LA NEGOCIATION EFFICACE
I. — L'Entr'acte. — Les conférences de la fin d'août. — Le retour à la logique. • — Les instructions de M. Jules Cambon. — L'esprit public en France. — L'esprit public en Allemagne. — La crise financière allemande. — Une interview de M. de Kiderlen. — Une lettre de M. Caillaux.
II. — La Négociation Marocaine. — La reprise du contact. — Projet français. — Contre-projet allemand. — Le protectorat marocain. — La question des tribunaux. — La question des protégés. — L'autorité de l'État sur les services publics. — Le privilège et l'égalité. — L'Allemagne et les chemins de fer. — Pas de partage économique. ■ — Un succès français. — Les clauses secondaires.
III.- — La Négociation Congolaise. ■ — ■ Imprudences préliminaires. — L'évolution de l'esprit public en France. — Pas de coupure. — Les nouvelles instructions de M. Jules Cambon. — Les inquiétudes de M. Jules Cambon. — Les raisons de la bonne volonté allemande. — M. de Kiderlen et Tripoli. — Paroles impériales. — L'accord. — La question du Congo belge. — La rédaction russe.
IV. — Conclusion. — Heureuses conséquences du changement de méthode. — -L'évolution marocaine de l'Allemagne. — L'évolution congolaise. — Le gouvernement français et le pays. — Intrigues intérieures.
La seconde période des négociations, préparée à Paris du 18 au 30 août en de nombreuses conférences, s'est poursuivie à Berlin du 4 septembre au 4 novembre. Par un heureux, mais tardif retour à la logique, elle a porté d'abord jusqu'au 13 octobre sur le Maroc, puis, à partir du 14 octobre, sur le Congo. Il est permis de penser que, si cette méthode eût été plus tôt adoptée, les pourparlers eussent duré plusieurs semaines de moins.
C'est en présence du résultat nul de sept semaines d'efforts que le gouvernement français décida de prendre sous son contrôle immédiat et direct la suite de la négociation.
L'arrivée à Paris de M. Jules Cambon, coïncidant avec le retour du président du Conseil, marqua le début d'une série de conférences destinées à préparer les décisions définitives qu'on avait résolu de soumettre, avant la reprise des pourparlers, au Président de la République et au Conseil des ministres. Le 22, M. Jules Cambon était reçu par M. de Selves et ensuite par M. Caillaux.
A cette seconde conversation, qui dura trois heures, participaient MM. Lebrun, ministre des Colonies ; Messimy, ministre de la Guerre ; Delcassé, ministre de la Marine ; Cruppi, ministre de la Justice, ancien ministre des Affaires étrangères ; Paul Cambon, ambassadeur de France à Londres ; Barrère, ambassadeur de France à Rome. Le 23, M. Jules Cambon avait un nouvel entretien avec le président du Conseil qui, le 24, allait à Rambouillet pour rendre compte de la situation au Président de la République. Le 25, un conseil de cabinet se réunissait au ministère de l'Intérieur pour examiner le projet d'instructions délibéré dans les réunions précédentes, sur la base d'une rédaction confiée à M. Barrère et modifiée à divers égards par les autres interlocuteurs. Le 26, M. de Selves était reçu par le Président de la République. Le 30, M. Jules Cambon avait une nouvelle conférence avec M. Caillaux. Durant cette semaine, le ministre des Affaires étrangères avait, d'autre part conféré à diverses reprises, le 23 et le 25 notamment, avec l'ambassadeur d'Allemagne, ce qui avait accrédité le bruit, d'ailleurs inexact, que les négociations allaient se poursuivre à Paris et avec l'ambassadeur d'Angleterre. Le 30 au soir enfin, M. Jules Cambon prenait le train pour Berlin, porteur de deux séries d'instructions visant, les unes, le Maroc, les autres, le Congo.
Dès qu'ils avaient eu connaissance de la marche détaillée des pourparlers antérieurs, les membres du gouvernement avaient été unanimes à en apercevoir le vice essentiel, c'est à savoir le manque de logique : par suite, de quoi, après deux mois passés, on en était encore à discuter le prix d'une marchandise dont la valeur n'était
point chiffrée. Comment aboutir à un accord congolais tant que l'accord marocain ne serait pas établi ? C'était la quadrature du cercle. En conséquence, le Conseil de cabinet se préoccupa d'abord de définir une méthode et, dans sa séance du 25 août, il arrêta les points suivants. Le premier objet de la négociation devait être, dès le retour à Berlin de M. Jules Cambon, de fixer, avec une précision exclusive de toute équivoque, la situation nouvelle reconnue par l'Allemagne à la France dans l'Empire chérifien. Ensuite on aborderait la question des garanties économiques réclamées par l'Allemagne, avec la préoccupation de ne point permettre au gouvernement impérial, sous un prétexte économique, soit de ressaisir une part d'influence politique, soit de constituer au profit de ses nationaux un régime de privilège. En troisième lieu, mais en troisième lieu seulement, on traiterait la question des compensations territoriales au Congo. Ainsi on sortait résolument de l'ornière. Au lieu de répéter que les seules difficultés étaient au Congo et que, pour le Maroc, « on s'arrangerait toujours », on consentait enfin à reconnaître que le chapitre marocain de l'accord était pour la France le plus important et le. plus délicat ; que le fond et la forme du traité marocain détermineraient l'échelle des concessions au Congo ; que ce traité, pour tout dire d'un mot, dominait l'œuvre entreprise. Que la rédaction en fût bâclée, mieux valait poser la plume et ne pas aller plus avant. Qu'elle fût au contraire lumineuse et précise, libérant l'avenir de toute incertitude, nos intérêts et notre dignité n'auraient rien à craindre de la suite du débat.
Fruit d'une expérience tardive et onéreuse, ces instructions avaient pour objet l'institution au Maroc
d'un régime essentiellement différent de celui de 1909. C'est ce que sir Edward Grey avait exprimé dans la forme la plus heureuse en disant : « Il faut que le Maroc change de teinte sur la carte. » L'accord du 8 février 1909, affirmation de principes et déclaration d'intentions, n'avait, ni dissipé les équivoques, ni prévenu les conflits. Il fallait donc que le traité de 1911 fût différent de celui de 1909. Différent en quoi ? En ceci, qu'au lieu de nous promettre un désintéressement politique, matière à controverses et restrictions ultérieures, l'Allemagne approuvât explicitement une série de dispositions qui fonderaient, avec l'approbation de l'Europe, les droits indiscutables de la France pour l'avenir. Il ne suffisait pas que l'Allemagne reconnût nos intérêts spéciaux. Il fallait qu'elle adhérât aux mesures jugées par nous nécessaires pour la protection desdits intérêts. Il ne suffisait pas qu'elle se déclarât acquise aux fins que nous poursuivions. Il fallait qu'elle souscrivit aux moyens mis par nous au service de ces fins.
En conséquence, M. Jules Cambon avait mission de faire reconnaître par l'Allemagne, l'action directrice de la France au Maroc, son droit d'occuper le territoire marocain, de représenter le Maroc dans ses relations extérieures, d'assister le sultan dans toutes les réformes nécessaires, par suite, d'abolir avec le consentement des puissances les capitulations et le régime de la protection, d'exercer un contrôle d'ensemble sur les administrations chérifiennes, de concéder librement ou d'exploiter les grands services publics. L'égalité commerciale et douanière serait assurée sans aucune acception de nationalité, sans faveur pour aucune. L'obligation de collaborer économiquement avec l'Allemagne inscrite dans
l'accord de 1909 serait supprimée, comme aussi toutes conventions contraires au nouveau traité. Enfin l'Allemagne s'engagerait à appuyer la France auprès des puissances signataires de l'acte d'Algésiras pour obtenir leur adhésion. Pour la première fois, après deux mois perdus, notre politique marocaine se définissait d'une façon cohérente, complète et positive.
En ce qui concerne le Congo, le flottement des semaines précédentes pesait sur nos décisions et nous allions porter la peine de tant de projets contradictoires prématurément présentés. Ces projets successifs avaient été les suivants :
1° Cession limitée par la ligne Chari-Bahr-es-Sara- Nana-Ouahma-Sangha, contre le Bec-de-Canard, sans le Togo (instructions du 20 juillet).
2° Même cession avec en plus les îles de la Polynésie, contre le Bec-de-Canard et le Togo (instructions du 30 juillet).
3° Cession limitée par la ligne Chari-Gribinghi ou même par la ligne Chari-Baminghi, avec, en plus, un triangle au sud du Cameroun limité par une ligne droite tirée d'Ouesso jusqu'à la côte entre Libreville et la Gui-, née espagnole, contre le Bec-de-Canard et le Togo (instructions du 30 juillet).
4° Cession à déterminer à l'est du Cameroun et îles de la Polynésie, contre le Bec-de-Canard avec accès à la Benoué (Proposition Cambon du 1er août).
5° Cession limitée par la frontière est du Cameroun, la Sangha et l'Oubanghi, jusqu'à Imfondo et une ligne de ce point à Léré (instructions de Serves du 2 août) plus le triangle au sud d'Ouesso, contre le Bec-de-Canard et le Togo (instructions du 2 août).
6° Cession analogue bornée au nord par la limite du bassin conventionnel, au sud par la Sangha, plus le triangle d'Ouesso contre le Bec-de-Canard et le Togo (instructions de Selves du 4 août).
7° Cession analogue bornée au nord par la limite du bassin conventionnel, au sud par la Sangha, avec en plus le triangle Ouesso et extension possible au nord-est dans la direction du Soudan égyptien contre le Togo et le Becde-Canard (instructions du 7 août).
Si l'on considère ces sept projets, on constate que, bien que, dans des proportions jugées insuffisantes par M. de Kiderlen, l'Allemagne avait obtenu, dès le troisième, l'une des deux satisfactions « essentielles » qu'elle réclamait, l'accès à la mer au nord de Libreville, et, dès le cinquième, la seconde de ces satisfactions, l'accès à l'Oubanghi et au Congo. Comme disait M. Jules Cambon. il n'y avait plus de difficulté sur la largeur des cessions, puisque la France acceptait de les étendre jusqu'à la frontière fluviale franco-belge, et le débat ne portait que sur la limite nord dans FOubanghi-Chari, sur la limite sud dans le Gabon. En un mot, depuis le 2 août, le gouvernement français acceptait le principe, d'abord écarté par lui, de la coupure terrestre de l'Afrique équatoriale, la communication entre le nord et le sud devant être, de ce fait, exclusivement assurée par voie d'eau sur une longueur de plusieurs centaines de kilomètres.
Le Conseil des ministres, après examen, resta sur le terrain où M. de Selves s'était ainsi, trop rapidement d'ailleurs, placé le 2 août. Il consentit, contre le Bec-de- Canard et une partie du Togo, à une cession comprenant, d'une part, un quadrilatère limité à l'ouest par l'ancienne frontière jusqu'à Ouesso, au sud par la Sangha, à l'est
par le Congo et l'Oubanghi, au nord par une ligne qui, partant de l'Oubanghi, rejoignait la frontière du Cameroun au sud de Koundé : d'autre part, le triangle d'Ouesso à la mer tel qu'il a été précédemment décrit. La coupure était ainsi consacrée. Par contre, l'Allemagne, obtenait une superficie sensiblement inférieure à ce qu'elle avait constamment demandé. La solution était onéreuse pour la France. Les erreurs commises dans les premières semaines des pourparlers s'y reflétaient fâcheusement. Il était, on l'a vu, formellement recommandé à M. Jules Cambon de ne plus parler du Congo tant que l'accord marocain ne serait pas complètement rédigé.
Tandis que le gouvernement français arrêtait ces décisions, l'opinion française, calme et même indifférente en juillet, suivait avec une passion croissante le développement, enveloppé de mystère, de ce laborieux débat. Elle avait accueilli sans affolement le coup d'Agadir. Elle avait, comme la Chambre, accepté la conséquence, dès lors certaine, de la négociation à deux, l'octroi à l'Allemagne de compensations coloniales qui libérassent une fois pour toutes le Maroc de l'hypothèque allemande de 1909 et de l'hypothèque internationale de 1906. Elle avait, en un mot, admis assez volontiers l'hypothèse d'une solution qui réglât définitivement l'affaire marocaine, faisant preuve à un égal degré de sang- froid et de bonne volonté et quand, au début d'août, certains journaux, mal renseignés, avaient annoncé l'entente comme imminente, elle en avait favorablement escompté la conclusion. Par contre, l'interruption du 17 août l'avait mal impressionnée. Les efforts officieux n'avaient pas réussi à dissimuler la vérité, c'est à savoir qu'à cette date on était, ou peu s'en faut, au même point que le
7 juillet, avec quelques froissements en plus. L'optimisme injustifié répandu quinze jours plus tôt avait, par un naturel choc en retour, aggravé cette impression. On commençait à trouver que « cela durait bien longtemps ». On ne comprenait plus et, quand on ne comprend pas, on s'énerve aisément. Nervosité d'ailleurs n'est pas le mot qui convient. Le sentiment général était d'impatience et d'agacement, sans rien qui ressemblât à du trouble ou à de la faiblesse. La capacité d'alarme du public français était épuisée. Agadir, après Tanger, n'avait eu qu'un succès d'estime. Il y a des surprises qui ne se renouvellent pas. On était et on restait profondément pacifique, désireux d'une entente honorable. Mais, à la voir si difficile, on se résignait à envisager les conséquences possibles, fût-ce les plus graves, d'un échec des négociations rendu, pour la masse du public, vraisemblable par leur lenteur même.
Dans le temps même que celles-ci s'arrêtaient, la session des conseils généraux avait jeté un jour lumineux sur l'état de l'âme française. Tous les discours présidentiels, chaleureusement applaudis, avaient été pleins de mesure, de raison et de fermeté. Dans la Meuse, M. Poincaré avait dit : « Le pays tout entier n'a d'autres prétentions que de n'avoir rien à sacrifier de ses droits et de ne pas donner plus qu'il ne recevra. » Dans la Marne, M. Vallé, radical-socialiste, avait fait entendre une note identique : « La paix ne peut avoir de prix à nos yeux que si nous conservons avec elle notre légitime fierté et notre dignité tout entière. Mieux vaudrait courir les risques les plus gros et rassembler toutes nos énergies que de perdre une parcelle d'un si précieux patrimoine. » Dans le Puy-de-Dôme, M. Clémentel s'était exprimé
dans le même sens. De même encore, M. Sarrien en Saône-et-Loire, M. Monis dans la Gironde, M. Jonnart, dans le Pas-de-Calais, M. Noël dans l'Oise, M. Bienvenu- Martin dans l'Yonne. Le ton de la presse n'était pas moins satisfaisant. A part de rares égarés1, on n'y comptait que des patriotes sans distinction de parti, admettant une transaction, repoussant une capitulation. Bien qu'on en connût mal l'étendue, les cessions territoriales qui devaient, le mois suivant, provoquer une si vive émotion, inquiétaient déjà les journaux. Mais ils continuaient à les subir comme la condition nécessaire d'un marché désirable. Ils étaient choqués surtout du secret imposé par l'Allemagne et regrettaient que, par suite de ce secret, la résistance du gouvernement fût privée de l'appui précieux qu'apporte à la diplomatie le sentiment national, quand il est unanime.
Du côté allemand, la mauvaise humeur et le désenchantement dominaient. L'une et l'autre, à vrai dire, s'expliquaient par les variations mêmes de la politique allemande. On avait répété, sept ans durant, que l'Allemagne défendait au Maroc les droits de l'Europe et, à Algésiras, l'Europe, appelée par l'Allemagne, avait donné tort à l'Allemagne. On avait répété, au lendemain d'Agadir, que l'heure avait sonné pour l'Allemagne de reprendre au Maroc une politique d'action et, six semaines plus tard, des communiqués officieux avaient déclaré que l'Allemagne ne devait songer à aucun établissement territorial ou politique dans l'empire chérifien. On 'épétait depuis lors que l'Allemagne ne demandait à la France que des garanties pour la porte ouverte. Le