‹ Le Mystère d'AgadirChapitre 63 sur 216 · M. deBillyàM.Pichon · texte numérisé non relu

M. deBillyàM.Pichon

Fez. De promptes mesures prises six mois plus tôt nous eussent épargné peut-être cette obligation. Aussi bien les demandes du sultan se précipitent. En décembre, El- Mokiï, d'ordre du sultan, prie le gouvernement français d'envoyer d'urgence à Fez, pour servir à la portion centrale de la mission militaire, en plus du personnel existant ou réclamé antérieurement, dix officiers et vingt sous-officiers. Le même mois, le 5, le commandant Mangin explique le mieux du monde l'état d'esprit du sultan et les fortes raisons que nous avons de lui donner satisfaction. Le rapport du commandant au ministre de la guerre porte la mention « urgent ».

Le sultan et son makhzen sont maintenant convaincus de l'efficacité de notre intervention dans les questions militaires.

Ils ont constaté la nécessité de donner, dans le plus bref délai possible, aux nouvelles troupes régulières et à celles qui seront tirées sous peu de la mahalla de Moulay-Youcef, une discipline et une instruction susceptibles d'imposer aux tribus.

Ile ont reconnu que, pour obtenir ce résultat, il fallait affecter à chaque tabor et d'une manière permanente les instructeurs nécessaires.

Ils ont, en conséquence, décidé de demander d'urgence au gouvernement français de mettre à leur disposition dans le plus bref délai possible, pour servir à la portion centrale, dix officiers et vingt sous-officiers en sus de l'excédent actuel et les six récemment nommés

J'ose espérer que vous voudrez bien donner satisfaction à cette demande du sultan, ce qui nous permettra d'établir définitivement notre influence militaire dans ce pays et d'éluder toute concurrence possible.

Le 24 décembre, enfin, le commandant Mangin, toujours sous le timbre « urgent » revient à la charge au nom du sultan et demande qu'on se presse en expliquant pourquoi.

Le ministre des Affaires étrangères ne pouvait mécon-

naître l'importance de ces appels et la nécessité d'y répondre au plus tôt. Enfin, vingt mois après la conclusion de l'accord franco-allemand, le sultan nous offrait le moyen d'affirmer notre intérêt spécial en travaillant avec lui à la consolidation de l'ordre. Toute notre politique marocaine était en cause dans ce problème d'apparence technique. La solution qu'il recevrait déterminerait la suite des événements, nous éviterait ou nous imposerait, suivant qu'elle serait bonne ou mauvaise, rapide ou lente, la redoutable nécessité, en présence des tribus révoltées et du sultan aux abois, de prendre à notre charge le rétablissement de l'ordre. Eut-on au quai d'Orsay, au moins au début, une vue très nette de cette situation parfaitement définie le 9 novembre par la légation de Tanger? Il ne le semble pas. Sans doute, on transmit à la Guerre, avec avis favorable les demandes du commandant Mangin, le 29 octobre celles du 13, le 21 novembre celles du 30 octobre, le 30 décembre celles du 5 décembre, le 6 janvier celles du 24 décembre. Mais on négligea fâcheusement d'en souligner le capital intérêt. Le 29 octobre et le 21 novembre, le ministre des Affaires étrangères se borne, comme s'il s'agissait d'une demande de sursis ou de permission, à « recommander la question au plus bienveillant accueil de son collègue de la Guerre ». La lettre du 21 novembre qualifie de « très intéressantes » les propositions du commandant Mangin. Le 30 décembre, M. Pichon ajoute : « Vous jugerez sans doute comme moi que nous avons tout intérêt à donner suite à cette demande. » Le 6 janvier 1911, il écrit : « Je n'ai pas besoin d'insister auprès de vous sur l'intérêt que nous avons à donner satisfaction aux demandes de Moulay-Hafid. » Opinion discutable, car l'attitude du minis-

tère de la Guerre prouvait dès ce moment et allait, plus encore, démontrer dans les semaines suivantes qu'une énergique insistance eût été nécessaire pour triompher de sa résistance.

Visiblement, en effet, les bureaux de la Guerre étaient mal disposés à l'égard de la mission militaire. Les hiérarchies n'aiment jamais les « hors cadres ». Quand le commandant Mangin demandait des renforts, le premier mouvement était de penser que cet officier supérieur voulait jouer au général et se donner de l'importance. Sans souci des raisons politiques et des conditions locales, on examinait donc à la loupe, d'après le critérium métropolitain, toutes ses propositions et on affectait d'apporter à cet examen la sage et dédaigneuse lenteur d'une expérience éclairée, rebelle aux improvisations. A la première demande du 13 octobre 1910 (1 médecin, 1 interprète, 4 sous-officiers), le ministre de la Guerre avait répondu le 28 novembre en désignant ces six instructeurs. Mais, dès la demande suivante (1 officier, 7 sous-officiers), il posait la question préalable et réclamait des renseignements. Renseignements sur quoi? On a peine à le concevoir. Le ministre de la Guerre était en possession des rapports du commandant Mangin et de ses prévisions techniques. La mission avait besoin de renforts parce que, à la suite de la « révolution militaire » du 30 octobre, sa tache s'élargissait au plus grand profit des intérêts français. Les embarras du sultan étant pressants, il fallait faire vite, et cette obligation n'avait rien de mystérieux. Cependant, le 2 décembre, le chef d'État-Major général écrit au commandant Mangin :

Ces données ne sonl pas suffisamment précises pour me permettre d'étudier et ultérieurement de solutionner cette question.

Je vous prierai donc, pour le cas où la mesure susvisée serait prochainement réalisable, de me soumettre toutes les indications de détail nécessaires pour me permettre de répondre aux vues de M. le Ministre des Affaires étrangères l.

A la troisième demande, celle du 5 décembre 1910 (10 officiers, 20 sous-officiers), les bureaux de la Guerre se cabrent plus encore. Ils prétendent d'abord « se former une idée d'ensemble de la situation et de la solution qu'elle comporte. »

Il me serait indispensable de posséder les renseignements suivants :

Nouvelle composition de l'armée chérifienne, répartition par armes, effectifs.

Encadrement par les instructeurs français, leur répartition, leur rôle.

Propositions pour la désignation de ces derniers, grades, âge, aptitudes ; (j'estime en effet, contrairement à l'opinion que vous émettez, qu'une organisation de cette importance doit comporter une proportion suffisante de capitaines).

Résultats obtenus jusqu'ici par l'emploi de la mission ; indications à en tirer pour l'emploi ultérieur de la mission augmentée.

Rôle éventuel de l'armée chérifienne réorganisée, date possible de son utilisation pour ce rôle. (J'appelle votre attention sur la nécessité de préciser le plus possible les conditions dans lesquelles l'armée chérifienne, mise au point par ses instructeurs, sera employée, avec ou sans le concours de ces derniers, ainsi que la date à laquelle, ainsi transformée, elle pourra commencer à jouer son nouveau rôle.)

Je vous prierai de faire établir et m'envoyer aussitôt qu'il vous sera possible, un document fournissant succinctement les indications énumérées ci-dessus : l'ensemble de ces renseignements me permettra de donner aux demandes dont je suis saisi une suite conforme aux besoins de la situation et aux intérêts en cause dont je reconnais toute l'importance 2.

Page 1