Chambre des députés, 11 juillet
incidents franco-espagnols d'El-Kçar, alors que presque toute la presse espagnole témoignait de l'affaire d'Agadir une joie peu convenable et peu clairvoyante, c'était une perspective inquiétante de mêler l'Espagne à la négociation. Mais dès lors qu'on ne l'y mêlait pas, il devenait impossible d'y convier officiellement d'autres puissances. Tel avait été, le 4 juillet, l'avis du gouvernement. On était ainsi conduit à accepter le tête-à-tête franco-allemand, dont le précédent avait été créé par l'accord de 1909. C'était alors la continuation des entretiens antérieurs coupés, il est vrai, d'une offensante sommation. A cette sommation, on aurait pu répondre par une mesure équivalente, l'envoi d'un croiseur qui eût rétabli entre la France et l'Allemagne l'égalité d'attitude. On ne l'avait pas fait. Certains le regrettaient — notamment M. de Serves. Mais la majorité de l'opinion parlementaire était hostile, ajoutant à des raisons de prudence subjectives ce motif plus valable que la présence à Agadir d'un navire français nous donnerait, avec certains risques d'incidents, une satisfaction morale, mais n'avancerait pas d'un pas le règlement matériel. C'est par cette voie qu'on en vint à accepter la conversation « sous le canon d'Agadir», ce qui demeure un regret pour ceux-là mêmes qui ne blâment ni cette conversation ni son issue.
Toutefois, de C3 que la conférence dût être inutile, en résultait-il que le ministre des Affaires étrangères fût bien inspiré, au seuil de cet entretien préfacé par une menace, de ne s'y point référer? Nous ne le pensons point. Que le gouvernement français fût de l'avis du gouvernement russe sur l'inefficacité d'une conférence, rien de plus naturel. Qu'il le laissât voir à l'Allemagne,
rien de plus imprudent. Et c'est de quoi, moins neuf aux affaires, M. de Selves se fût avisé dès la première visite du baron de Schoen. La diplomatie n'est pas nécessairement un double jeu et Bismarck a montré que parfois la franchise déconcerte l'adversaire plus que la duplicité. Mais les procédés bismarckiens ne sont point maniables à toutes mains et, dans l'ordinaire, la prudence commande de ne pas se livrer d'abord. La conférence, redoutée par l'Allemagne, qui malgré ses refus annoncés, n'aurait pas pu la décliner, si toute l'Europe l'eût acceptée, eût été, pour elle comme pour nous, une solution négative et, dès lors que nous savions depuis le 7 qu'elle désirait des profits positifs, nous avions intérêt à développer en elle la crainte de ne les pas obtenir. Si M. de Selves, même sans y croire, eût, le 1er et le 7 juillet, évoqué, dans ses conversations avec M. de Schoen, l'Europe invisible et présente, celui-ci, même sceptique, en eût ressenti quelque alarme. C'était merveille, aux jours d'Algésiras, de voir M. Léon Bourgeois manœuvrer l'adversaire avec des arguments qu'il se fût gardé de pousser jusqu'au bout, mais par lesquels il inquiétait, énervait, sondait tout au moins son interlocuteur. M. de Selves se borna à répondre qu'il blâmait le geste d'Agadir et à écouter M. de Schoen offrir le Maroc en échange du Congo, — donnant ainsi l'impression d'une très grande réceptivité.
Une autre omission fut commise par lui dans ces premiers entretiens. M. Ribot l'a fort justement analysée au Sénat le 9 février 1912. Que la conversation dût s'engager sur la base des compensations; que l'Allemagne fût déçue par la formule de 1909 et qu'elle voulût autre chose, rien de plus clair : tout ce qui précède l'a
démontré. Mais cette conversation de liquidation destinée à enterrer honnêtement l'acte d'Algésiras, il s'agissait de savoir qui l'engagerait. Après Kissingen, la France était demanderesse. Devant le silence grognon de M. de Kiderlen, c'était à elle de faire des offres, à elle de « chercher ailleurs », à elle de dénoncer le régime antérieur : obligation périlleuse en face du gouvernement impérial, en face de l'Europe, en face même de l'opinion française. Après Agadir, la situation changeait. Ce geste initial, si difficile à dessiner pour nous? l'Allemagne l'avait risqué avec brutalité. Son poing fermé avait frappé « le mur lézardé d'Algésiras » et quelques moellons s'en étaient détachés. Ses ambassadeurs, sans mesurer le péril où ils se fussent exposés s'ils eussent eu affaire à une diplomatie plus habile? avaient partout déclaré :
— L'acte d'Algésiras ? Nous n'en voulons plus. C'est fini. Et à la France ils avaient dit :
— C'est fini. Seulement nous voulons le Congo. Quelle admirable occasion d'utiliser cette « faute »,
— le mot est de M. Ribot L, — pour dire à l'Allemagne :
— C'est vous qui dénoncez l'acte d'Algésiras, dont tout le monde, sauf vous, et même moi, la France, continue à se contenter. Vous prenez même la peine d'expliquer pourquoi : c'est parce que vous voulez le Congo. Rien de mieux. Mais alors voici mes conditions : car vous devenez demandeurs, au lieu d'être défendeurs.
On éprouve quelque regret à constater que sir Arthur Nicolson fut seul, le 1er juillet, à répondre aux représentants de l'Allemagne :
t. Sénat, séance du 9 février 1912.
— Vous violez l'acte d'Algésiras.
M. de Selves, troublé par une initiative qu'il n'attendait point, mal informé des arguments que le passé suggérait, inhabile à se servir des textes antérieurs, plaça, par sa passivité, la France dans la posture d'un prévenu qui, devant le juge d'instruction, négocie sous caution sa liberté provisoire.
Par une manœuvre plus subtile, le gouvernement français se fût mis en mesure, d'autre part, d'exiger de l'Allemagne, comme condition préalable à toute négociation, la définition expresse de ce que, par son initiative, le gouvernement impérial entendait nous offrir au Maroc en sus des droits, privilèges et intérêts qu'il nous y avait antérieurement reconnus. Faute de cette définition, les pourparlers devaient être forcément sans issue, en tout cas sans profit. Car comment chiffrer le prix sans connaître la valeur achetée? C'est sur cette valeur qu'il importait d'abord d'être nettement fixé. L'accord, auquel on tendait, devait, pour avoir sa raison d'être, différer essentiellement par sa nature, sa forme et ses conséquences de celui de 1909. Cette différence peut s'exprimer d'un mot. Cet accord devait être positif au lieu d'être négatif. Positif, c'est-à-dire préciser, non pas seulement les devoirs de l'Allemagne, mais les moyens d'action de la France ; énoncer, non pas ce que l'Allemagne ne pourrait pas faire, mais ce que la France pourrait faire. Toutes les formules de désintéressement, de renonciation ou de désistement devaient être écartées. Un traité de protectorat, c'est-à-dire la constatation de notre souveraineté de fait au Maroc, tel était le but qu'il fallait affirmer dès le principe, en réponse à l'initiative allemande. Ce n'est pas la France, c'est
l'Allemagne qui avait dit : « L'acte d'Algésiras n'existe plus. » Dès lors que la France, en acceptant de négocier, admettait le point de vue allemand, il lui appartenait de s'y placer nettement en répliquant : « Puisque l'acte d'Algésiras n'existe plus, voilà ce que j'entends mettre à sa place. Voilà ce sur quoi, d'abord, avant de discuter le prix, j'entends être édifié pleinement. »
Pour obtenir ce résultat, le meilleur moyen, à coup sûr, eût été de proposer à l'adhésion de l'Allemagne un traité franco-marocain de protectorat. Ce n'est pas chose facile ni habituelle que de rédiger un tel traité avec un autre partenaire que le protégé. L'histoire n'offre pas d'exemple de tractations de ce genre. Un protectorat se constitue d'ordinaire par un traité entre le protecteur et le protégé. Après quoi, les tiers adhèrent. Il est moins aisé pour le protecteur de s'entendre avec un tiers sur la façon dont il réglera ses rapports avec le protégé. En amusant l'Allemagne par une offre de conférence, en la contenant par le rappel de l'acte d'Algésiras, en gagnant du temps — ce qui est souvent, on ne l'a que trop vu cet été, le meilleur moyen de n'en pas perdre — nous eussions pu mettre ce délai à profit pour signer avec le sultan qui, le 10 juillet, déclarait s'en remettre à nous l, un traité subordonné évidemment à l'adhésion des puissances, mais qui n'eût pas été
1. Le sultan disait, le 10 juillet, au docteur Weisgerber : «Quant à l'envoi d'un bateau de guerre allemand à Agadir, je ne me l'explique en aucune manière. Je sais que depuis plusieurs mois de nombreux sujets allemands parcourent le Sous et déploient une activité pour s'y créer des intérêts économiques ; mais je n'ai pas appris qu'ils aient été molestés. Peut-être ne s'agit-il que d'un simple malentendu ? Je sais qu'une conversation est engagée à ce sujet entre Paris et Berlin, et je m'en remets à la France pour faire valoir mes droits consacrés par l'acte d'Algésiras, auquel, comme elle, je reste fermement attaché. »
pour elles plus pénible à ratifier qu'un accord francoallemand. Nous aurions, delà sorte, placé l'Allemagne en présence d'un texte précis, librement négocié par nous, qu'il eût suffi d'amender avant sa publication en tenant compte des demandes allemandes pour autant qu'elles eussent été admissibles. « Et le sultan? » demandait le Temps dans un article du 11 juillet. Cette suggestion n*eut pas plus de succès que celle du même journal, appuyée cependant par la majorité de la presse française, en faveur d'une conférence ou tout au moins d'une menace de conférence. Il est permis de le regretter. La diplomatie française se montra également incapable de manœuvrer et d'attaquer, — de manœuvrer en invoquant l'acte d'Algésiras, en suggérant l'intervention de l'Europe, en traitant rapidement avec le sultan, — d'attaquer, en mettant l'Allemagne en présence d'un texte marocain complet et précis. Ainsi, au lieu de mener les événements, elle se laissa mener par eux. Au lieu de se protéger par des feintes, elle se jeta sur le fer de l'adversaire. Au lieu d'élever devant elle des ouvrages de campagne, de s'y abriter quelques jours, quitte à les abandonner ensuite, elle se livra en terrain découvert, renonçant au bénéfice de ces armes françaises, la souplesse, le coup d'œil, la méthode qui en 1905 et 1906 avaient trouvé, pour le bien du pays, de si ingénieux et si vaillants escrimeurs. Et c'est pourquoi, lorsqu'on les revit, les six premières semaines des négociations apparaissent comme un lamentable gàrhis. Al'agression allemande, nulle riposte : un regret d'abord, et puis le silence. Par la suite, un souci puéril de savoir ce qu'on nous demande avant de préciser ce que nous voulons ; un jeu de propos interrompus aggravé par
l'esprit brouillon et retors de l'interlocuteur allemand ; un réseau de projets incomplets et divers ; des instructions contradictoires, envoyées sous réserve, ce qui est la pire façon d'utiliser un ambassadeur ; pas de point fixe ; pas de programme ; des velléités, des intentions, des alternatives de confiance et d'affolement ; une psychologie courte, servie par une volonté faible : ce n'est point dans cette période de notre histoire que les diplomates de demain devront chercher des modèles.
Après avoir reçu M. de Schoen le 7 juillet, M. de Serves avisa M. Paul Cambon de la conversation qu'il venait d'avoir. Notre ambassadeur informa le gouvernement britannique que l'Allemagne désirait des compensations au Congo. Il ajouta que le point de vue marocain du gouvernement français serait invariablement maintenu et que l'exclusion de l'Allemagne de l'empire chérifien était pour nous une condition sine qua non. Le même jour, sir Edward Grey répondait qu'il n'avait rien à objecter à l'octroi de compensations au Congo. Le même jour aussi, — mais avant d'avoir connaissance de la communication du gouvernement français — , M. Asquith répétait publiquement aux Communes ce que sir Edward Grey avait dit le 3 juillet à notre ambassadeur, c'est à savoir que l'Angleterre, dans le développement du problème marocain, aurait les égards requis pour la protection de ses intérêts et l'exécution de ses engagements envers la France l. La route était donc libre pour la négociation. M. Jules Cambon partait le 7 pour Berlin. Le même jour, le ministre lui télégraphiait sa conversation avec M. de Schoen et le