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Rapport Baudin, deuxième partie passim

où les plus belles perspectives avaient été ouvertes à la médiocrité présente de leur commerce ; — de la France, c'est-à-dire de la nation qui apparaît à l'Allemagne comme la terre promise des affaires et l'inépuisable réservoir des capitaux ; de la France, en qui l'Allemagne, si riche soit-elle et parce que sa richesse se meut plus que la nôtre, aperçoit l'associée désirable, dont les vastes disponibilités alliées à l'audace allemande soulèveraient le monde. Songez que, pour la première fois, depuis 1870, un traité public enregistrait une promesse d'association entre les gens d'affaires des deux pays, et quelle association ! une association voulue, imposée, préparée par les deux gouvernements ; une association contractuelle et garantie. C'est cela surtout que retint l'opinion allemande et, dans la mesure même où elle se louait du programme, elle s'attacha aux bénéfices qu'elle attendait avec confiance de sa prompte réalisation.

Il en résulte que, très exactement, la popularité de l'accord du 8 février devait dépendre, en Allemagne, des résultats positifs qu'en tireraient la finance, l'industrie et le commerce allemands. Il en résulte aussi que, — comme d'ailleurs la plupart des traités — celui du 8 février était une valeur à créer plutôt qu'une valeur réalisée et que les avantages politiques de la France se développeraient parallèlement aux profits économiques de l'Allemagne. Il convient, en effet, de remarquer que, en raison de sa rédaction, la portée politique du traité était singulièrement controversable. Du côté français, on pouvait dire : « L'Allemagne reconnaît l'intérêt spécial de la France à la consolidation de l'ordre au Maroc et s'engage à ne rien faire pour entraver cet intérêt. Elle mentionne

même, dans une lettre annexe, son désintéressement politique. Donc, notre liberté d'action en vue de cette consolidation, sur la base de ce désintéressement, est sous-entendue. »Mais qui ne sait que, dans les rapports internationaux, où les engagements positifs sont si souvent contestés, les engagements sous-entendus sont presque toujours répudiés? En cas de mésentente, quoi de plus tentant pour l'Allemagne que de dire, en s'appuyant sur le texte même du traité : « J'ai reconnu, comme en 1905, l'intérêt spécial de la France à la consolidation de l'ordre au Maroc et j'ai promis de ne rien faire pour l'entraver. Mais, d'une part, le traité de 1909 se présente par son préambule comme un appendice et comme un commentaire de l'acte d'Algésiras. Il a donc pour base, comme cet acte, le triple principe de l'intégrité du Maroc, de la Souveraineté du sultan et de son indépendance, et ce principe est la limite de ce que la France peut faire pour la consolidation de l'ordre, la limite aussi de mon désintéressement politique. De plus, si cet accord, une fois de plus, reconnaît l'influence politique de la France, il n'en précise pas les conséquences pratiques, il n'en détermine pas les instruments. » Et certes, les deux interprétations pouvaient se soutenir. Mais il était clair que, dès lors, qu'elles étaient possibles l'une et l'autre, le désaccord ne serait évité qu'à la condition stricte que l'un et l'autre des contractants fussent et demeurassent satisfaits de l'opération. Par conséquent, si la France voulait pouvoir compter sur la bienveillance politique de l'Allemagne, il fallait qu'elle lui assurât sans retard les larges satisfactions économiques sur lesquelles celle-ci comptait, et c'était là un premier danger.

C'était un premier danger; car, de même que le public français et le public allemand interprétaient différemment les clauses de l'accord relatives à l'association des intérêts, de même, pour traduire en actes cette association, le gouvernement allemand et le gouvernement français étaient inégalement outillés. La diplomatie allemande est dès longtemps habituée à se mettre au service de l'industrie, du commerce et de la finance. Un pacte implicite associe l'État et les affaires. Le premier engage sa force au profit des secondes. Celles-ci acceptent de subir la discipline de celui-là. On connaît l'anecdote véridique du baron de Marschall, ambassadeur d'Allemagne à Constantinople, embarquant d'autorité dans FOrient-Express, sous la surveillance d'un drogman, un des plus puissants industriels d'Allemagne, qui s'était permis de venir traiter une affaire turque sans passer par la Deutsche Bank, intermédiaire officiel et breveté du gouvernement impérial. C'est que, suivant l'expression de M. Pierre Baudin, ce gouvernement, dans le souci qui l'anime de tirer des ressources de l'Empire le maximum d'effet utile, n'hésite pas à dicter des ordres et à imposer des privilèges. En France, rien de pareil n'est possible. Non pas seulement parce que notre diplomatie est peu familiarisée avec les problèmes économiques ; parce qu'elle obéit, en matière commerciale, à d'invariables routines; parce qu'elle croit de bonne foi avoir assez fait pour nos intérêts quand, sans égard aux circonstances de temps et de lieu, elle a réclamé à l'interlocuteur, quel qu'il soit, une commande de canons ou le dégrèvement des vins mousseux. Mais encore et surtout parce que notre régime intérieur ne permet, ni au gouvernement ni à

ses agents de prendre en mains la direction d'une politique d'affaires, soit dans la métropole, soit dans les colonies, soit à l'étranger.

En Allemagne, un ministre ou un ambassadeur n'hésite pas, dans une question économique, à revendiquer ses responsabilités, à soumettre la concurrence à une loi généralement acceptée1, parce qu'on sait que chacun tour à tour bénéficiera de cette discipline d'État imposée à l'effort individuel. En France, comme le remarquait encore M. Baudin avec quelque mélancolie, « nos traditions et nos mœurs sont très différentes ». Plus brutal, mais non moins juste, M. d'Estournelles de Constant ajoutait peu de jours après, à la tribune du Sénat :

Vous l'avez entendu hier, et tout à l'heure encore, ce mot seul, l'argent, nous est suspect. Je n'apprécie pas ; je constate. Nous reprochons à notre diplomatie de ne pas soutenir nos entrepreneurs de travaux publics, mais nous sommes les premiers à dénoncer indistinctement ces entreprises comme des scandales ; et si notre diplomatie — dont personne à l'étranger n'a jamais dit qu'elle soit, en général, inférieure à celle de nos rivaux — si notre diplomatie intervient, elle tombe elle-même sous le coup des mêmes accusations2.

C'est pour cela que, dans toutes les grandes questions économiques des dernières années, quand le gouvernement français s'est trouvé appelé à statuer sur des matières d'ordre public mêlées par la force des choses à des intérêts particuliers, on l'a vu, par peur des coups, ajourner de mois en mois, de semaine en semaine, de jour en jour la décision et, finalement, prendre cette

1. L'affaire Mannesmann a été l'une des exceptions subies par cette règle. Voir ci-dessous, pages 44 et suivantes.

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