‹ Le Mystère d'AgadirChapitre 181 sur 216 · Sénat, 10 février 1912. M. Clemenceau · texte numérisé non relu

Sénat, 10 février 1912. M. Clemenceau

l'on se souvient de l'opinion unanimement exprimée depuis dix ans dans les deux Chambres sur le devoir qui incombait à la France de se rendre maîtresse du Maroc. De telles entreprises ne vont pas sans risques, moins encore sans frais. Mais risques et frais doivent être acceptés comme des moyens nécessaires, dès lors qu'on veut la fin. Ces sombres pronostics ne sont d'ailleurs pas nouveaux. On les trouve, comme l'ont remarqué tour à tour M. Ribot et M. d'Estournelles de Constant, au seuil de tous les efforts coloniaux et la suite d'ordinaire ne les justifie pas. Ouvrez VOfficiel de 1838 et entendez Berryer parler de l'Algérie :

Y a-t-il un homme qui puisse consentir à déclarer que la France aura un établissement permanent de 50.000 hommes en Afrique, un budget permanent extraordinaire de 40 millions sans savoir pourquoi, sans connaître précisément le but qu'on se propose et les avantages qu'on en peut tirer ? Y [a-t-il des avantages certains ?

S'agit-il de la Tunisie? Écoutez M. Delafosse le 24 mai

Quand le Gouvernement aura fait le calcul de la somme à laquelle il évalue la réalisation de son programme et les frais de l'occupation militaire, je lui demanderai encore de nous dire par quels avantages même hypothétiques il compte balancer les charges certaines du protectorat.

Ce qui n'empêche que, depuis 1900, les recettes du budget spécial de l'Algérie ont passé de 54 à 102 millions de francs, les recettes des chemins de fer de 29 à 45 millions, le commerce de 500 millions à un milliard, les excédents du budget spécial atteignant pour cette période 49 millions. Ce qui n'empêche que le budget de la

Tunisie accuse des excédents de recettes qui se sont chiffrés, en 1896, par 8 millions ; en 1902, par 28 millions ; en 1907, par 51 millions. Ce sont là des rapprochements rassurants. Quant à la crainte exprimée par M. Pichon que la France, en s'installant au Maroc, n'affaiblisse sa position militaire en Europe, il faudrait, si on la tenait pour fondée, condamner en bloc toute la politique coloniale de la Troisième République. Aucun orateur n'est allé jusque-là. Il est donc permis de conclure que les charges, qui seront réelles, de l'opération marocaine seront telles qu'elles doivent être, c'est-à-dire proportionnelles à l'importance de l'enjeu et à la sagesse de nos méthodes.

Mais l'enjeu est-il à notre disposition? Le Maroc tombe-t-il vraiment entre nos mains? Ou reste-t-il soumis à de telles restrictions que notre contrôle doive être rendu illusoire et nos moyens d'action inadéquats à nos responsabilités ? Tant par suite du régime capitulaire antérieur à l'acte d'Algésiras que par suite de cet acte même , notre protectorat doit-il être entravé ? On l'a affirmé au cours des débats parlementaires et d'abord en ce qui concerne le régime des protégés, c'est-à-dire le privilège qui soustrait à l'autorité locale, à la fiscalité locale, une certaine catégorie, mal définie en droit, indéfinie en fait, de sujets marocains.

Le maintien de la protection au Maroc a un quadruple inconvénient. Elle crée une clientèle de fait aux commerçants des pays étrangers... Elle vous conduira demain à une presque impossibilité de politique musulmane, car c'est contre la France qu'on aura encore une carte de protection comme on l'avait hier contre le sultan. Elle vous vaudra des difficultés d'ordre administratif considérables 1.

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