait à Agadir. Dans le Sous tout entier, on n'en comptait que trois ou quatre. En ce qui concerne l'Allemagne, dont on évaluait les intérêts dans la région à 75.000 pesetas, ces intérêts étaient représentés par deux maisons de la côte qui, par l'intermédiaire d'agents indigènes, achetaient des produits agricoles et par quelques agents des frères Mannesmann venus là pour prospecter les mines et créer des titres d'antériorité à leur maison. Une première fois, en mai 1909, M. Alfred Mannesmann et ses compagnons avaient été arrêtés à 100 kilomètres de Mogador et relâchés, grâce à l'intervention de la légation de France. Une autre caravane n'avait pas mieux réussi en août 1910. Enfin, en janvier 1911, une autre expédition composée de quatre personnes, dont deux Allemands, était arrivée jusqu'à Taroudant, c'est-à-dire à 100 kilomètres d'Agadir et s'y trouvait encore en juin. Depuis son arrivée, elle avait acheté, sans même vérifier les titres de propriété, des maisons et des terrains, mais n'était guère sortie de Taroudant. En même temps, deux représentants de la maison Mannesmann s'étaient présentés à Areksis, petit port du Sous méridional, mais n'avaient pu débarquer. Enfin les télégrammes officiels et privés de Mogador étaient unamines à affirmer que la région d'Agadir était parfaitement tranquille.

Le motif invoqué n'étant qu'un prétexte, quel était le motif réel ? Fallait-il penser que l'Allemagne, revenant à d'anciennes visées, songeât à s'établir par la force au Maroc ? Mais, dans cette hypothèse, comment concevoir qu'elle n'y eût employé qu'une vieille canon-

nière de 1.000 tonneaux, avec 125 hommes d'équipage ? Une autre hypothèse, il est vrai, s'offrait à l'esprit, qui, différente quant aux moyens, ne l'était pas quant au but : celle d'une manifestation destinée à rendre nécessaire une négociation, dont le terme eût été le partage du Maroc. Le choix d'Agadir autorisait cette supposition. En effet, au moment où l'Allemagne commença à s'alarmer de la politique marocaine de la France, c/est vers le Sous et, plus spécialement vers Agadir, que les chefs du parti colonial canalisèrent ses ambitions. C'était l'objet du vœu émis le 20 avril 1904 à Esslingen par les pangermanistes wurtembergeois.

Gomme la plupart de nos colonies sont peu susceptibles d'extension, comme au contraire le Maroc peut devenir une colonie de peuplement et d'agriculture en même temps qu'il serait un point d'appui des plus précieux pour notre flotte sur une route de navigation des plus importantes, il est désirable que le gouvernement impérial fasse le nécessaire au cas où le statu quo ne pourrait être maintenu au Maroc pour s'établir dans la région ouest de ce pays, où déjà le négoce allemand occupe une situation considérable, souvent même prépondérante, et pour que notamment Oualidia et Agadir soient occupés comme précédemment Tsingtau, en Chine, afin de démontrer et d'affirmer nettement la sphère d'intérêts allemands dans ce pays.

C'était l'objet du vœu de la Société coloniale allemande réunie à Stettin le 27 mai suivant, et dont M. Bihourd, notre ambassadeur, rendait compte en ces termes :

Le comte Pfeil, qui s'était chargé de faire le rapport sur la question, a dit que l'Empire avait encore la possibilité de mettre la main sur une terre où l'Allemand pouvait prospérer, qu'il fallait diriger vers le Maroc les 32.000 émigrants qui vont chercher fortune aux États-Unis tous les ans.

i'28 LE MYSTÈRE D'AGADIR

C'était l'objet du vœu de l'Union pangermaniste réunie à Lubeck le 3 juin 1904 et réclamant « l'acquisition de la côte atlantique du Maroc ». C'était le vœu enfin de M. Théobald Fischer, le spécialiste le plus réputé d'Allemagne en matière marocaine, écrivant : « Le minimum des revendications allemandes doit porter sur la partie du Maroc située entre l'Atlas et l'Atlantique, au sud de Rabat, y compris le Sous. » Rien, par conséquent, n'interdisait de supposer que l'Allemagne, par un de ces brusques revirements, dont elle a donné tant d'exemples, revint, au terme de la crise, à ses convoitises initiales.

Le gouvernement français n'ignorait pas d'ailleurs que, depuis longtemps, les frères Mannesmann avaient fait connaître au gouvernement impérial leurs visées sur le Sous. On a vu que le projet de la loi minière prévoyait le droit, pour les concessionnaires des mines, de construire toutes lignes de chemin de fer utiles vers la côte. Or, dans l'hinterland d'Agadir, au sommet de la riche vallée de Sous, se trouve la haute falaise ferrugineuse, d'une teneur fort élevée, de Kenadza, gisement signalé à l'Union des Mines marocaines par le marquis de Segonzac, à la suite de ses explorations. L'Union des Mines marocaines avait fait une demande de concession, mais le groupe Mannesmann, sans d'ailleurs prospecter le gisement, avait, de son côté, envoyé des indigènes chercher du minerai et en avait effectué le dépôt à l'appui de sa demande de concession. Les Mannesmann attachaient à ce gisement une telle importance qu'ils avaient déclaré à M. de Lancken que cette mine, à elle seule, les dédommagerait de toutes leurs dépenses. C'est M. Max Mannesmann, l'un des cinq frères, jurisconsulte à l'imagination audacieuse, le plus aventureux de tous, qui avait

conçu le rêve de mettre en valeur cette vallée : la mine alimentant le chemin de fer, justifiant l'outillage d'un port pour le chargement du minerai, permettant de cultiver les riches terrains de la vallée admirablement irriguée, par conséquent de joindre à l'exploitation minière une spéculation de terrains. Était-ce ce rêve qui prenait corps ?

Certaines publications allemandes confirmaient cette interprétation. On a vu ce qu'imprimaient depuis le mois de mai les journaux. Des articles du même genre furent publiés par eux au début de juillet. La Gazette de Cologne (13 juillet) indiquait le partage du Maroc comme une des solutions possibles. Par cette porte ouverte, les pangermanistes se précipitaient sans tarder. Le Journal national de Brunswick ajoutait :

M. de Kiderlen a éveillé nos espérances et les a avivées.

Nous partageons presque entièrement le point de vue des pangermanistes.

Il nous a dit que, bien que l'empereur lui ait simplement recommandé une solution honorable, il persisterait à réclamer une partie du sud-ouest du Maroc.

La Taegliche Rundschau était plus précise encore..

Lorsque les Dernières Nouvelles de Hambourg affirment que le Gouvernement n'a jamais eu l'intention d'acquérir des territoires ou un port au Maroc, elles montrent seulement qu'elles ont été mal informées.

La Gazette de la Croix écrivait :

11 n'y a aucune raison de supposer que le Gouvernement se mettra en contradiction avec les désirs presque unanimes manifestés par le peuple allemand.

Quels sont ces désirs ?

Le peuple veut que l'on profite de l'occasion favorable pour assurer à l'Allemagne dans le nord de l'Afrique une part de valeur équivalente à celle que prend la France.

Cette part pourra être obtenue soit par la création d'une colonie, soit par des privilèges commerciaux.

Enfin le bruit courait à Berlin, bientôt enregistré par la Post, que M. de Kiderlen et son collaborateur M. Heilbronn auraient, dans divers entretiens, notamment avec M. Erzberger, membre du Reichstag, MM. Klaas et Rippler, de la ligue pangermaniste, indiqué qu'ils se réservaient de trouver dans le Sous le lot marocain de l'Allemagne.

Dans le même sens, une brochure intitulée YOuest du Maroc à V Allemagne, synthétisait les arguments avec une précision inquiétante :

L'acquisition de colonies en Asie Mineure, en Syrie et en Mésopotamie, pays sur lesquels l'Allemagne avait jeté les yeux, exigerait comme première condition que l'empire allemand eût accès sur la Méditerranée ; elle entraînerait vraisemblablement de graves complications avec la Russie, l'Angleterre et même avec la Turquie, nation amie. On ne peut donc y songer. Reste le Maroc.

Seule la possession des territoires qui sont en bordure de la côte ouest du Maroc permettrait à l'Allemagne d'assurer son développement économique. Les raisons qui ont provoqué l'envoi d'un navire de guerre à Agadir sont les suivantes :

1° Nécessité de protéger les nationaux allemands en raison de l'état complet d'anarchie dans lequel se trouve le pays.

2° Désir légitime de l'Allemagne de participer au partage du Maroc que les événements ont rendu inévitable.

Le peuple allemand ne veut pas entendre parler d'une conférence. La leçon d'Algésiras lui suffit.

Il ne saurait être question de rappeler le croiseur d'Agadir, à moins que les Français et les Espagnols ne consentent à retirer toutes leurs troupes et tous leurs vaisseaux.

Les propositions relatives à une indemnité ou à des compensations territoriales en dehors du Maroc sont inacceptables.

La cession d'un ou de plusieurs ports sur la côte de l'Atlantique ne nous suffît pas : c'est toute une colonie allemande qu'il nous faut au Maroc.

Et cependant l'Angleterre nous a fait comprendre qu'elle ne tolérerait pas notre établissement sur la côte ouest du Maroc. Qu'elle prenne garde. Notre patience a des limites. Si nos appétits territoriaux ne sont pas satisfaits, nous aurons recours au glaive.

Nous ne croyons pas à la possibilité de rétablir l'autorité du sultan. Il est par suite nécessaire que l'Allemagne s'assure de suite une « sphère d'intérêt ».

Celle-ci devrait comprendre en premier lieu le Sous dont Agadir est la porte et qui offre des ressources importantes.

Au sud du Sous, le pays de Wadra et son prolongement côtier jusqu'au cap Juby. •

A l'intérieur du pays, il ne faudrait pas renoncer à l'Atlas, tant à cause de ses mines que dans l'intérêt de notre défense vis-à-vis de la France.

Il serait juste aussi que nous possédions Marrakech, la deuxième capitale de l'empire chérifien, pour compenser l'acquisition de la région de Fez par les Français. La zone d'influence allemande s'étendrait donc du cap Juby à l'Oum-er-Rbia avec l'hinterland correspondant jusqu'aux limites rouges marquées sur le croquis ci-joint.

Mais nos ambitions vont plus loin. La mainmise des Français sur la Chaouïa, contrairement aux conventions formulées dans l'acte d'Algésiras, ne leur concède aucun droit sur ce pays.

L'Allemagne est donc autorisée à revendiquer également, en cas de partage, la région comprise entre l'Oum-er-Rbia et l'Oued- Sébou.

En définitive, c'est tout le pays qui s'étend entre le cap Juby et l'Oued-Sébou que nous voulons. L'avenir de l'Allemagne en dépend.

La France, de son côté, recevrait le territoire compris entre la frontière ouest Algérie et les nouvelles possessions allemandes. Quant à l'Espagne, on lui donnerait le saillant nord-ouest du Maroc.

Le partage du Maroc, tel était, en un mot, pour une grande partie de la presse allemande, le but du geste d'Agadir. Si ce but était celui du gouvernement impérial,

toute la politique française des dix dernières années se trouvait remise en cause.

On pouvait concevoir aussi que ce geste, sans s'appliquer spécialement au Maroc, fût destiné, avec une portée moins définie, à peser sur la France et à lui faire accepter ce que M. de Holstein appelait autrefois une liquidation complète de l'affaire marocaine, c'est à savoir l'octroi à l'Allemagne de « compensations » pareilles à celles qu'avait reçues l'Italie, l'Angleterre, l'Espagne. Si l'on se souvient des propos tenus à Kissingen par M. de Kiderlen : « L'acte d'Algésiras est lézardé. Un replâtrage est impossible. II faut trouver autre chose » ; si l'on retient les paroles prononcées le 1er juillet par M. de Schoen : « L'acte d'Algésiras est devenu incompatible avec la situation de fait. Il faut trouver une solution qui élimine le problème marocain des relations internationales »; si l'on note que, le même jour, le comte Wolff Metternich à Londres et le comte de Pourtalès à Saint-Pétersbourg avaient exprimé une opinion identique, on en peut conclure que le but de l'Allemagne était d'obtenir une « compensation » à la prépondérance qu'à son estime la France détenait au Maroc depuis l'occupation de Fez. Que cette compensation pût se trouver ailleurs qu'au Maroc, le bon sens l'indiquait. Mais, au lendemain des communications allemandes du 1er juillet, personne ne pouvait l'affirmer.

Constitué depuis le 28 juin, c'est-à-dire depuis trois jours, le ministère Caillaux voyait ainsi se poser devant lui le plus inquiétant des problèmes. C'est le "samedi 1er juillet que M. de Selves avait reçu la communication de M. Schoen. Le même jour, à deux heures, avant que la nouvelle fût connue dans le public, il allait en conférer

avec le président du Conseil et tous deux, immédiatement, se rendaient au ministère de la Marine pour y prendre l'avis de M. Delcassé. On avait naturellement songé à envoyer à Agadir un croiseur français. Après la conversation qui eut lieu, entre le président du Conseil et ses deux collègues, il fut décidé de surseoir et de consulter d'abord les gouvernements alliés et amis. Une dépêche fut, en conséquence, à la date du 1er juillet, adressée à Saint-Pétersbourg et une autre à Londres. Malgré la conclusion négative de l'entretien qui avait eu lieu entre MM. Caillaux, Delcassé et de Selves, ce dernier priait M. Paul Cambon de poser au gouvernement anglais la question de l'envoi d'un croiseur et de lui demander quelle serait l'attitude de l'Angleterre si la France faisait partir un navire à Agadir ou à Mogador. Sir Edward Grey, absent, ne reçut M. Paul Cambon que le 3 juillet au soir. Il lui exprima l'opinion que la situation lui semblait sérieuse et ajouta qu'il le re verrait après le Conseil des ministres, fixé au lendemain. A Saint- Pétersbourg, on était plus optimiste. On pensait qu'une explication rapide pourrait déterminer peut-être le rappel du Panther. On ajoutait qu'on n'apercevait pas à quoi pourrait, en l'espèce, servir une conférence.

Le 4, le Conseil des ministres anglais délibérait et, immédiatement après, sir Edward Grey informait M. Paul Cambon que le gouvernement britannique remplirait envers le gouvernement français « toutes ses obligations », mais n'estimait pas qu'il y eût lieu, pour le moment, d'envoyer un croiseur, ni à Agadir ni à Mogador. Il demandait, en outre, à la France de lui faire connaître ses intentions. Le même jour, sir Edward Grey déclarait au comte Wolff Metternich que l'Angleterre

43 i LE MYSTERE D AGADIR

ne pourrait se désintéresser du problème marocain ; qu'elle le suivrait donc en s'inspirant d'une part de ses devoirs envers la France, d'autre part de ses intérêts dans l'empire chérifien *. Ces premiers contacts, en quatre jours, avaient esquissé des gestes plutôt que défini des positions. Il restait au gouvernement français à prendre parti et à fixer sa ligne d'opérations.

Une difficulté contingente s'ajoutait pour lui à celles de la situation : l'absence du Président de la République et du ministre des Affaires étrangères, partis le 3 au soir pour la Hollande, d'où ils ne devaient rentrer que le 7 au matin. Le 4, M. Caillaux, président du Conseil, qui avait pris l'intérim des Affaires étrangères, reçut de M. Bapst, directeur des affaires politiques, communication d'une dépêche de M. Paul Cambon où il était fait allusion, en réponse à la dépêche de M. de Selves du 1er, à l'envoi possible d'un croiseur. Conformément à l'avis de M. Bapst et de M. Delcassé, de nouveau consulté, le président du Conseil fit télégraphier à Londres que le gouvernement français réservait sur ce point sa décision. Cette dépêche se croisa avec celle où M. Paul Cambon informait le gouvernement français que, sur ce même point, l'opinion du gouvernement britannique était, jusqu'à nouvel ordre, négative. Tout acte était donc suspendu avec la préoccupation dominante de ne fournir à l'Allemagne aucun prétexte, soit de débarquer immédiatement à Agadir, soit, ultérieurement, d'élever des prétentions sur le Maroc. C'est dans cet esprit que fut envoyé, dès le 3 juillet, un télégramme à Tanger, pour inviter le représentant du sultan dans cette ville àrecom-

Page 1