LA FRANCE ET L ARMEE MAROCAINE
Le plus sûr moyen de prendre sur l'esprit du sultan une influence durable, c'était de lui donner un instrument capable de fonder la solidité de son trône. Cet instrument existait : la mission militaire française, qu'il suffisait de développer pour mettre en peu de temps à la disposition du makhzen une force disciplinée, redoutable et redoutée.
Créée en 1877 par une décision du sultan Moulaï- Hassan, qui n'avait pas depuis lors été rapportée, la mission militaire se composait à l'origine de neuf officiers et sous-offlciers (2 artilleurs, 7 fantassins) et un médecin. Son budget était de 60.000 francs. En droit, la mission n'avait pas cessé d'exister, puisque le nouveau sultan avait confirmé l'ensemble des traités signés par ses prédécesseurs. En fait, elle répondait pour Moulay- Hafîd à la même nécessité que pour Abd-el-Aziz. De même que son frère, Moulay-Hafid avait besoin d'une force militaire organisée, soit pour contenir les révoltes, soit pour recouvrer les impôts, soit pour restaurer l'autorité du pouvoir central. Son intérêt était de créer
de divers. Les engagements du makhzen pour le service de la dette s'élevait à 16 millions et demi. En contre-partie, le contrôle de la dette avait encaissé en 1911 1H millions, dont 16 millions et demi pour les douanes, 1.250.000 francs pour les mostafadets, 250.000 francs pour les domaines. Homme d'autre part, les impôts intérieurs, zekkat et acbour, non affectes au service de la dette pouvaient donner six millions, les ressources disponibles se chiffraient par sept millions et demi.
cette force. L'intérêt de la France était de la lui fournir. Car maîtres de l'armée, nous serions les maîtres du sultan, à qui nos officiers apparaîtraient comme les gardiens mêmes de son trône. Non seulement la gratitude qui ne compte guère, mais l'intérêt l'obligerait à ménager la puissance dont le concours militaire assurerait sa sécurité. Enfin la France politiquement, toutes les puissances économiquement bénéficieraient de l'ordre accru qu'une troupe disciplinée ne manquerait pas d'établir. Il fallait toutefois, pour que cette association fût durable, que le sultan reçût de la mission les services qu'il en attendait et, à cet égard, certaines difficultés étaient à craindre. D'après leur contrat de 1877 toujours en vigueur, les officiers et sous-officiers français étaient chargés d'instruire et de diriger certaines fractions de l'armée marocaine. Le mot « instruire » se passait de commentaires. Le mot « diriger » était plus équivoque. Cette direction était-elle le commandement? S'agissait-il du temps de guerre aussi bien que du temps de paix? Les instructeurs étaient-ils à la disposition complète du sultan ou leurs attributions étaient-elles limitées? Pouvait-on ou ne pouvait-on pas les envoyer en campagne? En fait, la mission militaire française avait toujours été au feu. Elle y était conduite d'abord par notre tempérament national, ensuite parce que, les canons étant la grande force des mahallas chérifiennes, les artilleurs français étaient forcés ou de les manier eux-mêmes ou de donner à leurs hommes une instruction plus complète que ne le conseillait la prudence. La mission marchait donc toutes les fois que l'occasion s'en présentait et de là venait principalement son autorité morale sur les troupes et sur le sultan. Sa situation n'en était pas moins déli-
cate avec des soldats indisciplinés, peu sûrs, barbares, qui souvent lui échappaient et sur lesquels elle n'exerçait point une autorité matérielle en rapport avec ses responsabilités morales.
Dès sa reconnaissance, Moulay-Hafid, sans illusions sur la solidité de son trône, se préoccupa de l'affermir et nous demanda des instructeurs. Quand M. Regnault vint à Fez à la fin de 1908, il annonça au sultan l'arrivée prochaine du commandant Mangin, ancien instructeur en chef de la police des ports, qui venait prendre le commandement de la mission, avec, pour adjoints, deux capitaines, un lieutenant, deux sous-officiers français et un sous-officier algérien. Moulay-Hafid, dans la joie de l'appui promis, déclara spontanément à M. Regnault qu'il entendait désormais ne faire appel qu'à des Français pour réorganiser son armée et qu'il donnerait au commandant Mangin le titre de chef des instructeurs. Le 22 février 1909, le ministre chérifien des Affaires étrangères informait effectivement M. Regnault que son maître avait confirmé dans ses attributions la mission militaire française ; qu'une augmentation du nombre des instructeurs serait réalisée, si besoin ; qu'enfin la mission serait chargée de réorganiser dans son ensemble l'armée marocaine. C'était là un résultat tout à fait conforme à ce que l'accord franco-allemand du 8 février nous permettait d'espérer. Mais ce succès nous imposait des charges. Il était évident que Moulay-Hafid entendait obtenir de nous, non pas seulement un concours dogmatique, mais une aide pratique ; qu'il comptait sur nos officiers pour mener ses troupes au combat ; qu'il venait à nous pour participer à notre force. Tant vaudrait pour lui l'appui de la mission, tant vaudrait notre influence. Si
la mission ne lui donnait pas ce qu'il en attendait, cette déconvenue l'écarterait de la France.
Les premiers résultats furent excellents. La mission prit le commandement de plusieurs mahallas et, le 8 mars 1909, M. Régna ult signalait à M. Pichon « l'ascendant moral que nos instructeurs avaient su acquérir sur les caïds et sur leurs troupes frappées de la justesse du tir de l'artillerie dirigée par le lieutenant Sedira et l'adjudant Rouchon ». Bientôt pourtant les difficultés commencèrent à se manifester. Continuellement en campagne et irrégulièrement payées, les troupes du sultan témoignaient d'une indiscipline menaçante pour la sécurité des instructeurs français et d'une cruauté offensante pour leur dignité. Le commandement exercé dans de telles conditions comportait des risques matériels et moraux, dont on ne pouvait méconnaître l'étendue et que soulignait avec force notre légation de Tanger. Dès le 16 avril 1909, bien peu de temps par conséquent après l'arrivée à Fez de la mission, le comte de Saint- Aulaire, chargé d'affaires de France, demandait au ministre si le concours donné par les officiers et sous-officiers français aux mahallas chérifiennes ne devrait pas être subordonné à « l'adoption d'un ensemble de mesures garantissant autant que possible leur sécurité, leur dignité et l'efficacité de ce concours ». Le 18 août suivant, notre chargé d'affaires, considérant la sauvagerie des actes commis par les mahallas, écrivait :
L'opinion française ne comprendrait pas que des officiers français devinssent, même indirectement, les auxiliaires d'une pareille répression *.