‹ Le Mystère d'AgadirChapitre 155 sur 216 · Commission du budget du Reichstag · texte numérisé non relu

Commission du budget du Reichstag

notre but et nos intentions à notre première entrevue, c'est à savoir la protection des intérêts des sujets allemands jusqu'au rétablissement de l'ordre. C'est un principe généralement admis qu'une nation européenne soit autorisée à assurer elle-même en pays demi-barbare, qui n'appartient pas à un tiers, la protection de ses intérêts. Le traité franco-anglais de 1904 ne lie que la France- et l'Angleterre. L'Allemagne, depuis ce traité, n'est liée que par l'acte d'Algésiras et par le traité franco-allemand de 1909. L'acte d'Algésiras, comme le traité de 1909, pose comme condition de tout le reste l'indépendance du sultan et l'intégrité du Maroc. Après l'occupation persistante de la Ghaouïa, après la marche conquérante des Français poursuivie récemment dans une grande partie du Maroc, personne ne peut plus soutenir sérieusement que le territoire marocain est intact et que le sultan est indépendant. Là contre, je vous l'ai fait observer dans notre premier entretien, nous n'avons pas protesté. Mais, par la force des choses, le moment est arrivé où la nécessité s'est imposée à nous de nous entendre avec la France sur la situation marocaine. C'est ce que nous avons actuellement entrepris.

Si nos propositions sur le Congo sont, comme vous le dites, inacceptables, cela prouve que la France attache moins de prix qu'on ne croit à avoir le libre exercice au Maroc de prétentions qui n'ont pas fait l'objet d'une adhésion internationale. Elle devrait donc aussi accepter qu'un vaisseau de guerre étranger aille dans un port marocain.

Un regard sur la carte montre qu'un empire nord-africain s'étendant de la frontière tripolitaine au Sénégal avec pleins pouvoirs au Maroc n'est pas pour la France chose négligeable. L'Angleterre s'est entendue avec la France et a eu l'Egypte qui n'est pas non plus chose négligeable. L'Allemagne n'a rien eu. Si la France désire que, comme l'Angleterre, mais toujours sous la réserve de nos intérêts commerciaux, nous nous effacions au Maroc, il nous faut un équivalent, qui soit à peu près de valeur égale au but important qu'elle vise. Sinon, nous saurons défendre au Maroc notre position indépendante.

Vous semble z prêter grande importance au fait que nous avons envoyé un navire de guerre dans un port fermé du Maroc et précisément à Agadir, où, l'automne passé, l'apparition d'un navire de guerre français a donné lieu à des questions de notre part. Il me semble que vous avez deux poids et deux mesures : une mesure pour la France, une mesure pour l'Allemagne.

L'envoi d'un bateau allemand à Agadir, suivant vous, a créé une situation qui, du point de vue des intérêts anglais, appelle un éclaircissement. Si l'intégrité du territoire marocain vous tient tant à cœur, que ne demandez-vous avant tout et d'abord des éclaircissements à la France ? L'occupation de la Chaouïa, l'armée française répandue dans tout l'intérieur du Maroc constituent à coup sûr, plus que l'action allemande, une forte immixtion dans les affaires marocaines.

Ce long développement, qu'il convenait de citer dans son texte, était plus inquiétant que rassurant. L'Allemagne ne disait pas ce qu'elle ferait si la négociation échouait et l'on pouvait admettre qu'elle se réservait de faire la même chose que la France. Un esprit de chicane et de casuistique animait d'ailleurs les propos du comte Metternich. En reprochant à l'Angleterre d'avoir deux poids et deux mesures pour la France et pour l'Allemagne, il marquait un parti pris de jouer sur les mots et de ne pas se placer en face des réalités. Sir Edward Grey lui répliqua qu'il souhaitait l'accord franco-allemand mais que, dans le cas où cet accord ne se ferait pas, il avait tenu à « lui marquer nettement que le geste d'Agadir donnerait lieu à une conversation anglo-allemande». Il ajoutait qu'il croyait que la tension diminuerait si un échange de vues se produisait entre l'Angleterre et l'Allemagne, avant que ne survinssent à Agadir des faits nouveaux obligeant l'Angleterre à prendre position1. Le gouvernement anglais n'estima pas d'ailleurs que cet avertissement suffît et le même jour, après une conversation entre le premier ministre, le ministre des Affaires étrangères et le chancelier de l'Échiquier, il fut décidé qu'une déclaration publique

Page 1