Ladreit de la Charrière : En Chaouïa
2. Même au Parlement, on se rendait compte de ce risque. M. Charles Dumont, rapporteur général du budget écrivait en décembre 1910 dans un rapport sur les crédits marocains : « L'opinion publique n'admettrait certainement pas que, par suite des réductions excessives du corps d'occupation, nos troupes, nos nationaux, nos protégés, les œuvres de civilisation que nous avons déjà fondées, les personnes et les biens de tous les Européens que nous avons reçu, en même temps que l'Espagne, mandat de sauvegarder, soient exposés, par notre fait, pour raison d'économie, à un retour offensif du fanatisme et do la barbarie, b
graphique, adductions d'eau, construction de casernements et d'hôpitaux, le tout par des moyens de fortune, avec un misérable budget de quelques milliers de francs, le tout, on n'y saurait trop insister, avec l'approbation, à la demande même des populations intéressées, des caïds, des djemaa, des assemblées de notables : c'était un magnifique rayonnement d'influence et de civilisation françaises. Combien médiocre en revanche, apparaissait le résultat si l'on considérait l'ensemble de l'œuvre à accomplir, ensemble supérieur aux moyens locaux du corps d'occupation et que, seul, le gouvernement pouvait envisager! En quatre ans, nous n'avions pas construit un kilomètre de chemin de fer, nous montrant incapables de réaliser ce qu'en moins de temps les Espagnols avaient su mener à bien à Melilla. A Casablanca même, les lacunes de notre action sautaient aux yeux. L'autorité militaire avait fait, en matière de police municipale notamment, tout ce qui dépendait d'elle. En revanche, tout ce qui dépendait d'une initiative gouvernementale était ajourné et en souffrance. Deux ans après l'accord de 1909, le port était dans le même état que deux ans avant, permettant à peine la mise en service de deux remorqueurs et de dix-sept barcasses. Pendant ces deux années, on n'avait même pas songé à renforcer l'unique jetée qui pût abriter les navires. Comme en 1907, il arrivait que les bâtiments de commerce restassent au large pendant des semaines sans pouvoir procéder à leur débarquement faute de matériel d'acconage, ce matériel, dépourvu de tout abri, étant brisé à chaque tempête. Comme en 1907, on était à la merci de ces raz de marée, — ■ tel celui du 28 octobre 1911 — qui jetaient à la côte, dans quel état, on le con-
çoit, remorqueurs et barcasses. Gomme en 1907, on pouvait écrire en 1912 : « La ruine du plus français des ports du Maroc est sur le point de se consommer et cela, parce que les navires sont dans l'impossibilité absolue de procéder à leurs opérations1 ». Voilà pour le port. Quant à la douane, en janvier 1911, on annonçait que les nouveaux entrepôts ne seraient pas ouverts avant dixhuit mois. En attendant, on continuerait à utiliser le vieil entrepôt exigu, incommode et sombre. Cette incurie, humiliante pour la France, était préjudiciable au commerce étranger comme au commerce français et, à ce titre, elle constituait une grave maladresse. Car dès lors que le but européen de notre action au Maroc était, sous le nom de pénétration pacifique, le développement des ressources de l'empire chérifien pour le plus grand profit du commerce international, comment justifier notre prétention à un intérêt spécial, si, dans un port occupé par nous, nous laissions, cinq ans durant, le trafic de toutes les nations aussi pauvrement outillé? Nos devoirs contractuels ne nous imposaient pas cette indifférence. Au contraire, ils la condamnaient.
Dans la région frontière de l'Algérie, la France comme on sait, n'avait pas de comptes à rendre à l'Europe. Dans cette région, depuis plus d'un demi-siècle, nos titres n'avaient fait que s'étendre. Ni les accords franco-allemands de 1905, ni l'acte d'Algésiras ne les avaient modifiés. Ils restaient donc déterminés, en présence du Maroc seul, tant par le protocole de 1845 que par les accords franco-marocains des 20 juillet 1901, 20 avril, 7 mai et 30 juillet 1902. Par ces différents textes, l'Empire chéri-