‹ Le Mystère d'AgadirChapitre 33 sur 216 · Commission du Sénat, 26 décembre · texte numérisé non relu

Commission du Sénat, 26 décembre

mes, M. de Kiderlen, au lieu d'envisager un programme limité, visait un programme d'ensemble et tirant, pour le définir, les conséquences pratiques des idées exposées dans la note allemande du 2 juin 1909 et dans la note française du 14 octobre suivant, — idées dont M. Pichon s'était inspiré en février pour le secteur Oudjda-Moulouya — il demandait qu'un monopole fût dès maintenant réservé, pour l'ensemble du réseau marocain, à une société déterminée.

— Vous êtes, disait-il, tombés d'accord avec nous le 14 octobre 1909 sur la nécessité de restreindre le champ de l'adjudication. Vous avez accepté de faire bénéficier de ces restrictions des groupements dont la Société Marocaine est le type officiel, approuvé et estampillé. Vous nous avez demandé le mois dernier de protéger cette société pour le secteur Oudjda-Moulouya contre la concurrence allemande. Nous y avons consenti. Nous vous offrons plus que vous ne nous demandez et nous sommes prêts à prendre, à condition que vous le preniez aussi, un engagement identique s'appliquant, pour une durée de dix ans, à l'ensemble du réseau marocain.

Ainsi, profitant d'une demande française légitime en soi, mais singulièrement imprudente par ses conséquences possibles, le gouvernement impérial entendait nous lier pour la construction de tous les chemins de ter pendant dix ans à un régime de privilège.

La note allemande était ainsi conçue :

1° Le matériel à employer sur la ligne de la frontière devra être tel que l'industrie allemande puisse en fournir de semblable pour les prolongements.

2° La priorité sera assurée à la ligne Tanger-Fez sur toute autre ligne à construire au Maroc.

3° Des compensations seront accordées à l'industrie allemande pour le fait qu'elle ne peut concourir à la construction des lignes militaires.

4° Le gouvernement français prendra, en vue des adjudications ultérieures, un engagement semblable à celui qu'il demande pour la ligne Oudjda-Moulouya et les sociétés françaises seront invitées, comme les sociétés allemandes, à s'abstenir de faire concurrence à la Société Marocaine.

Quand ces demandes allemandes parvinrent à Paris, M. Pichon avait quitté le ministère et M. Cruppi'l'y avait remplacé. La question ne pouvait manquer d'attirer son attention : car, s'il était à la rigueur possible de donner satisfaction à l'Allemagne sur les points secondaires de sa note (matériel et priorité Tanger-Fez), en revanche, l'adhésion au système de monopole qu'elle entendait instituer pour l'ensemble du réseau marocain était singulièrement délicate. Notre ministre au Maroc, à qui le projet allemand avait été communiqué, en présentait une critique serrée et sur beaucoup de points justifiée. Il faisait prévoir, notamment, une opposition anglaise.

Effectivement, le 14 mars, le gouvernement britannique, informé tardivement par M. Paul Cambon, nous répondait qu'à son sens, nous allions créer une situation qui nous acheminerait à un condominium économique avec l'Allemagne, et il ajoutait qu'il n'y saurait souscrire1. Le 16 mars, dans une nouvelle conversation, sir Edward Grey avisait M. Paul Cambon que, si des soumissionnai! es anglais, auties que les actionnaires de la Société Marocaine, se présentaient pour construire des chemins de fer au Maroc, il serait obligé

Page 1