‹ Le mystère de Kama: roman [magique]Chapitre 11 sur 35 · ENTRETIEN AVEC UN MOURANT · texte numérisé non relu

ENTRETIEN AVEC UN MOURANT

Achilgar, pourtant, «Hait encore plus malheureux que Viamalah. En se retrouvant au bord du Gange, seul, l'âme pleine d'épouvante, il s'était dit que Viamalah ne l'aimait pas, et que de là venaient toutes ses tortures. Aimer ne suflit pas, il faut savoir enseigner l'amour et se faire aimer comme on aime. Toutes les créatures terrestres ont des sens et cherchent la volupté, mais l'homme n'est vraiment digne de ce nom que s'il associe le sentiment à la sensation, mêle à l'acte charnel un peu de l'essence divine qu'il a en lui. Les amants passionnés n'éprouvent une joie réelle que dans la conscience d'une ten-

dresse réciproque, et le baiser du cœur vaut mieux que celui des lèvres.

Achilgar dans ses souvenirs, dans sa vie morte, dans Fombre de sa jeunesse marchait douloureusement, dédaigneux maintenant des présages bons ou mauvais. Il s'était rendu au bord du Gange, et s'abandonnait à un désespoir où se réunissaient toutes ses amertumes, toutes ses tristesses. Il pensait que Viamalah était sous l'influence des esprits, ou qu'elle en aimait un autre à qui elle s'était donnée, et cette idée lui causait une peine si aiguë qu'elle le paralysait, là, devant cette eau mystérieuse où tant de crimes s'étaient mirés. Le mortel frisson de la jalousie et la révolte de la trahison lui donnaient, par moments, des idées de meurtre. Puis, une résolution soudaine lui fit reJever la tête et il.reprit sa course dans la direction du temple de Dourga.

La nuit était fraîche, une de ces nuits des Indes si différentes parfois des jours, où la caresse du soleil est presque douloureuse d'intensité. Le vent soufflait, très âpre, des Himalayas, les étoiles brillaient dans un ciel profond d'outremer, comme des fleurs de givre.

LE mvstkrp: de kama loi

Acliilgar se hâtait le long des terrasses blanches. Les palais apparaissaient, capricieux, avec leurs tourelles et leurs dômes dorés, leurs façades peintes de couleurs tendres. Il y avait, parfois, des buissons do mimosas lleuris, secouant leurs ^^appes odorantes, et les marches des constructions se d«''tachaient, malgré la nuit, sur le rideau de s palmiers, des bambous et des eucalyptus. Des jets d'eau braissaient sous les feuilles, envoyant, dans la brise, des arômes de terre et de tleurs.

La douleur du jeune homme n'était plus de celles qui agissent et se débattent. Il était las de lutter, las d'espérer des choses irréalisables. Devant une sorte de pagode particulièrement vénérée des désespérés de la vie, de ceux qui cherchent dans le Gange la lin de leurs soucis et la sanctification du suicide, il se coucha sur le sol, etcontem[)la les ondes glauques, avec la ferme résolution de s'y engloutir. Il gisait, le menton appuyé sur ses mains ; de grosses larmes tombaient entre ses doigts, glissaient dans le sable, y faisaient des petites taches sombres que le vent clfarait aussitôt.

Comme il s'engourdissait dans son cha-

grin, une troupe de pèlerins passa près de lui, suivant un brahme qui récitait les îiymnes du Véda. Devant une idole gigantesque à trois visages représentant Brahma, Vichnou et Siva, la trimourti sacrée que des guirlandes de jasmins ornaient déjà, le prêtre alluma le feu, à la manière védique, par la friction des Aranis, l'activa de son souffle de toute la force de ses poumons, l'arrosa d'huiles aux effluences vives, et y jeta des lierbes, des grains de riz et des fruits secs que les pèlerins lui offraient dans des jarres bleues et rouges. La flamme crépitait, s'inclinait, lantasque, dégageait un brouillard mauve musqué qui voilait les visages. Deux chèvres et un bouc reçurent de précises instructions du sacrificateur, qui leur parla longtemps à l'oreille, puis ofï'rit leur sang à l'idole noire, au milieu des chants et des cris.

Àchilgar regardait ces hommes décidés à mourir comme lui. Ils étaient minces et voûtés, avec des nez aquilins, très purs. Quelques-uns avaient la peau pâle, d'autres gardaient sur eux comme l'ardeur du désert. Tous étaient experts dans les stratagèmes religieux, les disciplines et les jeûnes. Ils

paraissaient calmes, et, pourtant, un feu sombre brillait dans leurs prunelles de sortilège, et leur face se figeait dans un désir morbide qui donnait le frisson.

Quand ils eurent termin»'* leurs pratiques singulières, ils se prosternèrent une dernière fois et entrèrent dans Teau.

Pourtant, s'ils voulaient mourir, ce n'était point d'une façon simple et rapide, car leur sacrilice n'eut point été agréable aux dieux. Il fallait, pour être digne des puissances maléfiques qu'ils servaient, faire durer l'angoisse du suicide, et, par d'ingénieuses imaginationsX^e montrer supérieur aux autres.

Uuelquos-uns se crevèrent les yeux et flottèrent à l'aventure, la tête maintenue liors de Teau par un carcan do liège ; d'autres s'ouvrirent les veines, laissant derrière eux de minces filet de pourpre ; les derniers s'attachèrent d'énormes cruches sous les bras, et, par petits mouvements brusques, les remplirent lentement, soutenus, d'abord, puis entraînés au fond de l'onde.

Acliilgar s'approcha d'un de ces fanatiques, (jui rougissait, au feu de l'autel, une longue aiguille pour s'en percer le sein.

— Avant de mourir, je voudrais te demander un conseil?... dit-il.

— Parle, mais dépêche-toi, car j'ai hâte de connaître les exquises tortures qui me permettront d'approcher les divinités de la trimourti.

— Je serai bref. Gomme toi, je veux mettre fin à mes jours.

— Pour un Dieu?

— Non, pour une femme.

Le pèlerin sourit avec mépris.

— Une femme!... tu es assez faible pour souffrir par une femme et tu te mêles à notre troupeau glorieux !

Le jeune homme baissa la tête avec confusion.

— Une femme ! un être fantasque, inconscient ! une oiselle qui se lisse les plumes, du soir au matin ! une chèvre qui saute de buisson en buisson, avide de parfums et de friandises...

— Mais...

— La femme a été donnée à l'homme pour son plaisir ; il ne lui doit rien, et peut en disposer comme des plantes et des bêtes...

— Pourtant...

— Une femme!... De quelle religion es-

tu donc pour prendre au sérieux cet être fragile et pervers, comme tout ce qui n'est fait que pour la joie des yeux?... Tu nN'S d'aucune religion, mon fils, car toutes nous enseignent que l'homme seul est le maitre, car il est le plus fort !...

— C'est vrai... Je suis bien jeune, encore, et très ignorant... Pourtant, je reconnais que les religions ne sont d'accord que sur ce point : La femme est la servante de l'homme.

— Alors?...

— Je ne puis posséder celle que j'aime 1

— Prends-la de fore»*...

— C'est impossible!

— Épouse-la.

— C'est fait.

— Je ne comprends plub... Tu L'^ jeune, .beau, souple et vigoureux...

— Une puissance supérieure à l.i mienne la protège.

— (Juelle puissance?...

— Je ne sais.

Le yoguy lit grésiller sa chair avec sérénité, tourna et retourna l'arme aiguë dans la plaie, et, comme Achilgar reculait, olfensé par l'acre odeur de peau brûlée :

— Tu n'es point digne de mourir, puisque tu te troubles pour si peu de chose... Vois, le sang coule; profondément j'ai labouré mon corps, et, cependant, je ne ressens qu'un inexprimable bien-être. Veux-tu, aussi, essayer ton courage?... Tiens, cherche mon cœur, et va douceïnent, il faut retarder le plus possible le spasme, suprême.

Achilgar présenta à la flamme la longue épingle d'or et, cherchant, sur la poitrine du fanatique la place où hoquetait le cœur, épuisé, déjà, voulut le piquer, comme un gros papillon rouge dans sa prison étroite ; mais sa main trembla, il ferma les yeux et perdit connaissance.

OURVASI LA VENDEUSE d'oUHLI

Quand il reprit ses sens, aux piods de l'idole gigantesque de la trimourti sacrf'feu achevait de se consumer sur les aromates, auprès des corps ensanglantés du bouc et des chèvres. Quant aux pèlerins, quelques-uns llottaient encore à la dérive, les yeux extasiés, laissant s'échapper de leurs lèvres bleues un dernier hymne à Siva avec un dernier ràh'

Le jour commençait à piLmiLic, t- 1 it- jLunr homme, tibutant comme au sortir d'un songe d'opium, reprit le chemin de sa demeure. Mais, fuyant le lleuve, il pénétra dans les rues étroites, pleines de femmes se rendant au temple de Bishich:ir-Kumardil.

Elles étaient à demi-nues avec des sourcils allongés jusqu'au milieu du front, des lèvres rouges de bétel et des narines chargées d'anneaux aux gemmes brillantes. L une d'elles s'approcha d'Achilgar et lui dit deux mots à l'oreille.

— Oui, fit-il avec lassitude, pensant trouver dans ce simulacre d'amour un remède à sa souffrance.

— Oïl? demanda- t-elle, chez toi?...

— Non, marche devant, je te suivrai...

Docilement, elle prit de l'avance, faisant

rouler ses hanches sous une écharpe de gaze légère et sonner les bracelets de ses chevilles. Ses longs cheveux, mêlés de corail, tombaient jusqu'à ses genoux, et elle avait des yeux de^velours sombre, largement fendus sous des sourcils minces. Elle n'était point de Bénarès, et passait pour très instruite en la voluptueuse science. Sans doute, revenaitelle de quelque fête, et désirait-elle faire offrande à Bishichar-Kumardil des ivresses prochaines.

Ourvasi(ou la nymphe) était hère de son corps et en avait le droit. Ses seins étaient fermes et harmonieusement arrondis autour du bouton d'ambre rose, sataille était mince,

et ses flancs puissants pour mieux donner et recevoir. A ses jambes fines s'enroulaient des fils de perles, mêlés de fleurs rouges, et, sous la transparence de sa ceinture, d'autres corolles ardentes, en bouquets plus toulTus, s'épanouissaient.

Achilgar ne parlait pas, mais il marcbait derrière Ourvasi qui se retournait souvent pour lui sourire, toute fière de la matinée d'amour que lui promettait cette flatteuse conquête. Par les venelles sombres et bizarres , dans l'amas compact et confus dr-s maisons de btiques, des huttes de boues et de roseaux, des petits temples coniques peuplés de brahmanes, do singes et de taureaux sacrés, elle le conduisit vers sa demeure. C'était, tout au bout de la ville, une construction basse barbouillée d'outremer, entourée d'arbustes aromatiques, de rosiers et de safrans, de mûriers, de rhododendrons et de magnolias, où de minces jets d'eau bruissaient dans des vasques. Une terrasse à balustrade de bois ajouré donnait asile à une multitude de porroquels, de paons irisés et à d'autres oiseaux au plum • inmé de pierres [irécieusesque lacou^ti^^ .n ^ imusaît à nourrir.

A l'arrivée d'Achilgar, ils s'envolèrent avec un grand bruit d'ailes, laissant le passage libre, et Ourvasi, ayant relevé une draperie frangée de laine, invitalevisiteur à pénétrer chez elle.

Aussitôt entré dans la pièce fraîche et parfamée, le jeune homme se laissa tomber parmi les coussins, et, la tète enfouie dans les étoffes soyeuses, se mit à pleurer. Une détente se faisait en lui, ses larmes jaillissaient presque sans amertume.

Ourvasi, dans la salle à côté, étincelante de glaces en verre de Geylan et d'Ormus, se dévètissait. Sur des consoles, émaillées de lapis-lazuli , s'alignaient des rangées de flacons, de boîtes, petites et grandes, contenant des pomades et des essences : huile de couleuvre et de crocodile pour resserrer le derme ; musc, antimoine et pattes de mouches écrasées pour allonger les yeax, écume de pourpre et blanc de céruse pour donner de l'éclat au teint, onguent de graines de sureau noir et de fèves pour raffermir les seins, baies de myrrhe, de menthe et de gingembre pour réveiller les sens, poudre de cantharyde, d'os de chameaux, de chouettes, de vautours et de paons pour augmenter le pouvoir de

séduction de la femme sur Thomme ; de riierbe mandragore, des pierres astroïtes, de riiippomane pour se débarrasser d*une rivale. Ourvasi, toute nue, appela sa suivante et se lit frotter le corps d'une pâte de narcisses, dégomme, de miel et d'encens aux eftluences subtiles; on lui versa des parfums moles de poudre d'or sur les cheveux, et, sans autre parure que sa ceinture de Heurs rouges, elle se jeta sur le lit où Achilgar sanglotait toujours.

— J'ai bien vu, dit-elle, que tu avais du chagrin, et je respecte ton secret... J'offrirai, pour toi, à la déesse Kali, dont on va célébrer la fête, des colombes et des grains de riz... <Juand on ne l'olfense pas, la déesse de la mort n'est point méchante, et elle écoute volontiers les tilles d'amour.

— Tu es compatissante, dit Acliilgar entre deux sanglots.

— Oui, et, pourtant, je devrais me fâcher, car ta peine te viens d'une amante que lu me préfères... Moi, je ne suis que la consolatrice... Est-ce vrai?...

— C'est vrai.

Ourvasi mordit ses lèvres puurpres, • L, comme malgré elle, demanda :

— Est-ce qu'elle est jolie?

— Jolie comme une corolle d'élection dans un champ de fleurs sylvestres ! un ruisselet de cristal sous l'herbe ! une étoile glorieuse sur le manieau de la nuit !...

— Tu exagères...

— Non, des mots ne sauraient faire comprendre Texquisité de son sourire...

— Moi, aussi, je suis jolie.

Achilgar releva la tète, et la regarda avec indifférence.

— Certes...

■ — Ah ! fit-elle tristement, tu ne saurais m'admirer, parce que tes yeux sont emplis d'une autre beauté... Et cette beauté tu la désires d'autant plus follement qu'elle se refuse, tandis que ma possession est'trop facile... Gomment peux-tu te soumettre au caprice d'une esclave de volupté?... Est-ce que tu n'es pas le maître ?

Ainsi, cette courtisane, sur son lit déplaisir, parlait comme le pèlerin au bord du Gange.

La femme qui se donnait à l'amour et l'homme qui se donnait à la mort pensaient de môme !

Achilgar se dit qu'un baiser, en effet, était

peu de chose, et il prit les lèvres d'Ourvasi entre les siennes.

Elle se montra experte et souple, avec les càlineries délicates et les élans passionnés qui font croire à chaque amant qu'il est le plus chéri et double l'orgueil du triomphe.

A genoux, devant lui, elle murmurait :

— Que veux-tu que je fasso encore pour te prouver mon ardeur et ma soumission?...

Veux-tu le jeu dt* l'abeille ou celui de la corolle prisonnière?... Veux-tu que je sois l'épervier rapide ou la panthèni indolente?... Il n'est pas de mystères du Kama que je ne sache!...

Mais il était un peu las, et il ne souhaitait plus qu*un immense repos. Il ferma lesyeux et mit son front sur l'épaule d'Ourvasi, demandant aux dieux secourahles de l'anéantir dans Téternel sommeil.

La courtisane qui le trouvait, en «îllet, à son goût, admirait sa haute mine et la magnificence de ses vêtements, demeura immoi)ile avec un doux regard d'indulgence sous ses longues paupières peintes.

— Dors, dit-elle, avec mélancolie. Les femmes toujours guérissent les soutfrances des hommes, tandis que les hommes ne sa-

vent faire aux femmes que de nouvelles blessures!... Dors, petit prince au cœur tendre, j'en ai consolé de plus malheureux que toi !... Tu pleures?... Bah! autant en emporte la brise !... Je sais tant de baisers...

JV

VOLUPTES FELINES

Achilgar avait Tàge des caresses, Ourvasi en avait la science. A eux deux, ils trouvèrent de nouvelles étreintes et se grisèrent de leur corps, ne pouvant se griser de leur cœur, (le fut une fureur de possession dans la clarté chaude, une frénésie de frôlements et de morsures. Sous les arbres en floraisons ardentes, il venait avec elle, avide de parfums et de chants d'oiseaux. Les yeux, au loin, il brûlait ses regards au spectacle de la nappe d'argent du fleuve que des stries d'or rouges ou verdàtres niellaient comme un collier immense tendu à l'horizon. Les quais de Bénarès s'animaient d'une inquiétante vie de fourmilière, et les bateaux, aux voiles blan-

ches, semblaient éployer des ailes de goélands nostalgiques. Les rayons allumaient des myriades de paillons dans les vaguelettes berceuses du Gange, la façade des palais d'indigo et de cinabre s'auréolait de lumière, les minarets de la mosquée d'Aureng-Zeb mettaient des flèches dans le courant, et la mélopée bizarre des matelots bengalis résonnait au loin, célébrant les poudja (fêtes) des dieux bienfaisants. Une sorte de poudre jaune, résidu impalpable des alluvions gangétiques flottait dans l'air, semblait une pluie de feu noyant le faite des innombrables petits temples ou sanctuaires qui s'élèvent partout. Au pied de la berge, au ras des escaliers géants, les fidèles faisaient leur prière, et des femmes plongeaient dans l'onde de grands vases de cuivre brillant pour accomplir les rites sacrés. Des jeunes filles entraient dans le fleuve en se tenant par la main et l'on entendait leur voix pure chanter la gloire des dieux de volupté; tandis que des prêtres, juchés sur de légères tourelles, haranguaient la foule.

Ge n'étaient pas seulement les pratiques du culte qui frappaient ses yeux, mais des scènes d'amour et de mort, et il voyait, sans

étonnement, des tiancés s'étreindre et se baiser aux lèvres, devant le bûcher de bois aromatique où achevait de se consumer le corps d'un parent.

Achilgar essayait de ne plus exister que comme une plante gorgée de soleil et de rosée. Mais, à l'heure crépusculaire, quand, dans lemauve des jours agonisants, se noient les suavités de l'eau et du ciel, il se pencliait à la terrasse, soudain angoissé par l'imminence des ténèbres, il s'alanguissait dans la tristesse de l'heure trouble, songeant, quand même, à celle qu'il avait désirée entre toutes, et qui, seule, s'était refusée.

Ourvasi, alors, s'approchait sur le bout de ses pieds nus cerclés d'or, et, brusquement, lui mettait la main sur les yeux.

— Je ne veux pas que tu penses à Elle !... Tiens, mabouchecstmeilleure... C'est un fruit magique qui calme la soif et la faim d'amour.

Fébrilement, il la repoussait.

— Non, laisse-moi, le fruit de ta bouche n'a plus de saveur.

— Oh ! tu dis cela, et, dans un instant tu te laisseras convaincre quand même par mes caresses... et j'en sais d'autres, d'autres encore...

— Plus tard, quand la nuit sera venue.

— Soit. AlorS; écoute cette chanson, elle est douce comme le rayon qui se meurt.

— Oui, chante, ta voix est plus guérisseuse que tes paroles.

Ourvasi avait des accents profonds, douloureux et prenants qui charmaient son amant. Les notes basses, un peu rauques, tombaient en se déchirant sur un dernier accord de son rebab, puis, après un moment d'immobilité, elle jetait loin d'elle l'instrument inutile, et les mains levées au-dessus de sa tête, tournait lentement en faisant onduler son torse et s'étaler le voile sombre de ses cheveux. Puis, ses genoux s'écartaient, ses cuisses fléchissaient, elle se baissait et se relevait en lançant un cri plaintif, comme un appel d'oiseau blessé.

Lui, s'intéressait, malgré tout, à son jeu et c'était ce qu'elle voulait... Gomme il s'approchait pour la prendre :

— Attends un peu; j'ai dansé pour le plaisir, je vais danser pour le désir et puis pour le délire...

Après les poses souples et félines, les torsions du buste, les balancements de tout le corps, elle fit mouvoir les seins et le ventre

en voluptueux frissons, osa toutes les attitudes et ne consentit à s'abandonner que lorsque le jeune liomme la supplia, avec des regards brillants de convoitise, de ne pas le faire languir davantage. Ainsi pour complaire à celui qu'elle voulait garder, un peu pour sa beauté mâle et triste, beaucoup pour sa situation et sa magniticence, elle se lit câline, tendre, lascive et démoniaque, — courtisane, enfin, jusqu'au petit doigt de ses mains envoûteuses.

Page 1