Ibid
française, qui, de concert avec une mission allemande, abornait la frontière sud Cameroun, échappe aux objections de son collègue allemand, qui lui a donné l'éveil en tentant de le retenir, pénètre soudainement dans cette région inexplorée et, à chaque pas, il rencontre des factoreries allemandes, des approvisionnements allemands dans une« quiétude idéale, depuis des années» l« Il écrit le 25 mai au lieutenant gouverneur du Gabon :
Entre le Haut-Abangha et leWoleu, je suis entré en contact avec de nombreux traitants indigènes du Cameroun, que j'ai refoulés, ainsi que le représentant de la Hamburg Africa Gesellschaft, dont la factorerie était installée à Angoun au sud du N'Tem.
Les Allemands ont fait de cette région un prolongement de la contrée bien organisée qui s'étend au nord de la frontière, sillonnée de routes de 4 à 5 mètres de largeur et respirant un air d'administration effective 2.
Le 27 juillet, il saisit le commissaire général et lui rend compte des mesures qu'il a prises :
J'ai l'honneur de porter à votre connaissance les constatations que j'ai été amené à faire au cours de mon récent parcours de Libreville à la Sangha en ce qui concerne l'intrusion en territoire français et dans la zone de concession octroyée à la Société N'Goko Sangha, en particulier d'un certain nombre de firmes du Cameroun (allemandes et anglaises) pour le plus grand détriment de nos intérêts commerciaux.
Bien que n'ayant aucune attache avec l'administration locale, j'ai estimé néanmoins pouvoir et devoir prendre les mesures de circonstance pour mettre un terme à une contravention flagrante et refouler au nord de la frontière les commerçants indélicats qui nous ont gravement lésés depuis plusieurs années, en se livrant à l'exploitation intensive d'une contrée particulièrement riche en caoutchouc et en ivoire.
1. L'absolue authenticité du témoignage du capitaine Cottes a été reconnue par la Commission du budget, le 10 février 1911. Voir ci-dessous page 337.
2. Le président de la' mission Sud-Cameroun au lieutenant gouverneur du Gabon.
Le schéma ci-joint montrera d'un coup d'œil les progrès de l'intrusion étrangère et sur mon simple parcours, la densité des comptoirs poursuivant hâtivement ce commerce lucratif, qui escomptait encore la bonne période avant les grandes pluies puisque les opérations de la commission de délimitation n'étaient attendues que venant de l'Est et laissaient encore le temps d'espérer de beaux bénéfices.
L'exode vers le nord de tout ce personnel étranger a amené dans la région un grand soulagement, car les populations terrorisées par les échos arrivant d'Elobowa des mêmes répressions habituelles aux pays allemands, se voyaient journellement en butte aux exigences des traitants ou porteurs continuellement en mouvement 4,
Quelques mois plus tard, dans un rapport au ministre des Colonies, le Président de la mission française résume ces constatations (9 mai 1907) :
1° A Angoun.
C'est à Angoun que j'ai rencontré la première factorerie allemande de la Hamburg Africa Gesellschaft, dirigée par M. Schraeder.
Depuis plusieurs jours déjà, j'étais entré en contact avec les petits groupements de traitants noirs du littoral, relevant de cet agent, et je les avais invités à se replier vers le nord....
Il est à noter qu'au moment de mon arrivée, M. Schraeder suivant Vaveu qu'il me fit, était sur le point de transférer sa facto* rerie d' Angoun sur la rivière Lara, à plus de 100 kilomètres au sud de la frontière...
2° A Minvoul :
Ayant assuré le refoulement de la vague étrangère, j'entrai en relations avec un groupe important de commerçants étrangers.
Or, en 1905, le capitaine allemand Foerster avait constaté la situation de Minvoul en territoire français. Les agents de la factorerie avaient aussi connaissance de ce fait.
3° Entre N'Tem et V Aïna (Haut-Ivindo) :
Je trouvai un certain nombre de traitants indigènes ressortissant aux factoreries installées au nord...
1. Le président de la mission Sud-Cameroun au commissaire général du Congo.
4o Nota :
Le trafic commercial auquel se livraient les étrangers nécessitait pour les factoreries entre le N'Tem et le Woleu environ 500 porteurs, sillonnant continuellement le pays et pour le groupe du N'Tem et de l'Aïna plusieurs milliers.
5° Conclusion :
Le préjudice causé aux intérêts des compagnies françaises est indéniable.
La forêt a été bien souvent abimée, les arbres et les lianes à caoutchouc saignés et coupés sans précaution, dans la poursuite d'une récolte intensive et rapide, sont en bien des régions perdus définitivement. Quelle est la valeur du dommage ? Elle est bien difficile, sinon impossible à préciser. Mais elle est considérable.
Il ne saurait donc faire aucun doute que ces sociétés ont subi un grand préjudice 1.
Notons d'autre part que, sur le chiffre de ces dommages, les rapports des fonctionnaires concordent avec les documents allemands cités plus haut. Ces documents permettaient d'évaluer la perte annuelle — perte de produits pour les concessionnaires, perte de taxes pour l'État français — à 700 tonnes de caoutchouc par an. De son côté, le capitaine Cottes disait le 26 août 1906 :
J'ai trouvé à Minvoul 80 tonnes de caoutchouc réalisé. A mon avis, les maisons allemandes ont, en l'espace de quelque temps, sorti de cette région, de 3 à 400 tonnes de caoutchouc.
Rien de plus naturel au surplus dans un pays dont ses premiers explorateurs évaluaient la récolte annuelle à 1.000 tonnes 2 et que le capitaine Cottes qualifiait dans un de ses rapports « merveilleux pays caoutchoutier ».
Il faut ajouter enfin que le dommage causé au commerce français et à l'État français portait non seulement
1. Le président de la mission Sud-Cameroun au ministre des Colonies.
2. Voir notamment les rapports du Père Trilles, de M. Lesieur et de M. Fondère.
sur le passé, mais encore sur l'avenir. Les Allemands, conscients de la précarité de leur exploitation, la conduisaient sans souci du lendemain. Au lieu de saigner les lianes à caoutchouc, ils les coupaient, obtenant ainsi plus de caoutchouc, mais tuant pour dix ans la production. On se souvient que, le 21 février 1905, un agent allemand, M. Lessner, écrivait à M. Buhbe à Minvoul :
La situation ne durera pas longtemps; profitez du moment et ramassez tout ce que vous pourrez l.
Le 22 décembre 1906, le docteur Gravot, chargé spécialement dans la mission Cottes de l'étude des questions caoutchoutières, écrit :
La région est encore très riche en caoutchouc, mais cette richesse ne tardera pas à disparaître, étant donné que les indigènes coupent toutes les lianes, sans souci de l'avenir, employant ainsi la méthode préconisée par de nombreuxcommerçants allemands2.
Le 1er juillet 1907, le docteur Gravot dit qu'il a vu le ravage considérable fait par les Allemands. Le 25 janvier 1908, le même docteur écrit :
Les agents des factoreries étrangères laissent toute liberté aux indigènes de couper les arbres à caoutchouc, de manière à recueillir le plus de produits possibles et à réaliser un maximum de bénéfices pendant leur séjour colonial 3.
De son côté le 9 mai 1907, le capitaine Cottes écrit à M. Milliès-Lacroix :
La forêt a été bien souvent abimée et la valeur du dommage est considérable 4.