LES CLAUSES POLITIQUES DU TRAITE MAROCAIN
Le principe étant hors de conteste que vaut l'application qui en a été faite? Que nous a donné le traité? Que nous a-t-il coûté? Qu'achetons-nous? Que payonsnous? Et d'abord, le but de l'accord étant pour la France l'obtention du protectorat marocain, comment se présente ce protectorat dans ce qui constitue son essence, le pouvoir politique de la France?
Le fait seul de définir dans un accord franco-allemand les relations futures de la France et du Maroc augmen-
tait, nous l'avons dit, les difficultés de la rédaction. Il eût été plus logique de définir ces relations dans un traité franco-marocain, auquel l'Allemagne eût simplement adhéré. Dès lors qu'on avait écarté cette façon de procéder, on était obligé d'aller à l'aventure : car les précédents faisaient défaut. L'histoire diplomatique n'offre point d'exemple absolument identique. Tout au plus pourrait-on rappeler le traité de Constantinople du 24 mai 1881, par lequel les signataires — France, Allemagne, Autriche, Angleterre, Italie, Russie, d'une part, Turquie d'autre part, — disposèrent que la convention conclue par eux serait immédiatement suivie d'une convention turco-grecque contenant les mêmes dispositions. Encore faut-il noter que, dans ce cas, l'un des deux signataires du second traité, à défaut des deux, avait signé le premier. Dans le cas de 1911, au contraire, la France et PAllemagne avaient agi comme si, d'une part, existait déjà un traité de protectorat franco-marocain, comme si, d'autre part, les signataires de l'acte d'Algésiras avaient accepté la substitution du régime nouveau à celui de 1906, ce qui n'empêchait point d'ailleurs que, par plusieurs de ses articles, le traité du 4 novembre se référât aux dispositions de l'acte d'Algésiras, qui se trouvait ainsi maintenu partiellement, bien qu'abrogé en principe. Rarement imbroglio diplomatique fut donc plus touffu et plus complexe. Il faut le reconnaître à la décharge des rédacteurs de l'accord.
Cette excuse leur est d'ailleurs indispensable : car techniquement leur œuvre est loin d'être parfaite. Le français fut jadis la langue diplomatique, non seulement à cause de son extension, mais aussi à cause de ses qualités propres de clarté analytique. Bien des fois,
depuis dix ans, on a dû constater que les récents traités rédigés en notre langue n'ont pas la belle lucidité des protocoles d'autrefois. Le traité franco-allemand du 4 novembre 1911 n'est pas pour modifier cette appréciation. Il est d'une lecture laborieuse et rocailleuse, surchargé d'incidentes et d'abstractions. Dira-t-on que c'est parce qu'une partie de son texte est d'origine allemande? Peut-être. Mais alors il est fâcheux que les diplomates étrangers se servent de notre langue sans la posséder, ou que les diplomates français soient incapables, faute d'une connaissance suffisante des langues étrangères, de trouver un équivalent exact et vraiment français aux germanismes suggérés par leurs interlocuteurs. L'histoire des négociations, qu'on a lue plus haut, le travail de marqueterie, le jeu de puzzle pratiqué sur les sept rédactions françaises et les quatre rédactions allemandes n'expliquent que trop ce défaut d'aisance, de clarté et d'unité, la répartition arbitraire des clauses entre les articles, le défaut de groupement logique, le jeu puéril des lettres explicatives, toute cette mise en scène embarrassée qui s'inspire du souci puéril de n'appeler pas les choses par leur nom.
Les articles 1, 2 et 3 sont ceux qui, avec la première lettre explicative, fondent le régime nouveau qui donne à la France, au sens anglais du mot, le contrôle du Maroc, c'est à savoir le droit de l'occuper militairement (art. 2), le droit d'assurer sa représentation extérieure (art. 3), le droit d'introduire toutes réformes administratives, judiciaires, économiques, financières et militaires, tous règlements nouveaux, toutes modifications aux règlements existants, toutes mesures de réorganisation, de contrôle et de garantie financière, le droit même pour la France
d'étendre son contrôle et sa protection, en vertu de la pleine liberté d'action que l'Allemagne lui reconnaît. Ce sont là les éléments habituels du protectorat auquel l'Allemagne adhère par avance dans la lettre explicative du 4 novembre 1911. Il saute aux yeux que ces trois articles auraient pu être plus courts et moins pesants. La seule introduction du mot protectorat relégué aux annexes eût permis cet allégement ; mais ce paraît être un usage constant de la diplomatie, quand elle définit la chose, d'éviter le mot propre qui la qualifie : c'est ainsi que le traité du Bardo du 12 mai 1881, relatif à la Tunisie, ne parle pas du protectorat. Tels qu'ils sont, ces trois articles sont néanmoins satisfaisants. Pour en juger, il suffit d'évoquer l'histoire marocaine depuis 1905, crises germano-marocaines, objections contre nos croisières de police, marche sur Fez, anarchie politique et détresse financière. Rien de tout cela n'eût été possible si la France, six ans plus tôt, avait pu représenter le Maroc vis-à-vis de l'étranger, occuper son territoire, réformer ses services et contrôler ses budgets. L'opinion, à cet égard, a d'ailleurs été à peu près unanime. M. Maurice Long et M. Pierre Baudin dans leurs rapports, tous les orateurs dans leurs discours ont reconnu que ces attributions nouvelles constituaient un progrès. Le plus sévère des opposants républicains, M. Pichon lui-même, a dit à ce sujet :
Sans doute le traité de 1911 a des avantages que n'avait pas l'accord de 1909. A quoi aurait-il servi de donner à l'Allemagne 275.000 kilomètres carrés s'il ne devait pas avoir quelques avantages de plus que l'accord de 1909 1.