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Matin, du 28 janvier

fien avait accepté notre collaboration pour le maintien de l'ordre et le développement du commerce. L'accord du 20 avril 1902 avait, à cet égard, défini clairement notre situation. En droit, cette situation était inattaquable. En fait, elle était inattaquée. Au plus fort des crises internationales, notre liberté sur les confins n'avait pas été discutée. Indiscutée également, la définition que M. Rouvier avait donnée de la région frontière en écrivant le 30 septembre 1905 :

La région frontière est déterminée par les conditions spéciales •du voisinage des tribus algériennes et marocaines. Envisagée à ce point de vue, la région où nous entendons conserver la mission exclusive d'assurer la police, d'accord avec le gouvernement chérifien, doit comprendre les territoires où résident, campent et se meuvent traditionnellement les tribus marocaines sédentaires ou nomades, en relations ou en contact habituels avec les tribus algériennes.

Bien que, pour ces motifs, l'accord franco-allemand du 8 février 1909 ne touchât pas à la région frontière, il est clair que, par la liberté nouvelle qu'il nous reconnaissait au Maroc, il ne pouvait que faciliter notre action dans cette région. Or, à la date précisément où se négociait cet accord, le gouvernement français avait entre les mains le programme complet du possible et du nécessaire dans la zone marocaine limitrophe de l'Algérie. Le 7 décembre 1908, le général Lyautey, Haut-Commissaire français sur les confins, avait adressé au président du conseil et aux ministres des Affaires étrangères et de la Guerre un remarquable rapport de plusieurs centaines de pages qui posait et épuisait la question. Le Haut-Commissaire décrivait d'abord, la zone frontière tant dans ses limites géographiques : Moulouya (jusqu'à

Kasbah-el-Makhzen) et Tafilalet que dans ses éléments ethniques, les uns stationnant dans les limites de la zone, les autres devant être surveillés à ses abords. Il indiquait parmi les premiers comme nettement hostiles et exigeant une action de police au nord, près d'Oudjda, les Beni-bou-Zegou et les Sedjaa;au centre, les Beni- Guil de l'ouest, principalement ceux de Debdou ; au sud, les Ait-Terouchen ; parmi les seconds, voisins de la zone frontière et chevauchant sur elle, au nord les Kebdana vis-à-vis des Beni-Snassen, les Ouled-Settout, les Beni-Bou-Yahi et les Haouara ; au centre, les Beni- Ouarain, les Oulad-el-Hadj et une fraction des Ait- Terouchen ; au sud, toutes les tribus du Tafilalet « chaudière en ébullition ». Tel étant le terrain, que devait être le programme?

Ce programme se déterminait d'abord par l'instrument dont nous disposions pour le réaliser — savoir les accords franco-marocains de 1845, 1901 et 1902 d'une part, la situation créée par les attaques des tribus d'autre part. Le but des accords était d'établir un état de sécurité, ensuite un courant d'échanges commerciaux. Pour cela trois moyens, — l'organisation d'une police capable de protéger les marchés et les routes ; l'ouverture de nouveaux marchés ; la constitution de îessources financières nécessaires, — la police étant, bien entendu, la condition du reste. Sur quelle base instituer cette police? Les accords l'indiquaient. Au nord, nous devions intervenir pour aider le sultan, s'il était impuissant à assurer l'ordre ; or tout démontrait cette impuissance. Au sud, nous avions qualité pour agir sans lui, le gouvernement chérifien devant simplement nous aider si possible.

Nous ne faisions donc qu'exercer notre droit le plus strict en assurant par nous-mêmes la police aussi bien à Aïn Chair que sur le Haut-Guir, à Bou-Denib et aussi loin qu'il y a à intervenir pour se rendre maître des éléments de désordre.

Dans l'ordre économique, il s'agissait d'ouvrir les marchés mixtes ou marocains prévus par les accords mais non encore institués. Sur les marchés marocains prévus en 1902, deux seulement, ceux d'Oudjda et de Cheraa avaient été ouverts et par nos soins. Ceux d'EÎ- Aioun-Sidi-Mellouk et de Debdou ne l'avaient pas été, pas plus que les deux marchés mixtes de Beni-Ounif et de Kenadsa. Il était urgent de « faire procéder, avant tout, à l'installation des marchés marocains prévus et d'en envisager de nouveaux ». L'organisation financière viendrait ensuite.

Suivant cet ordre logique, le Haut-Commissaire présentait d'abord un plan complet de l'action de police nécessaire, c'est-à-dire du devoir immédiat qu'il pressait le gouvernement de remplir. Cette police devrait « assurer réellement et d'une façon définitive la protection de la frontière algérienne, la sécurité de ses abords, l'innocuité des foyers d'agression voisins ». A dire vrai, elle existait déjà, mais avec un champ d'action insuffisant, parce qu'il laissait échapper plusieurs centres de résistance. Le principe de l'organisation tient en deux mots « se garder par le mouvement ». Les conséquences étaient les suivantes :

Créer un petit nombre de grands postes fortement constitués et ravitaillés, servant de base d'action à grand rayon à des groupes mobiles battant constamment le pays en avant et reliant leur action d'une façon que l'on peut comparer au croisement des feux de phares sur une côte. Donner à chaque groupe des éléments

extra-légers (goums, makhzens à cheval, cavalerie, compagnies sahariennes), des éléments légers (compagnies montées et tirailleurs), des éléments de réserve (légion et artillerie de campagne), bref selon l'expression du général d'Amade, de la force et du mouvement accumulés.

N'opérer les reconnaissances qu'à gros effectifs: car c'est une très grosse erreur — malheureusement trop répandue — de croire que les petites reconnaissances signifient modération et prudence, tandis que les grosses reconnaissances impliquent des opérations militaires. C'est l'inverse. Six cents hommes passent toujours là où cent hommes se font accrocher.

Il faut, quand il s'agit de police des indigènes, manifester la force pour en éviter l'emploi.

Quelles mesures immédiates convenait-il de prendre en 1909? Réponse : l'ouverture des marchés d'El-Aioun et de Debdou sous la protection de forces capables de châtier les agressions antérieures et de contenir par leur présence toute agression ultérieure. A cette fin et en premier lieu, le général Lyautey demandait qu'on renforçât ou que, tout au moins, on maintînt intégralement l'occupation de Bou-Denib.

J'ai été amené depuis cinq ans à la certitude que c'est par une bonne organisation du Iïaut-Guir que peut se résoudre la question du Tafilalet.

Bou-Denib tient le HauL-Guir et surveille le Tafilalet. On ne saurait trop insister sur l'importance et l'intérêt de ce point, qui, chaque jour, s'affirme davantage. C'est, véritablement, le pont entre l'extrême sud algérien et le Tafilalet, le passage des caravanes, le centre d'attraction de demain, le pivot de la pacification sud-oranaise, le point où notre action doit s'exercer avec le plus de force et de suite.

Fortifions notre position à Bou-Denib, qui est la clef de la pacification S'il y a lieu de modifier la composition du poste en y

faisant entrer des éléments marocains destinés à donner à la police un caractère mixte, il importe que cette modification n'entraîne pas une diminution de force. C'est sa force, en effet, qui donne à l'action de Bou-Denib son efficacité. Les dispositions paci-

fiques des populations du Haut-Guir, visées par la lettre du général Picquart du 14 novembre 1908, ont pour base essentielle la présence à Bou-Denib d'une force suffisante pour protéger ces populations et imposer respect au Tafilalet. L'atténuation de l'hostilité de cette dernière province ne peut s'obtenir qu'au prix de notre maintien.

Il faut en outre que le groupement de Bou-Denib reste assez fort pour se suffire à lui-même dans toute éventualité.

En ce qui concerne le nord, il fallait trouver, en avant d'Oudjda et sur la Moulouya, un point d'appui qui fût, dans cette région, ce que Bou-Denib était au sud.

L'installation des deux compagnies de police, l'une à Taourirt, l'autre à Debdou, avec les antennes qu'elles détacheront pour la surveillance des gués de la Moulouya, situés dans le rayon d'action de ces points, aura vraisemblablement pour conséquence d'assurer la sécurité complète des deux marchés d'El-Aioun et de Debdou prévus par les accords, etc

Après ces actes urgents, viendrait l'organisation définitive, politique et économique. Quand la police française aurait rempli sa tâche, on pourrait la transformer en police mixte à prépondérance française, dont le Haut- Commissaire établissait le budget. Puis, en tenant compte des caractères divers des groupements indigènes arabes ou berbères, on reconstituerait le commandement local et l'autorité makhzénienne ; on créerait un système d'impôts, on organiserait la direction et le contrôle français. Économiquement, on réglementerait le fonctionnement des marchés et des bureaux de douane, on prendrait les mesures nécessaires contre la concurrence espagnole. Enfin, on consoliderait l'ordre et la paix en ouvrant de nouvelles voies de communications.

Le seul mode moderne de pénétration commerciale est la voie ferrée. La première qui s'impose, c'est la prolongation sur Oudjda,

pour être ultérieurement poussée sur Taza, de la voie ferrée algérienne de Tlemcen à Marnia. De nombreux projets sont en cours. Aucun, jusqu'ici, n'a pu aboutir. On a toujours objecté les stipulations de l'acte d'Algésiras relatives à l'adjudication des travaux publics. Il semble pourtant, en ce qui concerne la prolongation immédiate jusqu'à Oudjda, que le ravitaillement de nos troupes, leurs besoins journaliers qui en font pour le moment une ligne militaire, apportent un argument suffisant pour passer outre, surtout si l'on tient compte du précédent créé par les Espagnols à Melilla où ils ont commencé une voie ferrée vers l'intérieur.

Des propositions sérieuses ont également été faites pour l'établissement d'une voie ferrée de Port Say à Oudjda. Il semble qu'elles pourraient et devraient aboutir pour le même motif. Cette ligne, d'où pourrait se détacher un tronçon de Martimprey sur Berkane, présenterait le grand avantage de desservir la riche plaine des Triffas ainsi que les exploitations minières qui se créeront vraisemblablement dans le massif des Béni Snassen.

Dans la zone du sud, où il n'y a pas d'obstacles naturels, où le sol est plat, il n'y a, pour ainsi dire, qu'à poser le rail avec un minimum d'ouvrages d'art. La voie ferrée d'Ounif à Colomb (120 km.), a coûté 5.520.000 francs soit 46.000 francs le kilomètre, exécutée par une main d'œuvre venant en partie du Talilalet même. De Colomb à Bou-Denib, la nature du sol est la même, pierreuse, sans sable, et il ne s'y trouve même pas de seuils tels que ceux qu'il a fallu franchir vers Ben-Zireg. Non seulement, il n'y a pas de raisons pour que son prix de revient soit supérieur; mais même, plus on s'approchera du Tafilalet, plus la main-d'œuvre sera facile à trouver. En partant donc de la même évaluation, les 160 kilomètres de Colomb à Bou-Denib reviendraient à 7.360.000 francs, soit 8 millions au maximum.

Il semble vraiment que cette dépense serait compensée par les avantages de toute nature qui en résulteraient.

C'est d'abord le ravitaillement de la force installée à Bou-Denib force de police franco-marocaine, dès qu'elle sera organisée, et jusque-là détachement d'occupation.

C'est ensuite la faculté de porter sur ce point des renforts en quelques heures, au lieu de le gagner en six étapes et de pouvoir, de ce fait, en réduire l'effectif. La voie ferrée avec la faculté de pourvoir, presque instantanément un poste de vivres, de munitions, de matériel, de renforts, en décuple la valeur militaire offensive et défensive.

Mais surtout, c'est le plus puissant moyen de pacification et d'attraction que nous puissions introduire dans le pays.

Ainsi, par l'affirmation de la force et la satisfaction des intérêts, la « marche algérienne » serait constituée, témoignage éloquent des bienfaits qu'apportait au Maroc la paix française. Comment, sous quelle forme, dan» quel délai, ce plan magistral, qui forçait la conviction, a-t-il été exécuté? .

Tant que le général Picquart resta ministre de la guerre, c'est-à-dire jusqu'à la fin de juillet 1909, les propositions du Haut-Commissaire ne reçurent aucun accueil. Il n'en fut pas de même à dater de la constitution du cabinet Briand. Le président du Conseil, le ministre des Affaires étrangères et le ministre de la Guerre, pleins d'une juste estime pour le général Lyautey, approuvèrent formellement son programme et furent sincèrement désireux que ce programme pût être mené à bien. Mais, en politique, sentiment et désir ne comptent point, s'ils ne s'appuient pas sur la volonté. Or, ici comme ailleurs, la volonté fut hésitante et la résolution incertaine. Quand, à la fin de 1910, le général Lyautey quitta son commandement, il avait réalisé une importante partie de son plan, mais non ce plan tout entier. Cette réalisation partielle n'avait été assurée qu'au prix d'insistances répétées, toujours trop lentement entendues, si bien que, d'ordinaire, les mesures proposées ne répondaient plus complètement, dans l'instant qu'elles étaient autorisées, à l'état de choses qui avait motivé la proposition. La sourde hostilité du 19e corps et de certains bureaux de la Guerre, l'existence de ce rouage inutile qu'était le commissariat civil du gouvernement à Oudjda, brisaient

constamment l'élan. L'esprit de solidarité faisait défaut. Chacun avait sa doctrine et le gouvernement n'avait point l'énergie d'imposer à tous celle de l'homme à qui il avait accordé une confiance justifiée par d'éminents services.

La première faute commise fut, on l'a vu, dans les négociations de Fez de février 1909 et dans l'accord franco-marocain du 4 mars 1910, de mettre, contrairement aux stipulations du traité de 1902, la zone frontière sud sur le même pied que la zone nord, d'assimiler Bou-Denib à Oudjda et d'en promettre, même sous con-. ditions, l'évacuation. C'était une erreur de droit : le texte du traité de 1902 l'établit péremptoirement. C'était, plus encore, une erreur de fait : le rapport du général Lyautey en témoigne avec non moins de force. Le Haut-Commissaire avait dit : « Par dessus tout, restons à Bou-Denib et restons-y en force. » Comme si personne à Paris n'eût lu ce conseil pressant, on disait au sultan : « Nous quitterons Bou-Denib avant même que n'y existe une force organisée. » Que penser de cette incohérence, sinon que ce fut pour la France une heureuse fortune de trouver dans la crise de 1911 une raison valable de ne pas appliquer cet accord?

De la fin de 1909 à la fin de 1910, on permit par contre au général Lyautey de faire d'excellente besogne en appliquant sa doctrine et en se gardant par le mouvement. Dès novembre 1909, ses avant-postes reprirent leur puissance de rayonnement et l'effet s'en fit bientôt sentir. De Bou-Denib à Berguent, c'est-à-dire sur tout le front, ils procédèrent contre les éléments réfractaires à ces balayages préventifs qui, seuls, en prévenant la formation des harkas, permettent d'éviter les opérations

militaires, — malheureuses ou heureuses comme celles de 1907 et 1908. En janvier 1910, le Haut-Commissaire entrait pacifiquement à Aïn-Chaïr qui jusqu'alors, nous était resté fermé, — bien qu'en 1908, pendant que le général était à Casablanca, nous fussions arrivés en force avec 9.000 hommes jusqu'à ses portes. Le Haut- Commissaire, escorté de deux escadrons de cavalerie et d'une compagnie de tirailleurs, traversa les ksours de part en part et reçut, sur la place centrale, la soumission rituelle et le cheval d'obédience. Après quoi, en avril 1910, le gouvernement autorisa une reconnaissance sur Anoual, que le Haut-Commissaire réclamait depuis l'automne de 1908. A cette époque, en effet, les Berabers Ait-Bou-Chaouen avaient dirigé contre nous une attaque où nous avions laissé des morts. Malgré les instances du général Lyautey, cette agression était restée impunie et cette impunité encourageait nos adversaires. L'opération d'avril supérieurement menée par le général Alix permit de donner un coup d'éventail général, appuyé par les postes de Bou-Denib et de Berguent. Le général Alix trouva en face de lui, prêts à reconnaître notre contrôle, 84 chefs Beni-Guil représentant la totalité des fractions de la confédération. La venue inattendue de cette reconnaissance composée de troupes de toutes armes avec de l'artillerie montée, faisant des étapes de quarante kilomètres et plus, rétablit notre prestige. La présence, à côté de nos officiers, des principaux chefs indigènes déjà acquis à la France confirmait ces résultats. La sécurité de la zone sud étant ainsi assurée, nous restions au nord dans la situation risible d'être immobilisés dans nos postes d'Oudjda et des Beni-Snassen, sans pouvoir organiser les marchés d'El-Aioun et de Debdou

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et la sécurité~de leurs accès, — c'est-à-dire de ne pouvoir assurer l'extension effective de notre zone d'influence jusqu'à la Moulouya. Depuis des mois, on piétinait, et pourquoi? Parce qu'on subordonnait l'exécution de cette partie du programme à la création des compagnies de police et que, ces compagnies, personne, ni la Guerre, ni l'Algérie, ni les Affaires étrangères ne voulait les payer : on s'obstinait ainsi dans l'inaction. C'est seulement en avril 1910 qu'avec une bonne intention servie par une mauvaise mémoire, on demanda au Haut- Commissaire des « propositions1 ». Ces propositions, elles étaient toutes dans le rapport du 7 décembre 1908. Mais quinze mois avaient passé et, sans doute, on en avait à Paris perdu le souvenir. Le général Lyautey ne put donc que se répéter et demander de nouveau qu'on ouvrît et qu'on protégeât les marchés prévus en 1902, savoir ceux d'El-Aioun et de Debdou garantis par un poste à Taourirt. Le 16 juin suivant, le gouvernement autorisait le Haut-Commissaire à aller de l'avant. Le 22 nos troupes se mettaient en mouvement. Le 29, elles entraient à Taourirt sans coup férir. Les jours suivants, elles en dégageaient les approches par une série de battues au sud dans la direction de Debdou, à l'ouest clans la direction des deux gués de la Moulouya menant à Taza (Guercif et Si Abdallah Sebaghi), au nord dans la direction de Melilla (gué de Mou-El-Bacha). Sur ce dernier point, un engagement assez vif se produisit. Le 2 août, les Beni-Bou-Yahi qui nous avaient attaqués demandaient l'aman. A la fin du mois, la situation était complètement rentrée dans l'ordre. On négligea cepen-

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