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LA CAMPAGNE ANGLO-FRANÇAISE CONTRE LE CONGO

La méthode anglaise, essentiellement moderne et souple, a consisté, dès que fut officiellement constatée pour les maisons de Liverpool l'impossibilité de triompher en droit, à agiter l'opinion par une campagne de presse et à peser par là sur les décisions des gouvernements. C'était en 1901. Les relations franco-anglaises, deux ans après Fachoda, manquaient de cordialité. Les commerçants de Liverpool n'auraient sans doute pas grand'peine à mobiliser le Foreign Office. De cette entreprise méthodique, le but et l'organisation ont été complètement révélés par l'homme actif qui en a été dès le début et qui en reste le chef, M. Edmund D. Morel, alors membre de la section d'Afrique de la Chambre de commerce de Liverpool, collègue à ce titre et en outre « intime ami » de M. John Holt.

Dans un volume, publié en 1901, Problèmes de V Ouest- Africain, dont une partie sur cinq est consacrée au Congo français, M. Morel raconte avec indignation les mésaventures judiciaires de MM. John Holt, Hatton et Cookson, dont il vante les mérites et déplore les déboires. Il précise que :

Ce que l'Angleterre pouvait se refuser à accomplir s'il s'agissait seulement de considérations humanitaires, elle ne saurait y demeurer plus longtemps étrangère alors que ses intérêts en Afrique sont directement menacés.

Ces intérêts, M. Morel en définit la nature : ce sont « des intérêts commerciaux ». Le fait grave, c'est que a les commerçants anglais ont été expulsés sans un sou d'indemnité ». Expulsés, M. Morel le reconnaît, non point seulement du bassin conventionnel, mais aussi, et surtout, de territoires sis en dehors de ce bassin. M. Morel n'en proteste pas moins pour l'un et l'autre cas. Et, pour caractériser plus clairement cette protestation, il écrit :

En Angleterre, nous rencontrons une heureuse alliance de philanthropie tout instinctive, de science acquise et de sens commercial unis dans un but commun et, grâce à ces sentiments, aucune question ne parut jamais, dans les choses africaines, mêler aussi étroitement la morale et l'intérêt pratique.

En vertu de cette définition, c'est encore M. Edmund D. Morel qui nous l'apprend, la « morale » fut prise en mains par des associations de protection des indigènes qui, dans de nombreuses réunions, notamment le 15 mai 1902, à Mansion House, protestèrent pour le bien des noirs, contre le régime du monopole, contraire, déclaraient-elles, à l'acte de Berlin et au développement des autochtones. L' « intérêt pratique » ne fut pas moins activement défendu. Dès 1898, la Chambre de commerce de Manchester avait protesté par avance auprès de Lord Salisbury contre le projet du gouvernement français d'établir des monopoles au Congo. A partir de 1899, ces protestations des Chambres de commerce se multiplièrent. En 1900, neuf d'entre elles envoyèrent une députation au marquis de Lansdowne, ministre des Affaires étrangères. Simultanément, d'innombrables articles de journaux, Manchester Guardian, West Afri-

can Mail, Daily Chronicle, Morning Post, Liverpooî Daily Post, Globe, Evening News, Courrier de Londres, African Times, engagèrent la campagne contre le Congo français. Cette campagne trouva la même année une expression d'ensemble dans le livre de M. Morel auquel sont empruntés les renseignements qu'on vient de lire. Dans ce livre, ce ne sont pas seulement les commerçants français qui sont pris à partie : le gouvernement et le pays lui-même ne sont pas mieux traités :

M. Decrais fit paraître le 20 mars 1901 une circulaire dont on ne peut dire qu'une chose, c'est que si, quelques années auparavant, on avait prédit qu'un ministre français pourrait préparer un tel document, la prophétie eût été accueillie avec une méprisante incrédulité Cette circulaire ouvrit la porte aux abus les

plus monstrueux, aux atteintes les plus iniques à l'humanité.

L'initiative du gouvernement français se signale par « son infatuation, son insouciance, le manque absolu de réflexion, une désinvolture presque criminelle ». Ainsi « la France s'est jetée tête baissée dans un abîme où elle s'est déjà sali les mains ». Dans cette déchéance de la France, il est malaisé de déterminer ce qui a le plus de part : la prétendue violation de l'acte de Berlin ou les malheurs des maisons de Liverpooî, « les lourdes amendes infligées à nos compatriotes ; l'arrêt complet de leurs affaires ; la saisie de leurs produits dans les ports africains et même dans un port français ; leur départ de la colonie », toutes choses également contraires à la morale et à l'intérêt pratique solidairement défendus par la Chambre de commerce de Liverpooî avec un lyrisme commercial inspiré du mot de Seeley : « Le commerce, c'est l'Empire. » Mot que M. Morel compléterait volontiers en disant : « Le commerce, c'est la vertu. » Le but

de la campagne est clairement énoncé : intimider le gou^ vernement français par de véhémentes attaques contre les concessionnaires et, par cette campagne, le détourner de les défendre ; le menacer de mettre en discussion le régime institué par lui en 1899 ; par là, le déterminer, soit à abolir ce régime, soit à accorder aux maisons anglaises cette indemnité dont M. Edmund Morel avait parlé dans son livre»

Trois ans après, une campagne identique, placée dès son origine sous le patronage souvent invoqué de M. Edmund D. Morel, commença à Paris. Elle eut, dès 1905, pour organe habituel un journal bi-mensuel à tirage limité, le Courrier européen, fondé le 14 novembre 1904 ; puis, à partir de 1906 et 1908, deux ligues de protection des indigènes, l'une française, l'autre internationale, sises dans deux immeubles mitoyens 276 et 278 boulevard Raspail. Gomme M. Edmund D. Morel, le journal et les ligues se donnaient pour but officiel de faire respecter les principes de liberté commerciale définis par l'acte de Berlin et qu'ils proclamaient nécessaires au bien-être des indigènes. Mais parle titre même des ligues et par l'action du journal, l'application de ces principes se trouvait curieusement mutilée. L'acte de Berlin et l'acte de Bruxelles visent les deux bassins du Congo et du Niger. Quand la ligue française se constitua, un de ses membres demanda donc fort logiquement qu'elle s'occupât solidairement du Niger et du Congo l. Or, ce vœu ne reçut jamais

1. Rendant compte de la réunion constitutive de la Ligue Le Courrier Européen écrivait le li décembre 1906 :

« Ensuite une intéressante discussion s'engage. Un membre de la réunion fait remarquer que l'acte de Berlin s'applique au bassin du Niger aussi bien qu'au bassin du Congo; alors pourquoi ne pas étendre au Niger la future association ? Parce que, répondent d'autres membres, on ne sait

de suite, sans qu'on ait d'ailleurs expliqué pourquoi. Il en résulte que la propagande juridique et morale de la ligue, contraire à la doctrine des tribunaux et du gouvernement français 4, s'exerça exclusivement sur les territoires français concédés du bassin conventionnel du Congo et négligea les territoires anglais concédés du bassin conventionnel du Niger. A cette restriction illogique du rôle de la ligue répondait d'ailleurs une double extension de ce rôle. D'une part, dans ses premiers appels, il n'avait été question que du «Congo léopoldien » et très vite cependant le plus grand nombre des critiques formulées portèrent sur le Congo français. D'autre part, au Congo français même, ces critiques s'appliquèrent à des territoires sis en dehors de ce bassin et échappant, par conséquent, au programme des deux ligues.

Ligues et journal furent ainsi conduits à concentrer leurs attaques sur le Congo belge et le Congo français, dont les régimes sont d'ailleurs différents à beaucoup d'égards. Par leur violence ces attaques dépassèrent dès l'abord celles mêmes de M. Edmund D. Morel. Ce ne sont pas seulement les commerçants français qui sont visés, et sous quelle forme ! sans aucune discrimination

pas avec certitude qu'il ait été commis dans le bassin du Niger des atrocités semblables à celles du Congo léopoldien. Cependant la question peut être posée : si l'acte de Berlin doit être considéré comme la charte de l'association future, il convient d'en étudier l'application dans toute l'étendue du domaine qu'il doit régir. L'assemblée ne s'oppose pas à l'adjonction provisoire du mot Niger au mot Congo, dans le titre et dans les statuts de l'association, quitte à ne pas traiter la question du Niger s'il est démontré qu'il n'y a pas lieu de la soulever ». Cette démonstration ne figure pas dans le Courrier européen. Tout au contraire, M. Pierre Mille écrivait le 17 août 1911 que M. Morel avait précédemment défendu le commerce libre contre la Royal Niger Company. La ligue française cependant ne s'occupa jamais du bassin du Niger.

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