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LE TRAITE ET LA POLITIQUE GENERALE

Ce traité, qui, dans les conditions qui viennent d'être exposées, enregistrait l'adhésion de l'Allemagne au protectorat marocain de la France moyennant la cession d'une partie du Congo, mettait le point final à un débat, où, avec la France et l'Allemagne, toute l'Europe était intéressée : point final, où, certains, il est vrai, ont refusé de voir une solution, mais qui n'en marquera pas moins le terme de la phase politique du conflit franco-allemand relatif au Maroc. Pour les difficultés du lendemain, que pourront faire surgir l'exécution de l'accord sur les deux terrains auxquels il s'applique, les signataires se sont engagés à recourir à l'arbitrage de la Cour de la Haye. La diplomatie est ainsi dessaisie au profit d'une juridiction internationale, qui, pour la première

i. Commission du Sénat, 12 février 1912. Déposition de M. Lebrun, ministre des Colonies.

fois, se voit chargée par traité d'une mission si vaste et si permanente.

Ainsi replacé dans son cadre, le traité du 4 novembre est-il de nature à modifier les relations générales des puissances ? En ce qui concerne la France et l'Allemagne, on en devrait douter à considérer, dans les mois qui ont suivi sa signature, les manifestations de l'opinion. M. Denys Cochin a pu dire à la Chambre que l'accord avait provoqué des deux parts un égal mécontentement. Le ministre allemand des Colonies a donné sa démission le lendemain de sa conclusion. Le ministre français des Affaires étrangères a remis la sienne quelques semaines plus tard. Ni en France, ni en Allemagne, on n'a vu se produire les manifestations d'allégresse qui avaient salué l'accord de 1909. Il n'y a eu, ni d'un côté, ni de l'autre de joie ni d'emballement. Ici et là on a surtout ressenti ce que le traité avait de déplaisant. Est-ce à cause de sa substance même ? ou plutôt à cause de l'étrange difficulté qu'on a eue, — surtout par la faute de l'Allemagne, — à finir cette toile de Pénélope ? La confiance, pendant ces quatre mois de tractations laborieuses, s'est évanouie. On s'est dit : que vaut cette transaction si péniblement acquise ? Elle marque le terme d'une controverse. Est-elle autre chose et plus, — un principe d'apaisement pour l'avenir ? Il semble que, dans les deux pays, on doute qu'il en soit ainsi. Cent-vingt-six jours de chicane ont tué la foi dans le prix de l'entente. M. de Kiderlen est, pour une large part, responsable de cet état d'esprit. La méthode, par quoi il l'a créée, se recommande à tort de l'exemple de Bismarck. Bismarck portait dans la politique autant de largeur que de brutalité. Ce qu'il faisait,

il le faisait jusqu'au bout dans le sens positif ou dans le sens négatif. Quand on connaissait son but, on pouvait préjuger ses moyens : c'étaient les plus simples et les plus directs. Son parti pris, il était beau joueur et ne s'attardait pas à regretter les sacrifices de détail qui s'attachent à toute solution humaine, fût-ce la plus brillante. Son bilan, établi d'avance, ne connaissait point de surprise. Il ne cédait pas à la tentation des succès accessoires qui compromettent l'avenir d'une affaire. Quand il préparait l'unité de l'Allemagne sous le joug prussien, il résistait durement à son roi emporté par le désir de prendre une province à l'Autriche. Dès Kœnigraetz, il voyait Sedan et Versailles. Et pour y mener son pays, il ne permettait pas que la défaite de l'Autriche allât jusqu'au démembrement. Il concevait les ensembles et maîtrisait les détails. Son œuvre est le triomphe des vues générales et des solutions simples.

Avec son successeur, c'est tout le contraire. Rien n'est jamais fini et la main gauche se tend constamment pour ressaisir ce que vient de céder la main droite. A l'origine, la pensée est sage et le dessein juste. L'Allemagne, s'étant fermé le Maroc à Algésiras et n'ayant pas pu, depuis, empêcher la France de s'y développer, avait un intérêt évident à s'en désintéresser tout à fait et à liquider moyennant compensation. Mais le débat à peine engagé, l'Allemagne est reprise par le regret d'abandonner ce qui, dans le contrat, constitue son apport. Elle nous a offert le Maroc. Elle nous l'offre encore. Mais quel Maroc ? Considérez les demandes allemandes primitives, avant que la résistance française les modifiât. C'était une parodie de protectorat, un souverain libre de traiter avec l'étranger sans passer par l'intermédiaire

de la France, un État dépouillé de tout contrôle sur ses chemins de fer, ses routes, ses télégraphes, un pouvoir central tenu en échec par le maintien des capitulations et de la protection, un trésor vidé par avance grâce à l'interdiction de percevoir les taxes qui existent dans tous les pays du monde. A quoi bon, d'ailleurs, ces exigences inadmissibles, puisqu'elles ne devaient pas être maintenues ? Quelque foi qu'eût le ministre allemand dans la puissance de son pays, il savait que la France n'accepterait pas ses prétentions. Alors pourquoi les formuler ? Quand Bismarck, en 1878, a proposé à la France de s'installer à Tunis, a-t-il, à aucun moment, tenté de restreindre sa promesse et d'en anéantir la valeur ? Non. A-t-il essayé par un détour de rouvrir une porte à l'intervention étrangère ? A-t-il prétendu soumettre à l'adjudication la concession et le contrôle des services publics ? A-t-il refusé d'accepter la suppression des tribunaux consulaires et la compétence des tribunaux français ? A-t-il réclamé pour l'Allemagne le droit d'avoir des protégés ? A-t-il demandé des participations dans les affaires constituant de véritables privilèges économiques ? A-t-il voulu déterminer par avance la législation fiscale et industrielle ? Jamais. Son esprit clair et ferme dédaignait ces expédients. A les employer au Maroc, qu'avait gagné l'Allemagne ? Elle avait mis au jour toutes les faiblesses de son organisation économique et perdu beaucoup d'argent, cristallisé en France des sentiments qui jamais ne s'étaient exprimés avec autant de vivacité, rendu impopulaire dans notre pays l'idée d'un accord franco-allemand en faisant tout pour le rendre irréalisable : c'est de la petite diplomatie.

L'entente pourtant garde une valeur réelle en dépit

du peu de cas qu'on affecte d'en faire : car elle donne à une question, qui n'était, dans les relations francoallemandes, que contingente et accidentelle, une solution logique. Sans doute, pour les Allemands comme pour nous, bien qu'à des degrés divers, le traité comporte des clauses irritantes. C'est le cas pour la France des cessions territoriales du Congo, pour l'Allemagne du dessaisissement marocain. Toutefois, il faut se rappeler que, pour juger une transaction, c'est le but même de cette transaction qu'on doit envisager. Le but, ici, c'était, pour les deux pays, de supprimer entre eux une cause de difficultés en vidant l'affaire marocaine. Les solutions antérieures données à cette affaire étaient bâtardes. On a cherché une solution plus franche et sans conteste on l'a trouvée, puisque l'exercice de notre influence politique, indispensable à la sécurité de l'Algérie, devient désormais possible, sans prêter aux controverses. C'est pour la France, pour l'Allemagne, pour l'Europe, un résultat appréciable.

Ce n'est en effet que très artificiellement que l'opinion allemande s'est, à de certaines heures, passionnée pour le Maroc. Les Allemands n'ont pas, n'ont jamais eu au Maroc les mêmes intérêts que les Français et, à cet égard, Bismarck avait raison contre ses successeurs. En 1880, le gouvernement impérial professait qu'au Maroc il marchait avec la France. En 1905, il déclarait solennellement qu'il n'y poursuivait aucun but politique : rien de plus admissible, mais alors que de bruit pour rien ! Les Allemands de sang-froid doivent reconnaître que le Maroc a été pour eux, selon le mot du prince de Bùlow, une occasion d'abord, ensuite un sport. Il ne saurait donc rien coûter à leur dignité de confesser que, le

4 novembre 1911 ils ont sacrifié moins un intérêt réel qu'une « idole » diplomatique. Ce que l'Allemagne nous cède au Maroc a plus de valeur pour nous que pour elle. Il était donc logique qu'elle nous le cédât. Cette bonne volonté ne lui est pas onéreuse. Elle ne l'atteint point dans ses œuvres vives. Elle ne la diminue ni moralement ni matériellement. Disons le mot : tous les Allemands clairvoyants savaient depuis longtemps et disaient librement que « cela finirait ainsi ». L'opinion allemande n'a donc aucune raison pratique — en dehors des habitudes prises — de s'irriter de l'accord marocain.

L'opinion française pourrait plus légitimement souffrir de l'accord congolais, parce qu'il est plus pénible d'abandonner une terre qu'une prétention. Toutefois, en faisant tomber les prétentions allemandes sur le Maroc, c'est une terre aussi que nous gagnons — une terre qui, par sa situation, par sa richesse, est pour notre pays indispensable, — une terre où nous étions trop engagés déjà pour pouvoir reculer, une terre que nous avons payée fort cher à diverses puissances. Étant donné l'origine et la forme initiale de notre politique marocaine, nous savions, nous aussi, à n'en point douter, que « cela finirait ainsi » et qu'aux paiements antérieurs s'ajouterait un dernier versement. Ici encore, il n'y a pas de surprise. L'histoire a évolué logiquement.

Qu'est-ce à dire sinon que, de part et d'autre, l'opinion peut revenir au calme ? Ni d'un côté ni de l'autre on ne doit songer à triompher. Il s'agit d'une liquidation dont chacun peut profiter, si la clairvoyance et la confiance sont plus grandes dans l'avenir qu'elles n'ont été dans le passé. L'accord franco-allemand n'est pas une valeur réalisée. C'est une valeur à créer. Les deux pays ont, à

cet égard, le même devoir à remplir. Les incidents des négociations ont pu surexciter les nerfs. La ratification acquise, la raison seule doit parler : car il serait indigne de deux grands peuples d'admettre que leurs mandataires aient pu approuver un contrat inacceptable pour l'un comme pour l'autre. Revenez au point de départ : s'est-il trouvé en juillet, soit en France, soit en Allemagne, un seul partisan déclaré de la guerre ? Voilà la première question à laquelle il faut répondre. La guerre étant écartée et les pourparlers engagés, ces pourparlers pouvaient-ils recevoir une solution sensiblement différente de celle que leur a donné le traité du 4 novembre ? Voilà la seconde question. La première ne se pose même pas. Quant à la seconde, il suffît d'évoquer les actes antérieurs accomplis tant par la France que par l'Allemagne pour concevoir que ce qui, soit à Paris, soit à Berlin, est le plus critiqué dans le traité est précisément la conséquence de ces actes antérieurs, conséquence regrettable peut-être, mais hélas ! inéluctable.

S'agit-il de l'Allemagne ? Elle se plaint de la déception que consacre son définitif renoncement politique au Maroc. C'est que, dès le début, elle avait vicié sa politique marocaine par une contradiction profonde. Elle est passée constamment du désintéressement aux essais de réalisations. Elle a refusé ce qu'elle pouvait prendre en 1905. Elle a regretté de l'avoir refusé en 1906. Et finalement, lorsqu'elle a liquidé, sans sacrifier aucun de ses intérêts réels — car elle n'a point d'intérêts politiques au Maroc, — lorsqu'elle s'est contentée de défendre ses intérêts économiques qui sont légitimes, l'excitation artificielle des années précédentes s'est tournée en désenchantement. S'agit-il

de la France ? Oui ; certes il est douloureux de payer le Maroc d'un grand morceau du Congo. Mais cette solution n'était-elle pas commandée depuis dix ans par les compensations accordées à l'Italie, à l'Angleterre et à l'Espagne, comme aussi par les lourdes fautes commises au Congo même. On peut donc, des deux côtés, se féliciter d'avoir tardivement, mais sagement liquidé la vieille querelle. Les Français et les Allemands en auront l'esprit plus libre pour défendre leurs intérêts sur les autres points du monde.

C'est là un résultat suffisant. Entre la France et l'Allemagne, M. Ribot le rappelait avec raison, il ne peut pas être question de plus. La politique franco-allemande est, en effet, définie par des faits et par des souvenirs qu'il ne dépend de personne d'effacer. Comme l'a dit le même orateur, s'il n'y avait entre la France et l'Allemagne que le souvenir d'une défaite des armées françaises, nous avons assez de gloire dans le passé pour compenser un échec passager. Mais il y a, entre la France et l'Allemagne, autre chose qu'une défaite des armées françaises. C'est pourquoi ceux qui souffrent, en Allemagne comme en France, de voir les deux nations séparées savent en même temps qu'il ne dépend pas de la France d'abolir le souvenir qui les sépare. S'entendre pour résoudre les difficultés commerciales et coloniales, entretenir les bonnes relations que l'on peut avoir entre voisins, traiter des intérêts respectifs dans un esprit de conciliation, cela est nécessaire, cela est possible, cela est légitime. Ni directement, ni indirectement, l'Allemagne ne doit désirer, la France ne peut faire davantage. Tout effort pour passer outre à cette loi naturelle se retournerait contre qui le tenterait.

Nul plus que M. Clemenceau n'a insisté sur cette maxime et, par un curieux paradoxe, il s'est rencontré dans l'expression d'une opinion, que n'inspiraient certes pas des sympathies allemandes, avec le parti qui est en France le champion du rapprochement franco-allemand. Comme M. Marcel Sembat, bien qu'avec une intention contraire, M. Clemenceau a dit : « Prenez garde ; votre traité est de telle sorte que de deux choses l'une : il en sortira ou la guerre ou l'alliance. Il crée trop de contacts pour que les signataires puissent demeurer indépendants. Il faudra qu'ils soient ou très bien ou très mal. » Curieuse critique de la part du président du Conseil de 1909 qui, moins de trois mois après la crise de Casablanca, n'avait pas hésité à conclure un accord qui par sa nature même supposait, beaucoup plus que le traité de 1911, l'absolue solidarité des deux signataires. Cet accord-là, en effet, ce n'était pas un traité de liquidation permettant aux contractants les clauses exécutées, de rentrer chacun chez soi. C'était un accord de collaboration, par lequel les deux gouvernements prenaient pour l'avenir la responsabilité directe de « chercher à associer leurs nationaux », obligation que supprime précisément l'accord de 1911. Entre les deux extrêmes, l'alliance et la guerre, il y a place cependant pour les rapports moyens qu'a définis M. Ribot. Les craintes de M. Clemenceau et les suggestions de M. Sembat sont également excessives. La vérité est à mi-chemin. Il serait absurde que la France et l'Allemagne eussent négocié laborieusement pendant des mois et qu'arrivées à l'accord elles pratiquassent cet accord dans un esprit de défiance et de chicane. On doit compter par conséquent sur la bonne volonté des signataires. Mais il faut que cette bonne volonté ne cache point

d'arrière-pensées et que, toujours prête à se manifester dans les questions particulières, elle admette sans restriction qu'elle ne saurait avoir pour but de changer le système existant des alliances et des ententes. M. le comte de Mun l'a dit, aux acclamations de la Chambre : « Ni la France ni l'Angleterre n'ont, en l'état présent de l'Europe, d'amitiés de rechange ». Ni la France, ni la Russie, nous permettrons-nous d'ajouter, n'ont, elles non plus, d'alliances de rechange.

A diverses reprises, au cours des débats, il a été affirmé que la politique française, pendant l'été de 1911, avait failli glisser vers des buts nouveaux, s'écarter de ses voies traditionnelles. Mais aucune preuve, aucun indice, si faible soit-il, n'en ont été fournis. Tout interdit d'admettre qu'il ait pu en être ainsi et le récit qu'on vient de lire exclut cette hypothèse. Ce n'est pas au moment où la France atteint le but que, d'accord avec ses alliés et ses amis, elle s'était fixé dix ans plus tôt qu'elle aurait pu songer à relâcher les liens qui l'unissent à eux. Aussi bien les lois directrices de la politique française ne résultent pas de caprices individuels. Elles sont, selon la juste expression de M. Ribot, sorties des nécessités de notre situation et de la force des choses. Elles répondent aux aspirations de la conscience nationale. Il ne dépend ni d'un homme ni d'un ministère de les modifier. Les renversements d'alliances sont d'un autre âge. « La diplomatie ne se fait pas sur la place publique, mais elle ne peut pas se faire sans le consentement de la nation ni contre son sentiment » ; c'est le cas de l'alliance russe ; c'est le cas de l'entente cordiale ; c'est le cas aussi, en sens inverse, des relations franco-allemandes. M. Gaillaux à la Chambre, M. Poin-

caré, au Sénat, ont affirmé la fidélité de la France aux engagements qui, en brisant sa solitude, ont restauré l'équilibre de l'Europe. Ces engagements sont ratifiés par l'unanimité française. Ils échappent aux crises de gouvernement. Ils survivraient aux crises de régime.

Il convient d'ailleurs de rappeler que nos alliés et nos amis, en de publiques déclarations, ont loué, une fois conclu, l'accord franco-allemand, dont constamment au cours des pourparlers ils nous avaient conseillé la conclusion. Ni en Russie, ni en Angleterre on n'a un seul instant supposé que cette conclusion pût modifier les rapports généraux des puissances. On y a vu la fin désirable d'un litige localisé dont le règlement devait détendre l'atmosphère européenne. C'est le jugement que dicte le bon sens. Ce doit être et ce sera demain celui de l'opinion française.

CONCLUSION

L'échec de l'Allemagne. — Les fautes de la France. — L'impuissance marocaine. — La désertion congolaise. — La mollesse diplomatique. — Le jugement de l'opinion publique. — L'excès des critiques. — La politique intérieure et la politique étrangère. — Responsabilité directe des socialistes dans les fautes marocaines et dans le démembrement congolais. — Le devoir de demain. — La France dans la Méditerranée.

Que reste-t-il du mystère d'Agadir ? Rien, hormis cette part d'inconnaissable que renferme toute action humaine, individuelle ou collective, et qui représente, dans l'enchaînement des causes, la réaction du libre arbitre.

Agadir, c'est la conclusion allemande — simpliste et brutale — d'une histoire de trente mois parfaitement claire et logique. Ce geste est à la fois un geste de représailles et un geste de convoitises, l'affirmation d'une force qui s'est crue négligée et qui se croit invincible. C'est Tanger à peine renouvelé. Même cause, même but, même méthode. Même cause : la volonté de prendre

barre sur la France et de la faire sortir de sa réserve ; même but : conquérir par la menace un avantage d'ailleurs mal défini, soit au Maroc, soit ailleurs; même méthode : la sommation retentissante, insoucieuse du repos de l'Europe, qui doit étonner l'adversaire et désarmer sa résistance. Rarement diplomatie fut plus élémentaire. Les maquignons, dans les foires, débattent ainsi leurs affaires. Quand une grande puissance emploie de tels moyens, le succès seul l'excuse et ce succès, l'Allemagne ne l'a pas eu. La mainmise sur une part du Maroc aurait seule répondu à ce geste bruyant. Or le Maroc est désormais français. L'Allemagne se l'était fermé par ses menaces de 1905. Elle nous l'a livré par ses menaces de 1911. Si douloureux que soit le prix payé par nous, la solution est, pour elle, négative. Elle a eu des « compensations », c'est-à-dire, par définition, autre chose que ce qu'elle voulait. Elle n'a pas eu le Maroc. Elle a perdu toute chance de prendre pied sur les côtes méditerranéennes. C'est cela que l'histoire retiendra. Agadir a été une déconvenue française. Mais c'est aussi et surtout un échec allemand.

La négociation qui s'en est suivie aurait- elle pu être retardée ? Oui. Évitée ? Non. L'accord de 1909, qui semblait fonder sur le désintéressement de l'Allemagne la prépondérance de la France au Maroc, a eu des effets contraires à ceux qu'on en attendait. Politiquement la France n'en a rien tiré. Elle n'a pas su, ou elle n'a pas osé, jouer le rôle actif qui lui était ouvert. Elle a laissé le sultan tel qu'il était, quand cet accord fut conclu. Elle n'a pas fait plus, après l'avoir signé, qu'elle n'avait fait auparavant. Dans l'ordre économique, l'Allemagne s'est trouvée depuis 1909 plus mêlée aux

choses marocaines que dans la période antérieure. Mais la collaboration officielle prévue par le traité n'a pas donné de résultats positifs. Cette collaboration s'est heurtée, en Allemagne et plus encore en France, à des difficultés extérieures et intérieures. L'acte d'Algésiras, les prétentions des tiers, les rivalités des industriels, la faiblesse des gouvernements, la suspicion qui s'attache à toute opération financière, si saine soit-elle, ont paralysé cette tentative. On a tenté de la ranimer en l'étendant au Congo. On n'en a qu'aggravé la faillite. La France a vu s'évanouir les bénéfices politiques qu'elle devait espérer de l'accord. L'Allemagne n'a recueilli aucun des profits économiques qui l'avaient déterminée à le conclure. L'expédition de Fez survenant dans ces conditions, la liquidation s'en déduisait fatalement.

Durant ces deux années, la France a commis des fautes qui ne sont point sans excuse, mais qui sont hors de conteste. Sa politique marocaine a manqué de plan, de direction, d'invention. Elle a suivi le fil de l'eau., sans accepter les responsabilités corrélatives à l'autorité qu'elle réclamait. Sa politique congolaise a manqué de prévoyance, de franchise et de courage. Le Maroc est resté anarchique. Le Congo est resté inoccupé. Nous avons dû — sans le vouloir et sous une pression extérieure — prendre le Maroc que l'Allemagne nous disputait depuis 1905 et céder le Congo qu'elle convoitait dès la même année. L'inaction se paie tôt ou tard. En 1911 la France a payé. Elle l'a fait dans de mauvaises conditions, par une négociation laborieuse, conduite d'abord avec une incohérence absolue et trop tardivement redressée. Le résultat, poursuivi par d'autres méthodes, eût été probablement meilleur, mais non point

très sensiblement. Par contre, la « manière » a été presque continuellement mauvaise, puisque après avoir négligé des droits certains nous en avons revendiqué de contestables, — ce qui nous a conduits à négocier sur sommation, sans d'ailleurs savoir, six semaines durant, ce que nous voulions et où nous allions.

Des ambassadeurs plus alertes et moins obsédés de transaction, une diplomatie plus disciplinée, des bureaux mieux ordonnés, des ministères plus fermes et plus unis, nous eussent permis, à coup sûr, soit au Maroc, soit au Congo, soit avant la crise, soit pendant, d'éviter bien des mécomptes. L'opinion publique l'a senti et certains en ont profité pour énoncer des critiques, que l'équité ne justifie pas. Les hommes, dont le rôle domine cette période, ont commis des erreurs que nous n'avons pas celées. Mais aucun d'eux ne mérite les violences qu'ils ont subies tour à tour. Les spectateurs de l'action politique passent trop aisément de l'indifférence apathique à la sévérité excessive. Nos affaires n'ont pas été menées toujours de la façon la plus sage. Mais améliore-t-on l'avenir en empoisonnant la critique des actes par la dénonciation des intentions ?

Notre politique étrangère a surtout pâti, pendant cette période, de notre politique intérieure et ce vice résume les autres. La peur des débats parlementaires obsède les ministres qui savent quelles perfidies les compliquent. Les tendances du parti socialiste, les diffamations généralisées qui lui tiennent lieu de doctrine apeurent les hommes au pouvoir. Ce parti a imposé aux gouvernements l'inaction au Maroc et l'inaction au Congo, d'où est sortie la crise de 1911. En dénonçant partout les « affaires », il a fait constamment celles de l'étranger.

Sa responsabilité, d'ailleurs, date de loin. C'est le parti socialiste qui, pendant la conférence d'Algésiras, a suggéré à l'Allemagne ses meilleurs arguments, dénonçant quotidiennement la « duplicité » de la France, les menées des « spéculateurs » et les convoitises des « mercantis d1. C'est lui qui, dans les années suivantes, a paralysé la pénétration pacifique en menaçant chaque gouvernement, en diffamant les meilleurs serviteurs du pays, Lyautey comme un « factieux », d'Amade comme un « bourreau », Regnault comme un « aigrefin » 2. C'est lui qui a rendu impossible la collaboration économique franco-allemande en jetant la suspicion sur chacune des affaires, conséquence nécessaire de cette collaboration 3. C'est lui qui a ameuté l'Allemagne contre la France en traitant nos officiers traqués dans Fez de « menteurs » et de « machinateurs » 4. C'est lui qui a tenté, en juillet 1911, de rouvrir le Maroc à l'Allemagne en proclamant que nous n'avions rien de sérieux à lui offrir ailleurs 5. C'est lui, qui, après avoir servi, dix ans durant, les intérêts anglais et allemands contre les intérêts français au Congo, a préconisé en 1911, comme naturelles et faciles, des cessions territoriales « pures et simples » °.

Ce parti, qui renie la patrie, a trop souvent bénéficié

1* Voir notamment Humanité du 28 février et 1er mars 1906.

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