‹ Le mystère de Kama: roman [magique]Chapitre 10 sur 35 · LA COROLLE QUI NE VEUT POINT S OUVRIR · texte numérisé non relu

LA COROLLE QUI NE VEUT POINT S OUVRIR

Comme il emmenait Viamalah vers la couche lleurie, les favorites montèrent sur la pointe dos pieds les gradins de marbre qui conduisaient à l'appartement nuptial; et, tandis que Rayon de Miel et Gloire de la Lune essayaient de surprendre, derrière une draperie, le mystère de félicité, Parfum Céleste, assise sur ses talons, fredonnait pour elle les couplets du Cocila :

» Le Cocila m'a montré la route d'Amour. J'attends l'aimé, impatiente et craintive. Toute ma chair se tend v<'rs lui, comme s'il était l'astre du jour. 0 mon amant! pénétremoi!

» Approche, approclie o bien aimé ! La

fleur se dresse sur la rive; les zéphyrs déjà la butinent ; mais, sur sa corolle lascive, elle veut sentir ton baiser. 0 cher amant, pénètre-la !

» Et le papillon vole, vole, vers le calice . encore fermé. De son aile d'or il le frôle; et de son aiguillon dressé, ardemment il l'a caressé !

» La fleur pour sa vie est déclose, et recueillera la rosée ; rosée de nuit, rosée de jour!... Le papillon bleu de l'amour, sur sa corolle s'est posé, et jusqu'au fond l'a pénétrée! »

La mignonne s'interrompit.

— Que vois-tu Rayon de Miel?... Qu'entends-tù Gloire de la Lune?...

Les deux curieuses ne répondirent pas, et Parfum Céleste s'étant approchée; les écarta pour regarder à son tour.

— Oh! dit-elle, la chambre est pleine d'une fumée épaisse.

— Ne dirait-on pas que des ailes pelucheuses effleurent les murailles?

— Des yeux phosphorescents nous regardent...

— Et là, là, sur la couche, une forme blanche...

Comme elles se peiiciiaieul, iuucL^LUL'jb, le rideau fut violemment tiré, et Achilgar, sortant impétueusement, faillit les renverser.

Elles poussèrent un cri ; alors, se retournant, il leur montra, sur le lit couvert de tubéreuses et de roses mutilées, Viamalah endormie, Viamalah inerte et pâle comme une vierge sur son tombeau.

— Elle est glacée, gémit-il, et mes baisers les plus ardents n'ont rien fait pour moi ni pour elle î... La corolle est fermée et la Heur est intacte!... Que le feu de Siva la viole et l'anéantisse, puisque le désir d'un homme n'a pu la déclore!

Et, tête nue, les vêtements en désordre, Achilgar s'enfuit comme s'il avait entendu (barrière lui le galop infernal (]''< TVnl.-^b.isn^ do*^ IM^bn>n-; pf des A^nr.i^!

DEUXIEME PAiniE

LE MARI EST TOUT, LA FEMME n'eST RIEN

La plus importante ufTaire pour un Hindou, c'est le mariage. Un homme qui n'est pas marié est regardé comme sans état et inutile à la société; il n'est point consulté sur les questions sérieuses de la religion et dos arts, aucun emploi honorilique ou rémunérateur ne lui estconlié. Celui qui devient veuf se trouve dans la môme condition que le célibataire, et il s'empresse de se remarier bien vite, tandis que l'épouse inconsolable, à la mort d«î l'époux, est tenue de se sacrilier

sur son bûcher ou de porter le deuil éternel... Ce deuil consiste en une seule bande d'étoffe, qui fait le tour de la taille, passe de droite à gauche, couvre un sein et tombe sans aucun ornement le long du corps dépourvu d'amulettes, d'agrafes, de colliers et de ceinture.

L'immolation des veuves hindoues remonte si haut dans le passé, qu'il n'est guère possible d'en fixer l'origine par des dates précises. Le premier feu de joie conjugal s'alluma dans la nuit des temps. On assure, toutefois, que cet usage fut établi par les brahmanes pour prévenir de trop nombreux empoisonnements des maris hindous. Le sutty, au lieu d'être une marque de tendresse éperdue dont puisse se flatter la vanité masculine, ne serait donc, au contraire, qu'une mesure préservatrice contre l'humeur vindicative ou fantasque de la femme. Pendant longtemps cette incinération obligatoire fut générale dans l'Inde ; c'est d'un pas ferme que l'on vit marcher au supplice les victimes fragiles, parées comme pour une fête d'amour, et les yeux brillants d'orgueil.

Si, avant le mariage, le fiancé témoigne à U jeune fille son désir par mille chatteries,

mille oll'randes emprt'SSéL::^ «-l piustigieubci, 1(5 mâle, après, reprend ses droits, aflirme son pouvoir. Et la fillette, soumise, s'incline, heureuse de donner à un maître, souvent senile et dr^bauclié, sa pensée unique, son corps soyeux, le calice frêle de sa beauté alliciante. Point nubiles, encore, elles partagent le bûcher d'un époux indigne, et, chair contre chair, lèvres contre lèvres, demandent qu'on achève l'œuvre criminelle.

Un brahme brandit une torche, tandis que les parents jettent du menu bois aux pieds de la victime, des huiles aromatiques, de l'encens, des Heurs sèches qui activent lo fou et sont agréables aux dieux iniques...

Viamalah avait perdu ainsi une de ses plus mignonnes amies, une enfant de sept ans qu'on avait vendue à un brahme septuagénaire, épuisé par les veilles et les plaisirs pervers. L'union, même, n'avait pu être accomplie, et la petite avait sacriUé sa virginité au dit'U de pierre du temple de kâma, en grande pompe, devant la foule curieuse. Puis, les dévédassi avaient recueilli, dans une corolle de lotus, le sang qui coulait jusqu'aux anneaux d'or do ses chevilles, et l'avaient ollert à l'idole impudique. La petite

ne connut de l'amour que ce viol affreux, et mourut un an après dans les flammes, pour obéir à la volonté suprême de son époux.

Viamalah la revoit encore, toute frissonnante sous l'onde transparente de ses voiles, les tempes et les joues si couvertes de pierreries que ses larmes mêmes ne pouvaient s'y frayer un chemin. Elle la revoit toute menue, presque immatérielle, avec le sourire ingénu de ses yeux immenses et la vague sombre de ses longs cheveux soulevés dans le vent. Ce fut cette chevelure qui flamba la première, tout d'un coup, monta sur le ciel bleu comme une fusée éblouissante.

Viamalah, dans la fournaise, avait jeté ses bracelets et ses bagues pour que sa petite amie ne souffrît pas trop, et elle n'entendit qu'un cri, un cri déchirant qui lui vrilla le cœur jusqu'à l'évanouissement.

Lorsque les dernières étincelles furent retombées, en crépitant sur le foyer refroidi, on recueillit les cendres des époux dans de petites urnes, et le peuple autour du bûcher dansa toute la nuit.

Parfois, le feu sacré ne brûle pas pour une seule, et cela est compréhensible dans un pays où la polygamie est toujours en

LE .M\>TKRh DL KAMA 97

honneur. La mort d'un homme entraîne souvent l'immolation de cinq ou six femmes, que Ton suppose, d'après une vanité masculine toujours surprenante, accorder exclusivement toute leur adoration à un mari qui ne daignât leur rendre que de menus suffrages.

\'n très vieux brahmane, il n'y a point si longtemps, avait laissé quarante-deux veuves, variant entre cinq et .douze ans, et, pendant quatre jours, les tlammes voluptueuses, avides de tant de chair liliales, dansèrent une ronde folle autour du festin d'amour, montèrent en langues ardentes le long des corps • lluets imbibés d'essences, gemmés des talons aux sourcils, semblables, sur les branches du bûcher, à de merveilleuses corolles de pierreries.

Ajit, priiicf u'." .vieil w ai, iai>5.i cinquantehuit reines, et toutes résolurent de périr dans les bras d'Agui, le dieu du feu. Étroitement enlacées, demi- nues, avec un diadème de brillants dans leurs cheveux de ténèbres, elles se jetèrent dans les llammes qui jaillirent jusque dans les nues avec un tel éclat que les assistants crurent en être aveuglés.

Cette hécatombe fameuse fut présidée par

Ifs; rnfMrif^ i]o< virtiriip^ qui no ri'fîsèrcnt (h*

bondir et de chanter, en donnant l'exemple d'une vive allégresse.

Viamalah, épouse sans mari, maîtresse sans amant, se laissa aller à de mornes réflexions après la fuite d'Achilgar. Bien des femmes, se disait-elle, avaient souffert par leur mari, mais un cas aussi singulier que le sien ne s'était, certes, jamais présenté. Chaque heure lui apportait une angoisse nouvelle, et demain lui apparaissait plein de menaces.

Page 1