LE CONGO SACRIFIE
Le Congo français est, depuis le 4 novembre 1911, une colonie mutilée. C'était, depuis beaucoup plus longtemps, une colonie sacrifiée.
Toujours, parmi nos possessions d'outre-mer, celles de l'Afrique équatoriale — moins jeunes que d'autres, pourtant, — ont connu un traitement de défaveur. Il n'en est pas que la métropole ait plus constamment négligées, plus parcimonieusement munies d'hommes et d'argent. M. Albert Lebrun, ministre des Colonies, l'a franchement reconnu à la Chambre et au Sénat.
Voici près de trois quarts de siècle que nous sommes à libreville, voici plus de trente ans que notre pavillon flotte à Brazzaville et cependant nous n'avons rien fait ou presque rien dans cette fraction de la colonie d'un accès relativement aisé.
Cela s'explique, messieurs, parce que tout l'effort de la métropole s'est porté vers l'hinterland, vers le Congo moyen, vers l'Oubanghi, le Chari et leurs affluents, en vue de gagner nos rivaux de vitesse et d'atteindre au plus tôt le centre africain ; les événements qui se déroulent à cette heure au Ouadaï et qui auront, je l'espère, une prochaine et heureuse solution, ne sont que le couronnement de ce long et héroïque effort.
Pendant que nous poursuivions cette œuvre, nous avons négligé la fraction de la colonie voisine de la côte, et cela contrairement à ce qui s'était passé dans toutes nos colonies, notamment en Cochinchine pour l' Indo-Chine, et au Sénégal pour l'Afrique occidentale.
Et plus loin, parlant non plus de la mise en valeur, mais de l'occupation de la colonie, c'est-à-dire de la plus
élémentaire affirmation de la souveraineté, le ministre ajoutait :
Il est exact que, jusqu'il y a deux ans, presque rien n'avait été fait au Congo,
Quand on pense qu'au début de 1908, un cinquième à peine était occupé, on peut mesurer le chemin parcouru depuis trois ans l.
De même à la commission du Sénat, le ministre disait :
En ce qui concerne les territoires mêmes, nous avons fait tous nos efforts pour les conserver, mais dans certains points, nous n'avions pas encore occupé le pays et les Allemands l'avaient appris, ce qui leur a donné une grande force 2.
Si l'on vient aux faits et aux chiffres, on constate que l'aveu ministériel n'est que trop justifié. S'agit-il des dépenses de la métropole? A l'Afrique occidentale elle a donné, depuis 1895, 423 millions dont 179 millions d'emprunts garantis ; à l'Afrique équatoriale, 79 millions dont 21 millions seulement d'emprunts garantis. Compare-t-on les derniers budgets? Dans celui de 1910, l'Afrique occidentale s'inscrit pour 17 millions, l'Afrique équatoriale pour 9 millions. S'agit-il des effectifs de garde? L'Afrique occidentale dispose de 12.500 hommes de troupes, l'Afrique équatoriale de 5.460 hommes. Encore faut-il noter que ce second chiffre accuse un progrès sensible par rapport à un passé tout récent. Au Gabon, c'est-à-dire dans la région riche peuplée de 500.000 habitants indociles, qui borde, depuis la mer, la Guinée espagnole et le Cameroun allemand, il n'y avait en 1904