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M. Cruppi à M. Berteaux

Cela dit, le ministre insiste vivement pour que la mission soit aussitôt renforcée.

Étant donnée la situation difficile dans laquelle le commandant Mangin se trouve actuellement, n'ayant à sa disposition que des troupes insuffisamment instruites, j'estime qu'il y a lieu de l'aider dans sa tâche en lui envoyant immédiatement le complément d'instructeurs qui vous a été demandé par mes lettres précédentes.

Je vous serais obligé de vouloir bien me faire connaître, le plus promptement possible, les décisions que vous aurez prises et dont vous apprécierez certainement comme moi l'urgence.

Par la seconde lettre, M. Cruppi précisait en ces termes la situation militaire qui justifiait sa conclusion:

Plusieurs tribus voisines de Fez, notamment les Beni-Hassen et les Cherarda, ayant pris une attitude hostile au makhzen, Moulay-Hafid a jugé nécessaire de faire une manifestation militaire dans cette région.

Il en a profité pour mettre à l'essai les nouvelles troupes dont il avait commencé la réorganisation ; il a donc envoyé 2.500 hommes contre les Cherarda et les a placés sous le commandement de notre mission.

Cette mahalla doit assurer les communications entre Fez et Tanger et empêcher les Cherarda et les Oulad-Aïssa de faire défection.

D'après les dernières nouvelles envoyées par notre consul à Fez, à la date du 7 de ce mois, les instructeurs français avaient pu maintenir l'ordre et la mahalla donnait une impression satisfaisante.

La décision prise par le commandant Mangin, dans des circonstances aussi difficiles et avec des moyens d'action assurément très limités, montre combien nous avons intérêt à renforcer le plus tôt possible notre mission militaire, investie pour la première fois du commandement des troupes chérifiennes.

Enfin la Guerre se décide. M. Berteaux consent. Toutefois, par un inexplicable hasard, la lettre des Affaires étrangères, datée du 7 mars et qui portait le timbre rouge

urgent, n'arrive rue Saint- Dominique que le 14. M. Berteaux le fait remarquer dans sa réponse en désignant dix-neuf instructeurs. Mais dans cette réponse même, dont on doit louer la rapidité, s'étale un nouveau triomphe du formalisme. Il manque un instructeur, un officier du génie, car le seul candidat de cette arme est à Casablanca. Raison de plus, pensera-t-on, pour, de là, le faire venir à Tanger? Non, car, comme il n'a pas fini « son temps de séjour réglementaire dans la Chaouïa, on ne pourra l'envoyer à Fez qu'en octobre ». Voilà donc les instructeurs enfin désignés. Malheureusement, il est trop tard. En effet, pendant que le ministère de la Guerre épiloguait, les événements marchaient au Maroc, suivant la ligne même qu'avaient prévue le commandant Mangin, et, avec lui, toutes les personnes renseignées. Ce qu'avait voulu, au début de novembre 1910, le chef de la mission militaire, c'était, discernant une forte agitation qui devait s'épanouir au printemps de 1911, être à cette époque en mesure d'encadrer solidement les troupes chérifiennes. Or cette insurrection, dès la fin de février, éclatait et prenait en quelques jours une formidable extension. A ce moment, le commandant Mangin n'avait reçu, au lieu des treize officiers et vingt-quatre sous-officiers qu'il avait réclamés qu'un médecin, un interprète et quatre sous-officiers en 1909 ; quatre officiers et six sousofficiers en 1910. Les autres n'avaient pu le rejoindre. La révolte des Cherarda d'abord, le soulèvement général des tribus de la région de Fez ensuite, avaient coupé les communications. Le 12 février, une faible partie des instructeurs avait fait leur jonction avec le commandant Brémond. Les autres avaient dû s'arrêter à Tanger.

C'est donc avec les seules forces, dont ils disposaient six mois plus tôt, que Mangin, Brémond et leurs hommes durent défendre, pendant des semaines, la capitale chérifienne.

Il est incontestable que ce retard a beaucoup contribué à aggraver la crise d'avril 1911 et il n'est pas interdit de penser que, si dès le mois de décembre 1910, on avait accueilli les demandes du commandant Mangin, il aurait pu, dans les trois mois suivants, encadrer des mahallas qui eussent assuré en avril la défense de Fez. Faute d'argent et faute d'instructeurs, le commandant Mangin ne put rien faire et la gravité du danger obligea la France à intervenir. Ainsi s'accuse la faillite de la collaboration militaire, qu'il eût été si utile pour notre pays d'instituer avec le sultan. Retardée pendant dixhuit mois par les circonstances et par les consignes d'abstention imposées de Paris aux instructeurs français, elle le fut, de nouveau, par les objections formalistes du ministère de la Guerre et par la mauvaise orientation de l'emprunt, au moment où elle était plus que jamais possible et nécessaire. Une de nos meilleures cartes n'avait pas été jouée. Deux ans après la signature de l'accord franco-allemand, l'armée, comme les finances marocaines, était dans le même état qu'à la veille de cet accord. La France, malgré le zèle de ses agents locaux, n'avait pas su en tirer parti.

CONCLUSION

Il est, après cet exposé, légitime de conclure que, si la première des collaborations prévues par l'accord du 8 février 1909, la collaboration économique francoallemande, a complètement échoué, la seconde de ces collaborations, la collaboration politique franco-marocaine, n'a pas connu une fortune meilleure.

Le contraire, à vrai dire, a été soutenu. A la Chambre le 12 janvier 1911, au Sénat, le 2 février suivant et le 8 février 1912, M. Pichon a exprimé éloquemment l'opinion que notre situation au Maroc au commencement de 1911 était, de tous points, excellente. Il a rappelé que la prépondérance de nos intérêts n'était pas contestée ; que les accords relatifs à la Ghaouïa et à la frontière algéro-marocaine avaient déterminé les conditions de l'occupation, sinon définitive, du moins à très long terme, de ces deux régions ; que l'emprunt de 1910 avait liquidé le passif du makhzen; que nous avions, dans la Ghaouïa et dans la zone frontière, créé des marchés, des écoles, des hôpitaux, développé l'agriculture, le commerce et la richesse et il a conclu : « Tout cela n'est rien ? Tout cela ne facilite pas la propagande française ? Tout cela ne sert pas à faire aimer la France, à établir au Maroc la situation que vous nous contestiez tout à l'heure ? Permettez-moi de ne pas être de votre avis. »

A la lumière des faits et des textes, cet optimisme semble excessif. En réalité, du début de 1909 au printemps de 1911, la situation de la France dans l'empire chérifien s'est très peu améliorée. Il y avait des difficultés : règne nouveau, anarchie chronique. Mais nos fautes les ont aggravées. En 1909, lors de la mission Regnault à Fez, aucun programme d'ensemble n'a été tracé et l'accord du 4 mars 1910, conclusion de quinze mois de querelles, n'a stipulé, soit en ce qui concerne le passé soit en ce qui concerne l'avenir, d'avantages que pour le sultan. A aucun moment, ni en 1909, ni en 1910, ni en 1911, le gouvernement français n'a envisagé les conditions financières de la politique pacifique qu'il poursuivait au Maroc1 et, négligeant d'user du droit que l'Allemagne lui avait reconnu le 2 juin 1909, il a condamné les emprunts marocains à être aussi stériles pour le Maroc que pour la France, faute de la garantie de l'État français, garantie justifiée par le caractère de ces emprunts et par l'importance de nos intérêts politiques. En matière militaire, il a en 1909 porté un coup sensible à l'autorité de nos instructeurs en leur interdisant de suivre les mahallas. Il a tardé en 1910 et en 1911 à leur donner en argent et en hommes les ressources dont ils avaient le plus urgent besoin. Sans doute dans la Chaouïa et dans la zone frontière, nos troupes ont fait œuvre utile et servi la cause de la civi-

1. Les crédits pour la pénétration pacifique étaient restés dérisoires. Pour le budget de 1910, la légation de Tanger avait demandé une augmentation de 90.000 francs. Le rapporteur, M. Paul Deschanel, écrivait à ce sujet: « Telles sont les augmentations demandées en 1911 par notre ministre au Maroc. Le ministre des Affaires étrangères n'ayant pas fait siennes ces propositions, la commission du budget n'a pas cru devoir en prendre l'initiative. » Les 90.000 francs furent d'ailleurs accordés huit jours après. Mais le crédit restait quand même insuffisant.

lisation. Mais le gouvernement a peu contribué à les aider. La réduction excessive des effectifs, l'absence de plan économique, la lenteur des décisions, notamment en matière de ports et de chemins de fer l, témoignent à un égal degré de l'activité des agents locaux de notre politique et de l'inaction du pouvoir central. Au terme de ces trente mois, le désordre marocain était aussi profond qu'à leur début.

Ces lacunes indiscutables sont plus regrettables encore, si, après les avoir considérées en elles-mêmes, on les examine en fonction de l'accord franco-allemand du 8 février 1909. Cet accord promettait à l'Allemagne un profit économique, à la France un profit politique. Le second a été aussi médiocre que le premier. La France, sur cette base nouvelle, a-t-elle fait dans l'Empire chérifien plus qu'elle n'aurait fait sans elle, plus qu'elle n'avait fait avant elle? Voilà toute la question et à cette question force est de répondre négativement. L'accord de 1909 nous avait donné une liberté élargie pour travailler au développement solidaire de notre intérêt spécial et de l'ordre public. Avions-nous développé notre intérêt spécial? Avions-nous développé l'ordre public? Le sultan était-il mieux armé en 1911 qu'en 1909 pour le maintien de cet ordre lié à notre intérêt? Non, puisque la rébellion de 1911 a été possible et qu'elle a trouvé le makhzen aussi démuni financièrement que militairement ; non, puique cette rébellion,

1. On peut citer, dans le même ordre d'idées, la protestation du comité du commerce français à Tanger en janvier 1911 contre les retards apportés aux travaux du port. De même aussi la dét stable organisation du service de la poste française, rattachée à la direction de Marseille, soumise aux règlements métropolitains sur le repos hebdomadaire, insuffisamment dotée à tous égards.

ne rencontrant pas en face d'elle les obstacles marocains que la France, en deux années, aurait dû lui opposer, n'a pu être réduite en mai 1911 que par une intervention française.

Aussi bien, il ne semble pas que M. Pichon lui-même ait jamais pensé — avant 1912 — que l'accord de 1911 nous donnât des perspectives nouvelles, puisqu'à diverses reprises, il a déclaré à la tribune qu'après comme avant cet accord, notre situation demeurait identique1. L'erreur du gouvernement français a été de croire que le temps travaillait pour lui. Or le temps, comme le ciel, n'aide que ceux qui s'aident. 11 a obtenu le maximum de tranquillité par le minimum d'action : ces sortes de transactions se paient tôt ou tard. M. Ribot disait au Sénat, le 6 avril 1911 2, que la France de 1909 à 1911 a insuffisamment « pratiqué » ses alliances et ses ententes. Elle a non moins insuffisamment pratiqué ses accords, notamment celui du 8 février 1909. Elle l'a considéré comme une fin de querelle, non comme un principe de réalisations. Elle n'en a rien tiré de concret. Elle l'a laissé inutilisé, et faute d'agir sur le terrain qu'il lui ouvrait, elle a été entraînée sur celui qu'il ne

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