‹ Le Mystère d'AgadirChapitre 163 sur 216 · Voir ci-dessous, page · texte numérisé non relu

Voir ci-dessous, page

« Michel allemand » était, semble-t-il, médiocrement satisfait de ces successives variations. Beaucoup pensaient, s'ils ne le disaient, qu'on avait fait bien du bruit pour pas grand'chose et qu'Agadir, après Tanger, était un éclat inutile, auquel on attribuait l'intervention anglaise du 21 juillet, si pénible pour l'orgueil allemand. La certitude désormais publique que l'Allemagne n'aurait rien de l'Empire chérifîen et que la France en deviendrait maîtresse avait diminué pour le public allemand l'intérêt de la question. Le Congo ne la passionnait point. Dans un intérêt de tactique, la presse d'outre- Rhin, se fondant sur certains documents français *, le dépréciait d'ailleurs quotidiennement : raison de plus pour s'en détacher.

Ce détachement n'allait pas sans quelque nervosité que justifiait l'état des affaires. Dès ce moment, une crise se dessinait qui devait atteindre en septembre son plus haut degré d'intensité. Dès le 4, la rente allemande allait baisser d'un demi-point, les grandes banques de 4, 6 et 9 points, les valeurs industrielles de 5, 6, 10, 20, 32 et même 34 points. Plusieurs d'entre elles devraient être « barrées », c'est-à-dire ne pas porter de cours, afin d'arrêter la baisse. En même temps, le taux privé de l'intérêt atteindrait le taux officiel de 4 %. La Bourse était mauvaise, les faillites nombreuses, les retraits aux caisses d'épargne se multipliaient dans un véritable affolement. Les liquidations étaient difficiles : les journaux disaient « sinistres ». On savait que la réserve de la Banque d'Empire n'atteignait pas 850 millions de marks et que 250 millions de marks de bons du Trésor,

1. Notamment le rapport de .M. Viollette au nom de la commission du budget de la Chambre des Députés. Voir ci-dessus, page 335.

placés pour la plus grande partie à l'étranger, étaient remboursables le 1er octobre. La disette d'or se manifestait. Le chèque sur Paris subissait une hausse significative, indiquant de nombreux retraits d'argent. Ces retraits opérés au profit de la France, de la Russie et des États-Unis, se produisent automatiquement dans les périodes de tension et le gouvernement français n'avait ni de raison, ni de moyens de s'opposer à ce mouvement qui a dû se chiffrer (dépôts non retirés et traites non renouvelées) entre 200 et 500 millions. Quand l'argent est inquiet, il rentre et, dans ces cas-là, il suffit qu'un petit nombre de millions soit introuvable pour que la situation devienne critique. C'est de ces quelques millions que l'Allemagne manquait et, plus qu'aucun autre pays, elle souffrait de cette disette.

Ce n'est point qu'on doive exagérer l'importance des pertes subies par elle. Ces pertes n'ont pas été ruineuses, puisqu'on a calculé que la baisse moyenne des valeurs atteintes n'a pas, en trois mois, dépassé 2,38 %. Les plus forts écarts des cours n'ont pas été des écarts de panique. Mais, à égalité de différence, l'Allemagne, en raison même de son organisation économique, souffre gravement de ce que d'autres supporteraient mieux. Cette organisation, basée tout entière sur le crédit, résiste moins qu'une autre aux secousses qu'elle subit. L'Allemagne, dans les dernières années, a vu s'accroître dans de formidables proportions, sa puissance industrielle. Le bien-être général a augmenté ; mais la puissance financière est restée faible. Confiante dans son énorme natalité, l'Allemagne a développé ses affaires sans arrêt et sans constituer des réserves effectives. L'excès de son ambition l'a poussée à chercher partout

des débouchés et des capitaux et à s'engager bien au delà de ses disponibilités. Sur cent capitalistes allemands, il n'y en a pas dix qui ne doivent rien aux banques sur les titres qu'ils possèdent. Quand un Allemand a 10.000 marks en espèces, il achète pour 25.000 marks de titres, de façon à augmenter ses gains en cas de hausse. Vienne la baisse, les banques réclament ce qu'elles ont avancé. Une foule de titres sont offerts à la fois sur le marché et, comme il n'y a pas de contre-partie, les cours s'effondrent. Du petit au grand, c'est la même chose et il en résulte que, pour garder son équilibre financier, l'Allemagne a, plus que personne, besoin de la sécurité politique. Ajoutez à cela une mauvaise situation de place, la hausse des blés et l'incertitude du marché de l'acier. La crise de 1911 s'explique, comme aussi la disproportion des pertes réellement subies avec les alarmes ressenties.

La diplomatie de M. de Kiderlen était, pour une large part, responsable des unes et des autres. Car, entre les méthodes de cette diplomatie et les besoins économiques de l'Allemagne, la contradiction était absolue. Le secrétaire d'État, en protestant avec véhémence contre la nervosité de la Bourse et le fléchissement des cours, prouvait que, capable de briller parmi les diplomates de la vieille école, il était moins ouvert peut-être aux conditions nouvelles de la politique. Il se trompait en attribuant ce qui se passait en Allemagne à l'effort de la spéculation et au jeu d'une contingence. C'est l'organisation économique de l'empire, la part excessive que cette organisation fait au crédit indigène et au crédit étranger qui devaient rendre inévitables les chutes constatées et les pertes subies. Il n'était au pouvoir de

personne d'empêcher que les ordres de vente fussent plus nombreux que les ordres d'achat, les retraits que les dépôts. Il n'était pas besoin, pour expliquer le phénomène, d'invoquer un mot d'ordre venu de Paris. Certes, la hausse du change sur Paris à 81,25 prouvait que des remboursements importants avaient été effectués sur notre place par la Bourse de Berlin. Mais ces remboursements résultaient, on l'a vu, de la nature des choses. Quand le pays, qui doit rembourser, est précisément celui qui, par l'organisation de son crédit, a le plus besoin des concours étrangers, ce pays est la première victime. On avait donc le droit d'être surpris, la situation économique de l'Allemagne étant ce qu'elle était, qu'il se fût trouvé des ministres allemands pour méconnaître les inévitables conséquences d'une politique que rien ne les obligeait à faire. Secrétaire d'État d'une nation qui avait, depuis vingt-cinq ans, tant sacrifié au développement de sa finance, de son commerce et de son industrie, M. de Kiderlen avait porté en deux mois à cette finance, à ce commerce, à cette industrie des coups pires que ceux qu'auraient pu leur porter des concurrents victorieux. Disons plus : M. de Kiderlen, dans le fond et dans la forme, avait choisi la méthode diplomatique la plus propre à compromettre les intérêts économiques du peuple qu'il gouvernait. Il avait affiché une ignorance ou un dédain complet des besoins de l'Allemagne économique. Entre la structure de cette Allemagne et la diplomatie du gouvernement impérial, entre l'extrême tension du crédit et une politique de saccades, l'antinomie était irréductible — chaque jour passé le démontrait.

L'atmosphère était donc trouble et médiocrement

favorable à une négociation de sang- froid. Pendant son voyage à Chamonix, M. de Kiderlen, interviewé, avait été peu précis et l'optimisme affecté par lui n'avait pas paru très motivé.

— ■ Et les affaires marocaines ?

— Je les laisse dormir jusqu'à mercredi.

— Que pensez-vous de la situation ?

— Je pense que tout peut s'arranger très bien. Nous allons reprendre les négociations sur de nouvelles bases.

— Croyez-vous que nous ayons des chances de les voir aboutir ?

— Oui, je le crois.

— Alors, la guerre est évitée ?

— Il y a beaucoup de chances. Ni la France ni l'Allemagne ne désirent la guerre, je le crois sincèrement.

— Quelles sont exactement les prétentions de l'Allemagne ?

— Nous n'envisageons que nos intérêts économiques au Maroc, mais nous ne désirons pas de territoire. Si la France avait respecté à la lettre le traité d'Algésiras, tout aurait bien marché. On a trop favorisé le commerce français an détriment du commerce allemand.

Du côté français, le président du Conseil, trois jours après que M. Jules Cambon était reparti pour Berlin, lui adressait, résumé final des conversations précédentes, de suprêmes conseils d'énergie :

Je suis assuré que, quand vous serez tout à fait rétabli, vous apercevrez que, dans la négociation que vous avez la lourde tâ< li»de conduire, les deux plateaux de la balance sont chargés de poids équivalents et que vous pouvez tranquillement parler haut et ferme.

Dans un de ces plateaux l'Allemagne doit mettre sa paît (bien légère) de propriété du Maroc, sans restrictions ni réserves (vous savez mon intransigeance à ce point de vue). Elle doit y ajouter le Bec-de-Canard et une fraction, aussi importante que possible, du Togoland.

Dans l'autre plateau, nous plaçons une part importante du Congo. Après nuire réflexion, je juge impossible do l'étendre au sud.

Le président du Conseil rappelait ensuite que, dès la fin de juillet, il s'était catégoriquement refusé à accepter cette extension au sud et qu'il l'avait fait savoir à M. Jules Cambon par l'intermédiaire de M. Pietri.

Permettez-moi de vous rappeler que M. X... nous a fait offrir, le 27 juillet, la tractation suivante : une cession de territoire limitée au sud par l'Alima, et au nord, par une ligne allant de Bangui à la frontière du Cameroun, contre le Bec-de-Canard, et une large part du Togo. Aujourd'hui l'Allemagne prétend retirer le Togo et étendre de beaucoup nos cessions territoriales au nord. Comment pourrais-je expliquer que j'accepte au commencement de septembre de céder beaucoup plus qu'on ne me demandait à la fin de juillet ?

Je serais désolé qu'il y eût rupture, mais vraiment je ne puis souscrire à des exigences grandissantes et excessives et il me faut cous prier de vous mouvoir dans les propositions auxquelles le Conseil des ministres a donné son adhésion.

Et le président du Conseil concluait :

Divers renseignements qui me parviennent de haut lieu (d'Allemagne s'entend), d'autres qui m'arrivent de Vienne, me permettent de penser qu'on se contentera à Berlin de ce que nous offrons, si nous tenons bon, si nous montrons l'impossibilité où nous sommes de pousser plus loin l'esprit de conciliation.

Parlez donc, mon cher ambassadeur, comme je vous le demande. Vous avez ■ — je tiens à vous le dire — la pleine confiance du gouvernement de la République et particulièrement la mienne. Vous pouvez être assuré que vous serez soutenu à fond et à l'avance je vous remercie du courage que vous avez déjà apporté et que vous apporterez pour mener à bonne fin une œuvre particulièrement délicate et difficile.

C'est dans ces conditions, qu'arrivé à Berlin le 31 août et retenu trois jours à la chambre par une indisposition, l'ambassadeur de France reprit, le 4 septembre au matin» le chemin de la Wilhelmstrasse.

Page 1