LA MISSION GUIOT
S'il était aisé de prévoir l'importance que l'Allemagne attacherait à la prompte réalisation des clauses économiques inscrites dans l'accord du 8 février 1909, le gouvernement impérial prit soin de substituer sans retard
une certitude à l'hypothèse. Dès avant la signature de l'accord, il avait exprimé le vœu qu'une négociation technique en suivît immédiatement la publication. Quelques jours plus tard, il rappelait cette demande à M. Jules Cambon. Il s'agissait, disait-il, d'un « échange de vues sur les diverses questions économiques qui étaient sur le tapis au Maroc ». En réalité, c'était le programme de la collaboration économique projetée que l'Allemagne souhaitait mettre sur pied.
La mission de représenter en cette occasion le gouvernement français fut confiée à un homme parfaitement qualifié pour la remplir, M. Guiot, ministre plénipotentiaire de première classe et délégué des porteurs de l'emprunt marocain. A ce titre, membre du conseil d'administration de la Banque d'État du Maroc et chef du service de contrôle des douanes chérifiennes, M. Guiot était familier avec toutes les questions que les deux gouvernements se proposaient de régler. La double qualité qu'il tenait de son grade et ses fonctions s'accordait, d'autre part, le mieux du monde avec l'œuvre à double face dont on allait tracer le plan, œuvre économique et privée par ses instruments et ses résultats, mais essentiellement politique et officielle par son origine et sa méthode. Du côté allemand, M. Erckert, chef du service du Maroc à la chancellerie et M. de Langwerth, conseiller de légation, qui, après un long séjour à Tanger, était devenu à la Wilhelmstrasse « rapporteur » pour les affaires marocaines, faisaient vis-à-vis à M. Guiot.
Les entretiens de ces messieurs commencèrent à Berlin le 24 mars 1909 et se prolongèrent jusqu'au 1er avril. Le ton en fut simple et cordial : on était en pleine lune de miel. Il ne fut pas établi de procès-verbal
de chaque séance. Mais, après la dernière, M. Guiot, ayant, dans un louable souci de clarté, soumis aux négociateurs allemands les notes qu'il avait prises au jour le jour, ces notes revisées par eux devinrent la base de l'accord constaté. Dans le courant d'avril et de mai, le gouvernement allemand étudia ce compte rendu et le 2 juin, il adressa à M. Guiot un aide-mémoire confidentiel, où, après avoir constaté « l'identité des vues sur tous les points principaux », il ajoutait :
Cet aide-mémoire, après avoir été approuvé par les deux gouvernements, servirait de base pour les mesures à prendre en vue de faciliter au Maroc le règlement des affaires actuellement en suspens et de favoriser le développement économique de ce pays.
Ainsi s'affirmait de nouveau le désir du gouvernement impérial d'aboutir rapidement à un résultat positif. Ce désii était encore souligné par la dernière phrase de l'aide-mémoire qui portait :
Le gouvernement impérial serait heureux de connaître dans le plus bref délai possible les vues du gouvernement français à ce sujet.
Le sens général de ce document, dont on ne saurait trop souligner l'importance, n'était point douteux. Le gouvernement allemand, dans l'ordre politique et même financier, consentait que la France exerçât au Maroc une influence prépondérante, soit qu'elle garantit le prochain emprunt, soit qu'elle eût la majorité dans les divers organes de contrôle que cet emprunt pourrait rendre nécessaire. M. Guiot dans son rapport au ministre des Affaires étrangères écrivait à ce sujet :
Votre Excellence remarquera que j'ai placé tous nos entretiens sur la base, non de la « prépondérance de nos intérêts politiques,
mais sur celle du renoncement politique de l'Allemagne ». A maintes reprises, dans ma rédaction du compte rendu, j'ai mis cette formule dans la bouche de M. Erckert. Assurément, ce document n'est pas un compte rendu officiel, et je ne veux pas en exagérer la portée. Il n'en est pas moins à propos de remarquer qu'il a été lu par moi à M. Erckert, qui l'a pleinement approuvé; qu'il est resté entre ses mains du 31 mars au 3 avril ; qu'il a été annoté par lui sur divers points sans que les expressions « désistement politique », « renoncement politique » aient fait l'objet d'aucune remarque. Le texte que je remets à Votre Excellence et celui que j'ai laissé à notre ambassadeur à Berlin ont été expédiés dans les bureaux mêmes de la Wilhelmstrasse l.
Par contre, le gouvernement allemand tenait à ce que l'apparence internationale fût conservée, même si la réalité devenait française. Ce qui ne l'empêchait pas d'ailleurs de présenter ouvertement te Maroc comme une chasse réservée franco-allemande. Il admettait que les tiers pussent ramasser les miettes du festin : encore laissait-il à la France le soin de les leur abandonner. Mais seules la France et l'Allemagne devaient prendre place à table. Animé d'un tel dessein, le gouvernement impérial ne pouvait manquer d'être gêné par l'article 107 de l'acte d'Algésiras imposant la loi de l'adjudication2, ïl conviait donc la France à une interprétation de cet article toute différente de celle qui avait été généralement admise depuis 1906, de celle qu'il devait lui-même soutenir au cours des négociations du mois de septembre