LA NEGOCIATION CONGOLAISE
On a vu que le gouvernement français, conscient de l'erreur commise pendant les deux premiers mois des pourparlers, avait recommandé à M. Jules Gambon de ne revenir à la négociation congolaise que lorsque l'accord marocain serait définitivement acquis. Tant par la force des circonstances que par un excès d'optimisme, ces prudentes instructions ne furent qu'incomplètement exécutées.
Dès avant le retour à Berlin de M. Jules Cambon, M. de Selves recevant le baron de Schoen lui avait, nous l'avons dit, montré la carte où s'inscrivaient les cessions acceptées par le conseil des ministres du 25 août. Cette même carte, M. Jules Gambon l'avait laissé voir à M. de Kiderlen dans leur conversation du 4 septembre. Il pensait alors — bien à tort — que la question marocaine se résoudrait aisément et, pour impressionner favorablement son interlocuteur, il avait cru opportun de ne pas lui celer la contre-partie des précisions qu'il était chargé d'obtenir. Enfin les journaux français avaient en septembre, publié des cartes qui, dans les grandes lignes, donnaient une juste idée du projet de cessions. Quand donc, le 14 octobre, l'accord marocain étant établi, on aborda à Berlin le sujet des compensations territoriales, le gouvernement impérial s'appuyait, non seulement sur ]e souvenir de la conversation incohé-
rente et confuse qui s'était poursuivie du 7 juillet au 17 août, mais encore, à défaut d'un texte, — car aucun ne lui avait été laissé, — sur la connaissance exacte de ce que le gouvernement français avait accepté de céder h 25 août. Il était à prévoir qu'ainsi armé M. de Kiderlen ne se montrerait pas arrangeant et réclamerait intégralement les avantages, qu'avec quelque imprudence on lui avait permis d'espérer.
Or, à cette date, il apparaissait au gouvernement français que jamais l'opinion publique n'accepterait le sacrifice jugé possible deux mois plus tôt par le Conseil des ministres. Quelle était la cause de cette opposition grandissante ? Cette cause était complexe. Par une de ces évolutions sentimentales à courbes rapides, dont les collectivités sont coutumières, la perte, même partielle d'une colonie française, était devenue chaque jour plus sensible au sentiment national. Un mot surtout avait cristallisé les regrets, ce mot de « coupure », qui semblait placer un corps français sous le couteau de l'opérateur allemand. Certains coloniaux, avec de sérieux arguments, soutenaient que cette coupure serait « la destruction de notre Afrique équatoriale ». Se plaçant au point de vue pratique, ils montraient que la liberté juridique des communications fluviales ne suffirait pas. L'explorateur Maistre envoyait au ministre des Colonies une protestation en ce sens. Quelques jours après, en des termes d'une touchante émotion, madame la comtesse de Brazza adressait au Président de la République un appel que le pays entendit.
Lorsqu'en 1891 M. de Brazza partit pour la Haute-Sangha, il avait en vue d'ouvrir à notre expansion africaine et de barrer à l'Allemagne une route encore inexplorée. Il passa quatre ans dans
cette région. Pendant une maladie grave, il dit à ses compagnons ces mots qu'ils n'ont pas oublié :
— Quand vous m'aurez enterré ici, on n'osera pas donner ce pays aux Allemands.
Si l'Afrique française doit être mutilée, n'avons-nous pas le droit de demander, pourquoi le gouvernement, depuis plus d'un quart de siècle, n'a cessé d'encourager les efforts des explorateurs et de vanter l'expansion coloniale ?
Sans doute, dans certains milieux, les arrières-pensées politiques essayaient d'exploiter l'émotion générale. Mais cette émotion était réelle. Seul, un groupe heureusement fort restreint, celui-là même qui, pendant tant d'années, avait mené la guerre contre le Congo, semblait prendre, d'un cœur léger, son parti du sacrifice territorial qui nous était demandé. Sa passion contre les sociétés concessionnaires lui faisait oublier que ces terres concédées étaient des terres françaises et, dans son exclusif souci de mettre en échec les compagnies, dans la crainte de voir revivre quelque consortium qui les consolidât, — il n'en était hélas ! plus temps et la France avait à payer son repos d'un prix singulièrement plus dur, — il préconisait, plutôt que telles combinaisons, des cessions territoriales « pures et simples » l. Mais ces égarements isolés n'atteignaient pas le grand public. Dans son ensemble, la France pensait, à considérer les cartes publiées par les journaux, qu'on était bien loin des a rectifications de frontière » dont on avait parlé d'abord et qu'il était bien grand le morceau de sol national qui, sur ces cartes, changeait de couleur.
1. Humanité du 17 juillet 1911. Article de M. Challaye, président de la Ligue française de protection des indigènes du bassin conventionnel du Congo: « Si la France se décide à payer certains avantages par des concessions faites à l'Allemagne sur la frontière Congo-Cameroun, qu'elle cède purement et simplement certains territoires. »
L'Allemagne de son côté n'avait guère épargné notre patience et cette protestation, qui se dressait en face d'elle, elle avait contribué à la provoquer. A voir, du 4 septembre au 14 octobre, si difficile et si discuté cet accord marocain, dont on répétait, depuis le début « qu'il irait tout seul », on avait senti se réveiller la défiance et cette défiance avait accentué la répugnance grandissante qu'inspiraient les cessions congolaises. Dès les premiers jours de juillet, tout le monde savait que nous donnerions à l'Allemagne des avantages territoriaux au Congo. Cette solution ne pouvait pas ne pas être pénible à notre opinion, attachée à ses colonies par tant de liens. Mais la majorité du public français, témoignant d'un sens réaliste des situations, concevait que l'achèvement de notre empire nord-africain, pour lequel nous avions consenti des sacrifices à diverses puissances, justifiait, en fait, au profit de l'Allemagne, un accord compensateur. S'il n'en était plus de même le 15 septembre, c'est que l'Allemagne, par son obstination négative, avait ancré dans les cerveaux français l'idée qu'elle gardait au Maroc des arrières-pensées ; qu'elle recherchait des privilèges économiques et des possibilités d'action politique dans l'empire chérifien ; qu'elle voulait reprendre d'une main ce qu'elle donnait de l'autre. L'Allemagne, en rendant malaisé l'accord marocain, avait rendu impopulaire l'accord congolais. C'était un fait moral, qu'il ne dépendait de personne de modifier.
Au reste, la défiance française allait plus loin encore que le Maroc et le Congo. C'est l'ensemble des intentions de l'Allemagne qui devenait suspect à notre pays et cette suspicion suscitait un esprit nouveau. La France de 1905 avait été surprise par la menace allemande,
prête, à l'excès peut-être, à reconnaître fondés les griefs invoqués contre elle par ses interlocuteurs. La France de 1911, tenue en éveil par les alertes de 1906, 1907, 1908, apaisée par l'accord de 1909, déçue par la manifestation d'Agadir dans la mesure même où elle avait eu foi en cet accord, la France de 1911 doutait de la sincérité de l'Allemagne. Qu'elle eût tort d'aller aussi loin dans le scepticisme, c'est possible. Mais l'opinion collective n'obéit pas aux mêmes lois que le sens individuel. L'Allemagne avait en face d'elle un gouvernement français résolu à négocier tant que la négociation serait possible, parce qu'il s'y était engagé devant la France et devant l'Europe. Mais cette négociation même était impatiemment supportée par la masse du peuple. Ce peuple n'était point belliqueux, mais il croyait de plus en plus que l'Allemagne nous cherchait, que l'Allemagne nous poursuivait, que tôt ou tard, nous serions attaqués et que mieux valait donc en finir tout de suite. Cette disposition de l'âme française, cette sourde colère introduisaient dans le problème international un facteur inattendu et que l'Allemagne n'avait pas prévu. Les .« impondérables », dont parlait Bismarck, entraient en scène du côté français et, tandis que M. de Kiderleii livrait le marché allemand, sinon à la débâcle, du moins à l'anxiété, il transformait la France pacifique et confiante en une France qui, s'appropriant le mot de Roosevelt, admettait que la guerre n'est pas le plus grand des maux.
Le gouvernement français, comme c'était son devoir et son intérêt, se préoccupa de tenir compte de l'état de l'opinion et de faire machine en arrière. Dès le 4 septembre, le président du Conseil avait signalé à
M. Jules Cambon la nécessité de tenir grand compte de l'exigence nationale.
Je ne puis pas, écrivait-il, ne pas être frappé par les réflexions que formulent, par écrit ou de vive voix, nombre de gens mesurés. Deux faits frappent l'opinion : l'étendue — qu'on exagère, car heureusement les précisions font défaut, — des cessions territoriales; surtout, la coupure entre nos possessions du nord et du sud du Congo.
Le 15 septembre, le ministre des Affaires étrangères rappelait à M. Jules Cambon qu'il ne devrait aborder la question congolaise qu'après l'achèvement complet de la négociation marocaine. Par la même communication, l'attention de l'ambassadeur était spécialement attirée sur la nécessité de ne pas abandonner les îles de TOubanghi, dans la partie de son cours longeant les territoires cédés. Le triangle à céder au sud du Cameroun était en même temps modifié dans le dessein de lui donner des frontières naturelles. Le 19 septembre, le gouvernement avisait l'ambassadeur qu'en outre des îles il devrait obtenir, dans la partie cédée, des enclaves sur la rive droite du Congo et de l'Oubanghi, afin d'assurer à la navigation les facilités nécessaires. Du 15 au 20, plusieurs journaux ayant publié des cartes, qui, sauf exception, reproduisaient exactement les territoires dont la cession était décidée, le gouvernement, sentant croître l'opposition, disait dans une note Havas que ces tracés étaient « fantaisistes et n'engageaient que leurs auteurs ». Déjà, il était en effet résolu à les remanier et, le 23 septembre, le Conseil des ministres établissait un projet nouveau qui esquissait ce remaniement en rétablissant un couloir entre les fleuves et les territoires cédés à l'Allemagne.
En recevant ces instructions nouvelles, M. Jules Gambon fut assez alarmé. Car ce qu'on lui demandait, c'était, sous la poussée de l'opinion publique, de modifier profondément les bases de négociation connues déjà de l'interlocuteur allemand. L'ambassadeur de France, justement conscient d'avoir obtenu en matière marocaine, non pas plus assurément que le légitime et le nécessaire, mais plus que ce que l'Allemagne avait pensé céder, ne se voyait pas sans appréhension obligé de retirer, en matière congolaise, une partie de ses offres, antérieures. Dans de nombreuses lettres, depuis le milieu de septembre, il s'était plaint des changements apportés à ses instructions (îles, enclaves, etc.). Il faisait remarquer que, depuis le 2 août, on avait en somme accepté de laisser l'Allemagne atteindre, sur plusieurs centaines de kilomètres, le Congo et l'Oubanghi : « Nous nous sommes heurtés, écrivait-il, sur la question de savoir où s'arrêteraient les frontières au nord et au sud,m ais jamais nous n'avions jusqu'ici sérieusement disputé sur l'étendue des compensations en largeur. »
Effectivement, dans les premières conversations de septembre, M. de Kiderlen maintint obstinément « la nécessité d'un large accès au Congo et à l'Oubanghi ». Et sans doute M. Jules Cambon répliqua que, lorsque nous avions en principe accepté cette demande, nous comptions sur un protectorat marocain libre de toutes charges. Mais à cet argument, le ministre allemand répondait qu'il avait au Maroc accepté la plupart de nos demandes : il disait même « toutes sauf une », à savoir la limitation à trente ans de la liberté commerciale que, selon lui, les autres puissances n'eussent pas acceptée non plus et sur laquelle, ajoutait-il, « nous aurions bien
le temps de revenir ». De même, quand l'ambassadeur de France invoquait l'appréciation de M. de Puttkamer, ancien gouverneur du Cameroun, qui avait critiqué les demandes allemandes et écrit dans un journal : « Nous n'avons pas plus besoin d'un accès au Congo que d'un accès à notre Afrique occidentale, ou d'accroître nos côtes sur l'Océan. Nous avons besoin seulement d'une frontière du Cameroun mieux dessinée et qui suive, autant que possible, les cours d'eau », M. de Kiderlen se bornait à répondre.
— Je ne suis pas monsieur de Puttkamer.
En un mot, les arguments empruntés au sujet luimême manquaient de force et les seuls qui pussent agir, étaient d'ordre général.
Le meilleur, assurément, c'est que la France n'acceptait pas le projet du 25 août et que, si l'on prétendait aller contre son refus, l'accord deviendrait impossible, faute de ratification. Or cet accord, l'Allemagne, à ce moment, en avait besoin plus encore que la France. La situation financière s'était détendue. Mais un regain de tension politique n'eût pas manqué de provoquer, malgré l'afflux passager de l'or américain, des liquidations pénibles *. Jusqu'à la fin de septembre, le gouvernement impérial, pour consolider ce progrès, avait dû afficher un optimisme, qui, à son tour, pour n'être pas démenti, devait peser sur ses décisions dans le sens de la conciliation 2. D'autre part, dans quelle situation
1. Le Courrier de la Bourse écrivait à ce moment : « L'or américain a remplacé sur le marché berlinois l'or français. Nous possédons actuellement pour 600 millions de marks d'or américain. Il faudra s'en souvenir à la liquidation de fin d'année. »
2. Le 21 septembre, M. Zimmermann, sous-secrétaire d'État à la Wilhelmstrasse, avait dit à des financiers que l'entente était certaine.
se fût trouvée l'Allemagne si, en cas d'échec, elle avait dû préconiser le retour à l'acte d'Algésiras, après avoir si complètement, dans l'accord marocain que la France eût pu rendre public, abandonné les principes de cet acte ? C'eût été avouer un peu trop crûment qu'en tout cela elle n'avait invoqué les principes que pour s'assurer des profits. Enfin, à la même date, la guerre italo-turque était venue lui apporter des soucis. De quelque côté qu'on l'envisageât, cette guerre était une menace pour la Triplice. Dès avant le débarquement italien, M. de Kiderlen n'avait pas caché à M. Jules Cambon ses préoccupations et ses craintes qu'un conflit italo-turc ne fût que la préface d'une guerre plus générale. Dans ce cas, il avouait que les intérêts matériels de l'Allemagne en Turquie seraient compromis gravement, sinon perdus et il envisageait certaines mesures à prendre en commun. L'empereur partageait ce sentiment et l'exprimait quelques jours plus tard à un diplomate étranger en se déclarant désireux d'une prompte entente avec la France. Bref, si la partie était difficile à jouer, nous avions en main une carte maîtresse. C'est justice de reconnaître que M. Jules Cambon, bien qu'il eût au début peu confiance, joua et gagna avec un plein succès. Au bout de cinq jours, l'essentiel était acquis. La coupure continue était évitée.
Le 15 octobre, M. de Kiderlen consentit un premier sacrifice. Au sud, il acceptait comme frontière, au lieu de l'Alima, la Sangha. Par contre, il ne voulait plus nous donner le sud-ouest du Bec de Canard, c'est-à-dire la partie la plus intéressante pour nous puisqu'elle comportait l'accès à la Bénoué. Enfin il réclamait toujours obstinément le « large accès » aux fleuves dont il a été
question ci-dessus. Le 18 octobre, M. de Kiderlen maintenant cette exigence, ajouta :
— Mais enfin, au début de septembre, vous m'avez montré une carte. Je vous demande cela et rien de plus. Vous êtes engagé.
L'entretien, ce jour-là, fut vif. Mais M. Jules Gambon tint bon et sans doute donna-t-il à son partenaire l'impression que sa résistance n'était pas simulée : car, le lendemain 20 octobre, alors que l'ambassadeur de France, par une inexacte évaluation des circonstances, croyait à une rupture, le secrétaire d'État devenait beaucoup plus arrangeant et, après deux jours de débats, il acceptait ce qu'on a appelé le système des piqûres. Le couloir, que le gouvernement français avait voulu conserver, disparaissait. Mais au lieu que le contact de l'Allemagne avec le Congo et l'Oubanghi se prolongeât sur plusieurs centaines de kilomètres, on le réduisait en étendue en lui donnant la forme de deux pointes aboutissant, l'une au Congo, l'autre à l'Oubanghi. C'était la piqûre remplaçant la coupure. Entre les deux piqûres, le Moyen Congo redevenait français, affectant, entre les antennes allemandes, la forme d'un demicercle avec l'Oubanghi pour corde. En revanche, le gouvernement impérial réclamait un élargissement des cessions au nord et une frontière méridionale fixée entre la Sangha et PAlima. Il réduisait aussi ce qu'il nous offrait du Bec-de-Canard. Enfin, sur le Togo, il mutipliait les objections. Mais ces objections étaient d'ordre secondaire, puisqu'il ne s'agissait plus que de très légères rectifications de la frontière Togo-Dahomey. Le gouvernement français avait, somme toute, réussi à reprendre sa liberté et, quelque jugement qu'on eût à porter sur
les cessions, il n'en restait pas moins que la négociation, considérée en elle-même, du 4 septembre au 22 octobre, accusait un succès au profit du négociateur français. Ce succès nous coûtait seulement un léger sacrifice au sud de la Sangha, un sacrifice beaucoup plus notable au nord, où la frontière des territoires cédés rejoignait le Cameroun près de Binder et non plus près de Koundé.
Les choses en étaient là et tout semblait fini, quand, le 26 octobre, sans autre préambule, M. de Kiderlen demanda à M. Jules Cambon que la France renonçât à invoquer contre l'Allemagne son droit de préemption sur le Congo belge. On ne pouvait concevoir, en un tel moment, exigence plus alarmante. D'abord, ce que demandait M. de Kiderlen était pratiquement irréalisable. Comme le gouvernement allemand l'a lui-même déclaré, depuis, au Reichstag, le droit de préemption de la France sur le Congo belge n'est pas cessible. C'est un droit strictement personnel et nullement négociable En outre, l'eût-il été, que sa cession à l'Allemagne eût été inadmissible. Elle eût infligé à la France une grav»humiliation. Elle eût été relevée par la Belgique cornueun procédé offensant de notre part. Il est souverainement incorrect de traiter des droits d'un tiers et la Belgique s'en fût justement irritée. L'Angleterre, au surplus, aurait vu, elle aussi, avec un vif mécontentement la France consentir à une extension possible de l'Allemagne vers ce centre africain, où passe la route du Cap au Caire. Sans doute, le droit de préemption assuré à la France par les traités de 1884 et 1908 apparaît, dans l'état actuel de l'Europe, comme plus théorique que pratique. Si le Congo belge venait à disparait iv.
ce qui n'est ni certain ni vraisemblable, la France ne pourrait pas l'absorber en entier. Mais de là à conclure qu'elle pût, pour l'avenir, prendre vis-à-vis de l'Allemagne un engagement par lequel elle eût manqué à la fois à la Belgique, à l'Angleterre et à elle-même, il y avait un abîme qu'elle ne pouvait franchir. Le gouvernement français prescrivit donc à notre ambassadeur, malgré ce qu'avait de regrettable ce conflit de la dernière heure, d'écarter catégoriquement la demande de M. de Kiderlen.
M. Jules Gambon, pour discuter, était d'ailleurs sur un terrain meilleur que dans la phase précédente. Cette fois, en effet, ce n'est pas la France, c'est l'Allemagne qui modifiait son attitude. Le 23 juillet, M. de Kiderlen avait spontanément protesté contre l'idée, qui avait circulé dans la presse, que le droit de préemption de la France sur le Congo belge pût être mis en cause au cours des négociations franco-allemandes. Notre ambassadeur en fit aussitôt la remarque. Mais M. de Kiderlen, qui avait prévu l'objection, n'en fut nullement déconcerté.
— C'est vrai, répliqua-t-il. Nous avions dit cela. Mais j'ai changé d'idée depuis que, par suite des exigences nouvelles de votre gouvernement, je n'ai plus, sur le Congo et l'Oubanghi, qu'un accès dérisoire.
Et le secrétaire d'État maintint, telle quelle, sa prétention. La situation était inquiétante. M. de Selves en avisa immédiatement le gouvernement anglais et le gouvernement russe, qui partagèrent ses appréhensions. Le gouvernement russe, toutefois, fit observer qu'à son avis le problème n'était pas insoluble et se ramenait à trouver une formule qui, sans imposer à la France une renonciation aussi impossible en droit qu'en fait, donnât à
l'Allemagne l'assurance que, en cas de disparition du Congo belge, sa voix pourrait se faire entendre. Le gouvernement russe suggérait, en ce sens, une rédaction que M. de Selves d'abord, M. Caillaux ensuite, enfin le Conseil des ministres examinèrent et remanièrent. Cette rédaction laissait de côté la question du droit de préemption, ce qui était pour la France l'essentiel. D'autre part, au lieu de viser le Congo belge, elle s'appliquait à l'ensemble des territoires du bassin conventionnel, c'est-àdire aux possessions allemandes, anglaises, françaises et portugaises comprises dans ce bassin. Enfin elle prévoyait, en cas de changement de souveraineté de l'un quelconque de ces territoires, une conversation générale et préalable de tous les signataires de l'acte de Berlin, ce qui constituait pour chacun une garantie, en même temps qu'une obligation. Le 30 octobre, le gouvernement français soumettait cette formule au gouvernement anglais qui la déclarait satisfaisante. Le 1er novembre, il la communiquait à titre confidentiel au baron Guillaume, ministre de Belgique à Paris. Le même jour, M. de Kiderlen l'acceptait. Après une dernière alerte, l'entente était définitivement assurée.
Les autres clauses n'avaient pas donné lieu à une discussion sérieuse. Toutes celles relatives aux facilités que les deux contractants s'accorderaient réciproquement pour l'utilisation de leurs territoires respectifs avaient été adoptées sans débat. Pour le Togo, où il ne s'agissait plus que de questions toutes locales, on décida de laisser les choses en l'état et de confier, ainsi qu'il avait été prévu au début de 1911, la solution à un arbitrage. Pour la Guinée espagnole, la France avait admis l'abandon de son droit de préemption dès la pre-
mière période des négociations. Quant aux sociétés concessionnaires établies dans les territoires cédés, l'Allemagne les prenait à sa charge, les modalités du transfert devant être fixées par une convention spéciale. Enfin les difficultés possibles, tant marocaines que congolaises, qui pourraient naître de l'application du traité, étaient d'un commun accord soumises à la Cour de la Haye.
CONCLUSION
Ainsi s'achevait ce laborieuxeffort. Il avait exigé quatre mois et plus de cent entrevues entre MM. de Kiderlen et Cambon. -Quelle conclusion porter sur lui qui ne se dégage du récit lui-même ?
Après une première période où notre diplomatie, fâcheusement égarée, avait fait fausse route, n'obtenant pour le Maroc aucun engagement positif, ne formulant même pas de programme d'ensemble, faisant aux promesses vagues de l'Allemagne une confiance que le passé ne justifiait pas et que la suite allait démentir, exécutant mollement des instructions molles, contradictoires, conditionnelles, on était enfin revenu au bon sens. Les délibérations du Gouvernement avaient fixé la route à suivre. La nécessité de parler d'abord du Maroc, l'impossibilité de fixer les sacrifices congolais avant de connaître exactement les avantages marocains avaient été reconnues et les conclusions logiques en avaient été tirées.
Muni enfin d'instructions fermes, notre ambassadeur avait pu mettre à leur service sa souple ingéniosité et, sachant où il allait, s'y acheminer d'un pas sûr.
Pour le Maroc, il avait fallu lutter pied à pied pour obtenir les garanties qui nous étaient indispensables. L'adhésion de l'Allemagne au principe du protectorat avait été assez vite acquise. Mais toutes les conséquences de ce principe avaient été âp rement débattues. Soit dans l'ordre judiciaire, soit dans l'ordre économique, le gouvernement français avait retrouvé devant lui la prétention de l'Allemagne de retenir d'une main ce qu'elle donnait de l'autre et de ne nous livrer qu'une autorité décapitée. Nous avions vu également, dans le temps même que nous consentions un pénible sacrifice territorial pour nous libérer du régime inopérant de 1909, reparaître les exigences qui avaient pesé sur ce régime : association économique officiellement définie, partage, zones, monopole à deux. Sur ces différents points, nous l'avions emporté, au prix de concessions d'une moindre importance.
Pour le Congo, nous avions obtenu une amélioration des conditions envisagées en juillet et août. La coupure acceptée n'avait pu être évitée. Mais on en avait réduit l'étendue de plusieurs centaines de kilomètres. Il avait fallu, par contre, renoncer à l'espoir d'obtenir de l'Allemagne des cessions de quelque intérêt, renoncer au Togo, que nous avions d'ailleurs trop vite refusé, renoncer même à la partie du Bec-de-Ganard qui nous eût été le plus utile, rendre enfin à l'Allemagne, au sud de la Sangha et dans le bassin du Logone, l'équivalent de ce que nous conservions le long de l'Oubanghi. Un dernier combat, relatif au droit de préemption sur le Congo belge, nous
avait permis de substituer à une abdication personnelle un engagement général, qui respectait les droits des tiers et ne modifiait pas en fait la situation.
Il est donc incontestable que la seconde période des négociations avait été incomparablement supérieure à la première. Le mérite en revient au Gouvernement et à notre ambassadeur, mais aussi au pays tout entier, dont la tenue unanime avait si heureusement accru l'autorité de ses mandataires. Que si, pour les initiés, il apparaissait qu'à Paris même des éléments subalternes mais agissants avaient, à diverses reprises, tenté de contrarier l'accord, — la correspondance de notre ambassade à Berlin permet de l'établir — ces intrigues, qui aboutirent par la suite à de fâcheux éclats x, n'avaient pas, dans l'ensemble, influencé la conclusion. L'histoire peut donc les ignorer et, mise en face d'un texte, le juger en lui-même.
1. Les incidents consécutifs à la signature du traité et qui ne sont pas de nature à en modifier la valeur, quelle qu'elle soit, ont été en Allemagne la démission de M. de Lindequist, ministre des Colonies (4 novembre 1911 ), en France la démission de M. de Selves, ministre des Affaires étrangères, puis celle du cabinet Caillaux. (Janvier 1912.) Ces incidents ont eu pour origine une campagne de presse menée contre le Gouvernement par le cabinet du ministre des Affaires étrangères.