Rapport Baudin, page
Évidemment non. Les textes ne nous le permettaient pas. La sagesse politique nous le déconseillait aussi.
M. Paul Cambon exprimait d ailleurs une crainte plus grave encore. A lire la conclusion de l'aide-mémoire du 2 juin, l'annonce d'une collaboiation étroite des deux légations de France et d'Allemagne, — collaboration destinée à diriger le makhzen, à lui exposer la nécessité d'un emprunt, à lui suggérer des contrats, à lui dicter un programme de travaux, — il se demandait si la France n'allait pas rouvrir à l'Allemagne dans l'Empire chérifien cette possibilité d'action, non pas seulement économique mais politique, que nous avions depuis 1906 réussi à lui interdire? Cette association d'intérêts n'allait-elle pas devenir en fait un condominium francoallemand?
L'accord du 8 février, écrivait-il, a posé les principes d'une coopération économique franco-allemande au Maroc. Mais il deviendrait illusoire et dangereux de faire intervenir les deux gouvernements dans le groupement des intérêts privés et la détermination des participations financières ou industrielles.
Il est à craindre qu'on ne veuille nous acheminer vers une sorte de condominium économique au Maroc.
Il serait préférable de laisser toute liberté aux commerçants et industriels des deux pays dans leurs initiatives et leurs rapprochements.
Et sans doute, on pouvait répondre qu'il ne s'agissait en tout cela que de dettes à payer, de phares, de ports, de chemins de fer à construire. Il n'en restait pas moins que le sultan, en voyant ces propositions solidairement soutenues par les deux ministres de France et d'Allemagne, aurait l'impression d'avoir désormais affaire non à treize puissances ou à une seule, mais à deux, — c'est-à-dire à trop ou à trop peu. Il n'en restait
pas moins qu'avec le programme du 2 juin l'Allemagne, par notre concours, prendrait au Maroc un rôle plus important, plus continu, plus actif que celui qu'elle avait joué dans les années précédentes.
Enfin, du point de vue intérieur, les difficultés n'étaient pas non plus négligeables. Pour que les groupements français et allemands que l'on se proposait de favoriser pussent « soumissionner pour les grandes entreprises avec la certitude de les obtenir », il faudrait, de toute évidence, limiter la concurrence, non seulement aux dépens des étrangers, mais même aux dépens des nationaux. En quoi, en effet, la situation des groupements précités serait-elle améliorée si, après avoir écarté les Belges et les Portugais, on les laissait exposés à la concurrence non moins « stérile et nuisible » de maisons françaises ou allemandes? Et certes le gouvernement impérial était, nous l'avons dit, tout disposé à prendre, pour sa part, la responsabilité de discipliner ses candidats. Il se croyait même, à cet égard, plus maître de ses décisions qu'il ne l'était en réalité l. Mais, du côté français, en était-il de même? Le gouvernement français pouvait-il, sans s'exposer aux vives attaques des maisons évincées et de leurs amis politiques, créer par son intervention « un véritable monopole de fait au profit d'un consortium », truster une catégorie d'entreprises? Pouvait-il « écarter des concurrents français, réserver à une société, à l'exclusion des autres, la faculté de concourir aux adjudications »? N'en résulterait-il pas « des polémiques et des critiques de nature à mettre en cause devant l'opinion et devant les