Voir ci-dessus, page
M. de Kiderlen. Tout au plus indique-t-il quelques points de ce programme : droit pour nos troupes d'occuper les points nécessaires au maintien de l'ordre, liberté d'assister le sultan dans l'exécution de toutes les réformes, notamment financières. Mais ce n'est pas là un texte, c'est une esquisse, un vœu, rien de solide sur quoi l'on puisse construire. Pourtant le 23 juillet, c'est M. de Kiderlen qui nous offre le moyen de réparer notre erreur. Après s'être déclaré désireux d'une entente, il déclare admettre, sous réserve de l'égalité économique et de la libre exportation des minerais, ce qu'il appelle, — avec, en vérité, un excès d'indulgence, — « nos propositions marocaines ». Il ajoute :
— Vous aurez ^ainsi cet Empire de l'Afrique du Nord qui est votre grand objectif.
Le 30, dans une nouvelle dépêche, M. de Selves précise-t-il ? Non. Il veut que le « désintéressement politique » de l'Allemagne au Maroc soit absolu : toujours un écho de 1909. Il note, en passant, qu'elle devra renoncer au régime de la protection. Il semble ainsi, après un mois passé qu'on n'ait, pas plus qu'au début, de vues d'ensemble. On procède par fragments, par occasion. Au lieu de définir notre protectorat, on continue à parler du désistement de l'Allemagne. Au lieu de la solution positive qui seule, on l'a vu, justifiera la négociation, on s'obstine à envisager la solution négative. On ne dit pas ce que nous ferons au Maroc, mais ce que l'Allemagne n'y fera pas. C'est de la diplomatie à rebours.
Et pourquoi? Parce que, depuis le premier jour, cette diplomatie suit les mouvements de l'adversaire, se laisse manœuvrer par lui, au lieu de le manœuvrer. Sans penser à ce que nous devrons obtenir, elle se laisse fasciner par
ce que nous devrons céder. Sans fixer la valeur à acquérir, elle s'épuise à discuter sur le prix, à envisager toutes les façons possibles d'abandonner ceci ou cela et de limiter cet abandon. Le 9 juillet, nous offrons les îles de la Polynésie que M. de Kiderlen refuse le 13 avec quelque dédain, sans nous dire ce qu'il nous demande, mais en nous proposant le nord du Cameroun. Le 14, M. de Selves accepte en principe la rectification de la frontière Congo-Cameroun. Le 15, le secrétaire d'État se démasque et, en nous offrant le nord du Cameroun et le Togo, il promène d'un geste large son doigt sur la carte d'Afrique, montrant le Congo de la Sangha à la mer. M. Cambon refuse aussitôt. Cette prétention, se produisant au moment où nous ne savons pas ce qu'on nous donnera, — disons mieux, ce que nous voulons au Maroc, — est un premier échec. Cet échec nous allons l'aggraver : car, dominés par la crainte de rester en face de cette demande, nous allons nous user à la réduire et, de ce [fait, nous détourner plus encore du Maroc, accepter au moins par prétention des minima congolais qui, par la suite, nous lieront, lorsqu'au bout de deux mois, en septembre, revenant à la logique, nous dirons à l'Allemagne : « Causons d'abord du Maroc. Ensuite nous causerons du Congo. »
L'entretien du 15 se termina dans une atmosphère de mauvaise humeur et sans conclusion positive, M. de Kiderlen se bornant à dire qu'il verrait M. de Lindequist, ministre des Colonies. Dès lors, tout notre effort reste fixé sur le Congo et de quelle singulière façon? En nous appliquant exclusivement à repousser les offres de l'Allemagne dans le naïf espoir de réduire ainsi sa demande. C'est ce que M. de Selves appellera le 18 juillet « alléger la négociation ». Si les pourparlers eussent suivi une
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marche logique, nous aurions pu, nous aurions dû aller moins vite en besogne. Car, toutes choses égales, d'ailleurs, le nord du Cameroun et le Togo étaient des avantages réels dont le traité du 4 novembre ne contient pas l'équivalent et qu'il était imprudent de si tôt repousser. Or, ces avantages, nous les refusons avec une sorte de frénésie, M. Gambon le 15, M. de Selves le 17. Le 18, le ministre reçoit l'ambassadeur d'Allemagne et lui tient le même langage. Il évite de préciser nos offres, parce que le président du Conseil et le ministre des Colonies sont absents. Un seul point fixe, c'est que nous ne prendrons pas ce Togo qu'on nous tend. Le 20, après une conversation de M. de Selves avec MM. Caillaux et Lebrun, les instructions ministérielles se précisent. Nous ne voulons pas du Togo. Le Bec-de-Canard nous suffira. En échange, nous offrons un vaste territoire en bordure orientale du Cameroun, limité à l'Est par le Chari, le Bahr-es-Sara, la Nana, l'Ouahma et la Sangha. Nous offrons en outre d'étendre le régime douanier du bassin conventionnel à toutes nos possessions de l'Afrique équatoriale. En un mot, nous déplaçons les cessions. L'Allemagne avait demandé le Bas et le Moyen Congo. Nous la rejetons dans l'Oubanghi-Chari, combinaison acceptable, judicieuse même, mais qui, d'une part, avait le tort de se produire trop tôt, sans que l'on sût de quels avantages elle serait la contre-partie, qui, d'autre part, en voulant «alléger » le marché, oubliait que le Maroc n'y figurait point et que, par suite, il n'était point de balance capable d'en marquer le poids.
Aussi bien, M. de Kiderien ne s'y arrêta pas un seul instant. N'ayant rien en face de lui, son jeu était de pousser de l'avant, quitte à se replier ensuite. Le 13, il se
plaint amèrement de la presse française. Le 23, maintenant l'offre du Togo, mais dévoilant son but plus clairement encore que dans sa première demande, il exige un accès au Congo. Quand, le 28, M. Jules Cambon, lui propose la cession définie par les instructions ministérielles du 20 juillet confirmées le 25 (Chari-Bahr-es- Sara-Nana-Ouahma-Sangha), il jette les hauts cris ; déclare que c'est se moquer; qu'avec des cessions aussi insignifiantes, il n'y aura pas moyen de s'entendre. M. Jules Cambon se borne à répondre qu'on peut chercher d'autres bases. Évidemment : et le ministère, à vive allure, s'engage dans cette voie.
Le 30 juillet, ce n'est plus un projet de cession, mais deux qu'il envisage et qu'il fait porter à Berlin par M. Van Vollenhoven, chef de cabinet du ministre des Colonies. Ces deux combinaisons sont les suivantes ; ou bien le tracé précédent Chari - Bahr - es - Sara - Nana- Ouahma- Sangha, avec, en plus, les îles, ou bien, mais, contre le Togo, un tracé plus large Chari-Gribinghi ou même Chari-Baminghi avec, en outre, un triangle compris entre la frontière sud du Cameroun, la côte et une ligne tirée de la côte jusqu'à Ouesso, toujours, bien entendu, contre le Togo. Le ministre ajoute que c'est l'extrême limite des concessions possibles. Si M. de Kiderlen n'accepte pas, M. Jules Cambon devra interrompre l'entretien.
Est-il besoin de signaler ce que ces instructions avaient de contradictoire ? Voulions-nous, oui ou non, du Togo? Voulions-nous, oui ou non, ne rien céder du Gabon? Notre ambassadeur, peu familier avec les questions coloniales, devait, après ce cahot de suggestions contraires, avoir perdu toute directive congolaise. Il semblait qu'on s'appliquât à développer en lui un scep-
ticisme absolu à l'égard de ces territoires avec lesquels on jonglait, comme s'ils représentaient des valeurs interchangeables, tantôt refusant le Togo et tantôt le demandant, tantôt écartant de la combinaison les îles de la Polynésie et tantôt les y introduisant, tantôt localisant les cessions, avec des limites variables d'ailleurs, dans l'Oubanghi-Chari, tantôt les étendant au sud jusqu'à la mer. A quel critérium d'ailleurs ramener l'évaluation de ces sacrifices si éclectiquement envisagés, puisque nous ignorions ce que devait payer cette monnaie territoriale, puisque nous alignions nos écus sur la table sans que la marchandise y fût placée? Recevant le 26, l'ambassadeur d'Allemagne, M. de Selves lui disait il est vrai :
— -Au Maroc, nous avons déjà, de par l'accord de 1909, les droits politiques. Nous ne vous demandons pas de droits économiques. Donc nous sommes à égalité. Nous ne vous demandons pas le Togo et tout le Haut-Cameroun, nous ne voulons que le Bec-de-Canard. Nous vous offrons par contre les territoires à l'est du Cameroun et la liberté commerciale dans toutes nos possessions de l'Afrique équatoriale. Ainsi s'équilibrent les plateaux.
Mais qui ne voit que, ce disant, M. de Selves supposait le problème résolu, puisque, de toute évidence, ce qu'il nous fallait au Maroc, c'était tout autre chose que ce que nous avait donné l'accord de 1909; puisque même, si la combinaison eût été, telle quelle, acceptable au Congo, elle ne l'eût pas été au Maroc, où l'accord de 1909, avec l'interprétation allemande des « droits économiques égaux » était radicalement exclusive d'un protectorat digne de ce nom? Argument de discussion, dira-t-on peut-être, fait pour impressionner l'adversaire et que le
ministre employait sans y croire. Non, puisque dans une dépêche du 25, il le développait complaisamment s'adressant non plus à l'ambassadeur d'Allemagne à Paris, mais à l'ambassadeur de France à Berlin. Comment supposer, d'ailleurs, que l'interlocuteur allemand eût pu s'arrêter à un si pauvre sophisme? La preuve que l'accord de 1909 ne nous suffisait pas, nel'avions-nous pas fournie, et surabondamment, en acceptant de négocier après la menace d'Agadir?
En résumé, au terme de ces trois semaines de contact, il apparaissait, d'une part, que les prétentions congolaises de l'Allemagne rendaient l'entente fort difficile et que les hésitations marocaines de la France laissaient ouverte une question qu'il aurait fallu fermer. D'autre part, l'énormité des exigences allemandes permettait de se demander si le but de M. de Kiderlen n'était pas, après un détour congolais, de revenir au Maroc. La constatation de cet état de choses détermina l'Angleterre à sortir de la réserve qu'elle avait gardée depuis le début.
On a vu que, le 1er juillet, l'ambassadeur d'Allemagne à Londres avait fait à sir Arthur Nicolson, en l'absence de sir Edward Grey, la môme communication que M. de Schoen avait faite le même jour à M. de Selves. Le comte Wolff Metternich y avait ajouté un commentaire
déterminé par les instructions qu'il avait reçues de M. de Kiderlen1.
La situation créée par la force des choses nous oblige, conformément à la prière de plusieurs importantes maisons de commerce allemandes, de garantir directement la sécurité de leurs personnes et de leurs biens aux sujets et protégés allemands dans le sud du Maroc jusqu'au rétablissement de l'ordre. Mais nous n'avons nullement l'intention de faire des difficultés à la France en quelque façon que ce soit au sujet de son attitude.
D'après l'état des choses, on peut se demander s'il serait possible à la France de revenir au statu quo ante, c'est-à-dire à celui de 1906. Nous sommes donc éventuellement prêts à chercher, d'accord avec la France, un moyen de nous entendre une fois pour toutes sur la question du Maroc dans une forme qui réponde également aux intérêts des autres signataires de l'acte d'Algésiras. Les bonnes relations- existant avec la France nous permettent d'envisager des négociations directes.
A cette communication, sir Arthur Nicolson, puis sir Edward Grey avaient répondu le 3 et le 4 juillet que la Grande Bretagne ne pouvait laisser se régler en dehors d'elle la question marocaine et qu'elle s'inspirerait, dans ses décisions, des engagements pris par elle envers la France d'une part, des intérêts britanniques existant au Maroc d'autre part. En effet, la communication allemande laissait en suspens plusieurs points. Le gouvernement impérial, y lisait-on, a en vue une solution définitive de la question marocaine à laquelle participeraient l'Allemagne, la France et l'Espagne. Fallait-il en conclure que l'Allemagne entendait tenir à l'écart de cette négociation le gouvernement britannique, signataire d'importants traités avec le Maroc, avec la France et avec l'Espagne, signataire aussi de l'acte d'Algésiras ? L'Angle-
1. Communiqué par M. de Kiderlen à la commission du budget du Reichstag, le 23 novembre 1911.
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terre n'a point coutume de supporter de telles exclusions et l'Allemagne était imprudente ou tout au moins maladroite de laisser croire qu'elle eût le désir de lui en infliger. Qu'était-ce d'ailleurs que cette « solution définitive » dont parlait le comte WolfT Metternich? Le gouvernement impérial négligeait de s'expliquer à ce sujet et autorisait de ce fait toutes les suppositions. A lire la presse allemande, qu'on suit à Londres avec une attention particulière, on y relevait, on l'a vu1, de singulières contradictions. Mais la plupart des hypothèses étaient inquiétantes pour l'Angleterre. Sans doute, les uns, par exemple la Taegliche Rundschau, spécifiaient qu'il s'agissait d'obtenir des compensations au Congo et de cela le gouvernement anglais ne s'alarmait point. Mais d'autres, comme la Gazette de Francfort, faisaient allusion à une opération d'un caractère plus général, supprimant la nécessité de la compensation coloniale, à condition que «la France, renonçant à son hostilité secrète contre l'Allemagne, prit la main que celle-ci lui tendait depuis longtemps et acceptât l'idée sincère d'une collaboration avec Berlin ». D'autres, enfin, soutenaient avec ténacité l'idée d'un partage du Maroc dont l'Allemagne aurait sa part. L'ambiguïté de la communication allemande du 1er juillet n'en était que plus troublante pour le gouvernement britannique. Le gouvernement français, plus directement intéressé, n'en avait pas tiré la conclusion qu'il lui appartenait d'en dégager, c'est à savoir la nécessité de régler immédiatement la question marocaine. Le gouvernement anglais fut plus clairvoyant, plus logique ou plus