‹ Le Mystère d'AgadirChapitre 8 sur 216 · Le Temps, 10 février · texte numérisé non relu

Le Temps, 10 février

sur lequel, traînée par l'Allemagne à Algésiras, elle avait su prendre sa revanche en infligeant à l'Allemagne dans l'Empire chérifien une situation strictement égale à celle du Portugal ou de la Suède. Sur ce terrain juridique, il n'y avait pas de motifs de conclure avec l'Allemagne un accord particulier et si, dans l'ordre pratique, cet accord s'expliquait aisément, il n'en constituait pas moins la reconnaissance par la France au profit de l'Allemagne d'une situation marocaine nouvelle, situation privilégiée, sinon en droit, du moins en fait. En fait, toutes les difficultés marocaines étant venues de l'Allemagne et d'elle seule, il était légitime de supposer que le meilleur moyen de s'en libérer était de traiter avec l'Allemagne seule. En droit, il était évident que la substitution de l'accord à deux à l'accord à treize était une atteinte portée aux principes d'Algésiras et que, par suite de cet accord à deux, la situation serait le lendemain essentiellement différente de ce qu'elle était la veille. Désormais, qu'on le voulût ou non, l'acte d'Algésiras passait au second plan et il y passait avec notre assentiment, puisque nous avions accepté de traiter seul à seul avec l'un de ses signataires, au lieu de traiter avec tous. Par là, avec notre aveu, cette situation spéciale, que nos négociateurs de 1905 et 1906 avaient si fermement refusé de reconnaître à l'Allemagne dans les affaires marocaines, nous la lui concédions. Elle devenait en dépit de son « désintéressement politique », bénéficiaire d'une hypothèque unique, superposée à l'hypothèque collective.

Cette hypothèque se précisait par l'engagement que nous prenions, et que nous ne prenions que vis-à-vis d'elle, de créer des associations d'intérêts entre ses

nationaux et les nôtres. Pour l'Europe et pour le sultan, il était acquis que la France réservait à l'Allemagne un traitement d'exception. Et, par conséquent, ce qui allait, à l'avenir, dominer le développement de notre politique marocaine, ce n'était plus la mise en œuvre de l'acte d'Algésiras, mais la mise en œuvre de l'accord franco-allemand du 8 février 1909. Les puissances autres que l'Allemagne et la France étant laissées de côté par ces deux puissances, il était à prévoir que leur intervention, si elle était par la suite invoquée par l'une ou par l'autre, n'aurait plus le même caractère. En s'entendant directement, la France et l'Allemagne s'imposaient l'obligation de continuer à s'entendre dans des conditions identiques. En d'autres termes, de ce que serait l'application de l'accord du 8 février, dépendrait pour la France l'avenir de sa nolitique marocaine. Appliqué avec succès, cet accord pouvait nous mener au but. Appliqué sans succès, il nous laissait en présence de l'Allemagne, diminuant, par son existence même, la valeur des appuis que nous pouvions attendre auparavant, soit de l'Espagne soit de l'Europe. Toute la question était de savoir ce que serait cette application.

A cette question, l'opinion publique en France et en Allemagne ne répondait pas de la même façon. Dans l'accord du 8 février 1909, l'opinion française voyait surtout une déclaration d'intentions. Elle estimait que c'était la fin de l'opposition que l'Allemagne depuis cinq ans faisait à notre politique marocaine. Plus que les clauses de l'accord, l'accord lui-même l'impression* nait. On pensait communément que, si l'Allemagne, après tant d'années d'hostilité, avait consenti à signer ce protocole de bénévolence, c'est qu'elle avait pris

son parti de renoncer au Maroc. Les raisons balkaniques et tripliciennes de cette évolution échappaient au public. On disait : « L'Allemagne nous laissera tranquilles au Maroc » — et rien de plus. Que ferions-nous de cette liberté? On ne le concevait pas avec clarté. On ne songeait ni à une conquête ni à un protectorat. L'incurable optimisme de notre race envisageait sans précision une politique au jour le jour, pareille à celle des années précédentes, avec, en plus, la garantie que, si l'on nous tuait du monde au Maroc, comme en 1907, nous pourrions soutenir nos griefs sans être, à chaque instant, assaillis de menaces ou de protestations allemandes. « Et maintenant, on n'en parlera plus, avait dit, après Algésiras, un haut personnage politique. » Cette formule exprime assez bien l'état de notre opinion en 1909. Quant au détail de l'accord, on n'y attachait guère d'importance. Les dernières phrases, notamment, sur l'égalité économique et l'association des intérêts français et allemands, passaient inaperçues. Pour l'immense majorité des Français, c'étaient des clauses de style, renouvelées d'Algésiras, renouvelées de 1904. Bref, pour l'opinion française, la signification de l'accord était d'ordre moral plutôt que d'ordre matériel.

Tout autre était l'interprétation allemande. L'Allemagne fut autrefois un peuple de soldats et de fonctionnaires. Elle est de nos jours un peuple de marchands. Chacun, dans ce pays, participe à quelque degré, à l'essor économique de la nation. Tous sont passionnés pour cet essor. Les affaires des financiers, des industriels, des commerçants sont les affaires de l'empire qui les soutient de toute sa force.

La démocratie allemande ne répugne pas à suivre dans leur propagande les hommes qui dirigent les gros intérêts. Elle admet que la puissance publique soit mise à leur disposition et que la diplomatie, non seulement leur donne son appui auprès des gouvernements étrangers, mais encore les suive dans leurs entreprises et entre dans leurs desseins sous la forme d'une collaboration désintéressée, mais très active. Les Allemands ont l'habitude de voir leur diplomatie jouer le rôle de mandataire permanent de leur industrie. C'est ainsi qu'ils comprennent son assistance. Ils attendent d'elle, non seulement la découverte des affaires, l'initiative des ententes, mais encore cette protection à outrance qui en impose aux concurrents et qui ne recule pas devant l'idée de conférer un privilège 1.

Dès lors donc que le gouvernement impérial disait à l'Allemagne commerçante : « J'ai obtenu du gouvernement français la promesse de vous associer aux affaires dont ses nationaux obtiendront au Maroc l'entreprise », le public allemand, loin de considérer cette promesse comme un avantage secondaire, la placerait au premier rang de ses espérances. Là où les Français voyaient une indication, les Allemands voyaient un engagement. A notre interprétation subjective s'opposait de leur part une interprétation objective. Nous nous félicitions d'une détente probable. Ils se réjouissaient de profits certains.

Ils s'en réjouissaient d'autant plus qu'il s'agissait du Maroc et qu'il s'agissait de la France, — du Maroc, c'est-à-dire d'un pays dont la valeur avait été grossie à leurs yeux, pour les besoins de leur diplomatie, par les artifices de leur presse ; d'un pays qu'on leur avait appris, cinq ans durant, à considérer comme une proie désirable ; d'un pays, tout au moins,

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