Courrier européen, 14 décembre
dation, le Courrier européen avait signalées sans bienveillance (24 février 1905).
Certes, nous ne nous leurrons pas sur les mobiles à quoi obéit la presse anglaise dans ses attaques systématiques contre le Congo belge. Après la campagne du Soudan égyptien, le coup du Transvaal et les atrocités envers les indigènes de Sierra-Léone, l'Angleterre est mal venue de donner aux autres nations colonisatrices des leçons de civilisation. Le souci d'humanité dont elle fait montre aujourd'hui n'a pas d'autre but que de cacher ses convoitises et de préparer une intervention intéressée.
Au contraire, à partir du milieu de 1905, quand on parle aux Français des Anglais de Liverpool, on ne voit plus en eux que des « apôtres » et on nie que leur intervention soit « intéressée ». M. Morel lui-même, quand il s'adresse au public français par l'organe du Courrier européen où il collabore fréquemment, n'invoque que la « morale » et donne du mouvement anglais une définition toute différente de celle que contenait son livre :
Le mouvement anglais, écrit-il le 7 juin 1907 dans le Courrier Européen, est un mouvement purement et exclusivement humanitaire ; personne qui l'a observé ou qui serait disposé à l'étudier en toute liberté ne pourrait en disconvenir. C'est un mouvement populaire, dégagé de toute arrière-pensée politique ou mercantile. Tout ce que les Chambres de commerce anglaises ont fait, c'est d'enregistrer une protestation de leur réunion annuelle. Elles n'ont en aucune façon participé à la lutte.
Ou encore, 10 avril 1908 :
C'est une campagne humanitaire comme l'Angleterre n'en a jamais vue depuis Wilberforce.
Un contradicteur de M. Edmund D. Morel le rappelait d'ailleurs quelques jours plus tard au souvenir de la réa-
lité « morale et pratique » à la fois qu'il avait exposée dans son livre, en écrivant :
M. Morel semble ne pas aimer que je fasse allusion aux intérêts mercantiles qui sont en jeu, alors même que je déclare tenir ces intérêts pour légitimes. Il préfère voir dans toute cette campagne la preuve que l'Angleterre possède toujours « l'esprit de Glarkson et de Wilberforce » et que les fondateurs de la « Congo Reform Association » soient tous animés par cet esprit, je ne le mets pas en doute. La ligue anglaise est puissante, si puissante, — je cite à nouveau M. Morel, — qu'elle a déchainé un mouvement populaire plus spontané et infiniment plus grand que celui que provoqua Gladstone contre les atrocités bulgares.
M. Morel me permettra de voir dans ce passage de sa réponse, un argument qui se retourne contre sa thèse ; ce qui rend plus intense le mouvement de protestation contre les abus léopoldiens que ne l'était l'agitation contre les atrocités bulgares, c'est précisément parce qu'ici le mobile humanitaire se corse du mobile mercantile, sans quoi la « Congo Reform Association » n'aurait pas trouvé auprès du parlement et du gouvernement anglais les appuis énergiques que l'on sait 1.
La campagne se couronnait donc d'un double étendard. Philosophique et pratique à la fois pour le public anglais, qui se distingue par « l'heureuse alliance du sens commercial et de la philanthropie », elle était purement dogmatique pour le public français, entaché comme on sait, d'un idéalisme incurable et rebelle aux principes dès qu'il les voit liés au succès des affaires.
Pratique, à dire vrai, la campagne, anglaise ou française, née de raisons commerciales et de conflits mercantiles, ne pouvait pas ne pas l'être, fût-ce en dehors de la volonté de ses chefs. Si elle triomphait, la disparition des concessions ne consacrerait pas seulement le triomphe d'une idée, mais celui aussi des commerçants de Liver-