Le même au même
Voilà donc ajournée, — à quelles calendes? — la solution dont le sultan, El-Mokri, M. de Billy signalaient l'extrême urgence. Et pourquoi? Parce qu'au ministère de la Guerre, on entend statuer sur l'armée marocaine, comme s'il s'agissait de l'armée française, comme si les choses de Fez se passaient à Versailles ou à Ghâlons. Dans une lettre du 14 janvier à son collègue des Affaires étrangères, le ministre de la Guerre accuse le fâcheux dogmatisme de son point de vue en écrivant :
Dans un ordre d'idées plus spécial, il semble résulter du rapport n° 103 du commandant Mangin (que vous m'avez transmis le 6 janvier), qu'il est fait état du renforcement de la mission pour assurer la discipline et augmenter la valeur des forces chérifiennes qui doivent accompagner le sultan dans son prochain déplacement.
Je tiens à signaler les mécomptes que pourrait causer un pareil espoir, car il est dûment établi qu'il est impossible, en deux mois, de transformer des recrues, ■ — même métropolitaines — en troupes capables de tenir la campagne1.
Dès le 27 janvier, le commandant Mangin, en soldat discipliné, s'exécute et sa réponse ne trahit rien de la légitime nervosité que pourraient éveiller en lui ces chicanes bureaucratiques ignorantes du péril imminent que, dès lors, il prévoit. Il explique d'abord à son ministre que le Maroc est très différent de la France.
Il n'existe ni administration régulière, ni budget. La prévarication est à l'ordre du jour. La vente des charges est la principale ressource financière du sultan. Il n'est d'autre règle écrite que la loi religieuse. L'argent, produit de la vente des charges ou des dons faits au souverain religieux, n'est pas normalement affecté aux dépenses du gouvernement. Il reste à l'entière discrétion du sultan.
L'armée, telle que nous la comprenons, n'a jamais existé au
1. Le ministre de la Guerre au ministre des Affaires Étrangères.
Maroc ; les troupes ont été jusqu'ici formées de contingents levés pour les besoins du moment, entretenues théoriquement par leurs tribus, mais vivant surtout de pillage; le service qu'elles fournissaient était limité et dépassait rarement six mois. Ces traditions sont, on le sait, encore en vigueur, le makhzen n'ayant pas la puissance nécessaire pour imposer, même aux tribus soumises, un mode régulier de recrutement 1.
Le commandant Mangin examine alors point par point les questions posées par le ministre. Chemin faisant, il note des vérités certaines qui soulignent l'inutilité de l'exposé théorique que l'on exige de lui.
Il est impossible de dire si les effectifs réglementaires seront atteints et à quelle date, car le makhzen n'a pas l'autorité voulue pour recruter : il se borne à prélever sur les troupes actuelles les hommes qui veulent bien servir dans les conditions nouvelles. Je ne puis non plus affirmer que le sultan n'augmentera pas le nombre des imités pour donner satisfaction à sa clientèle et à celle du vizir...
Nous ne faisons pas ce que nous voulons.
Nous ne pouvons que donner des conseils, le sultan reste libre de les accepter ou non, voire de les modifier.
C'est ce qui s'est produit dans la question de la réorganisation militaire, également dans celle de l'augmentation de la mission.
Les questions techniques lui échappent complètement et ne le touchent que peu. La question financière, au contraire, le préoccupe singulièrement. Une fois d'accord sur la somme qu'il entendait mettre à ma disposition, il m'a laissé carte blanche pour le nombre d'instructeurs à en déduire, leur arme, leur grade. Il n'a d'ailleurs pas encore pu comprendre la différence qu'il y a entre un officier et un sous-officier.
Le commandant explique ensuite pourquoi, malgré les règles de la doctrine, il n'a demandé que des lieutenants et pas de capitaines. Sa conclusion est à la fois