VIAMALAH OBÉIT AU POUVOIR OCCULTE
Viamalah, en se réveillant, avait trouvé, au pied de sa couche, ses trois confidentes qui pleuraient. Le front douloureux, les lèvres sèches, elle essaya de se soulever, mais sa tête retomba sur les roses et les verveines dont les coussins étaient jonchés.
— Achilgar ! gémit-elle.
— Il est parti ! sanglota Rayon de Miel.
— Parti !
— Gomme si les Rakshasas l'avaient emporté dans la tempête ! Ta chambre sentait la mandragore et le soufre ; il y avait, sur les murs, le frisson pelucheux des ailes de vampires et de chats-huants 1...
— Des prunelles glauques brillaient dans
l'ombre, et le tonnerre grondait au loin !
Les petites, avec des gestes peureux, se blottissaient contre le lit.
Viamalah essaya de rire.
— Imagination !
— Non ! non ! nous avons vu et entendu !
— Oui, lit Gloire de la Lune, curieuses, nous écartions les rideaux, parce que, tu sais, une nuit de noce est toujours pleine d'enseignements utiles, et, qui regarde bien, en éprouve aussi du plaisir...
— C'est presque comme si on était câlinée dans les bras d'un amant, avoua Parfum Céleste, en baissant les yeux.
— Vous avez compté nos étreintes?... demanda Viamalah.
— Vos étreintes r... Tu étais froide comme Soma la déesse des nuits, et ton époux avait beau t'appeler de tous les noms du Mnhnbharattn, tu. ne bougeais pas plus qu'une idole de pierre !
— Oh ! dit Rayon de Miel, Achilgar était si désespéré qu'il pourrait bien se jeter sous les roues du char de Kali aux fêtes prochaines!
Viamalah cacha son visage dans ses mains.
— Je suis \)\on malheureuse î...
— Oui, il est singulier que tant de baisers n'aient pu t'émouvoir !
— Qu'en sais-tu ? fit la vierge avec véhémence. J'ai cru me donner autant de lois que tu as de bagues aux phalanges.
— Oh ! soupira Gloire de la Lune émerveillée !...
— Seulement, il paraît que je ne pouvais faire partager mon bonheur... C'était un rêve et, d'ailleurs, dans ce rêve Achilgar n'était point auprès de moi !
— Que dis-tu?...
— Je dis, je dis, que je suis sans force et sans volonté !... Tout m'accable et les dieux m'abandonnent !... Venez tout près, plus près, encore, pour me dorloter etme consoler, comme faisait Matou-Mahli quand j'étais petite.
Rayon de Miel et Gloire de la Lune prirent Viamalah entre leurs bras et la bercèrent comme un enfantelet malade, tandis que Parfum Céleste jetait les fleurs flétries de la couche dans un pan de sa ceinture pour en parer une mignonne réduction de Kâma, le dieu d'amour, qu'elle avait dans sa chambre.
Viamalah ne sortit pas de la journée, ne voulut voir personne. On barricada les
issues, et la pièce bien cluse no lut éclairée que par le rayon blafard des lampes de jade et d'ivoire. C'est à peine si les bruits du debors arrivaient, assourdis et défigurés. Par moments, le cri d'une marcbande de baumes ou de verroteries perçait les murailles ; l'on entendait, aussi, les querelles des singes sacrés sur les toits et l'appel aigu des cacatoès.
Viamalah songeait, le front appuyt- à l'épaule de Rayon de Miel qui, parfois, très doucement, baisait ses cheveux ou lui rafraîchissait les tempes de quelques gouttes d<' parfum.
« Que résoudre ? se demandait la vierge; et il lui semblait que son c moi » se métamorphosait, que des impressions et des désirs nouveaux se manifestaient en elle. Les natures d'élite, plus impressionnables, sont conséquemment plus sujettes à varier, à la suite d'un grand chagrin, d'une émotion vive, d'un choc moral ou physique. Les changements nets et violents sont rares, cependant, et les transformations do santé, d'allures et de caractère procèdent généralement par alternances, ï)ar lentes infiltrations dont résulte une sorte de malaise, d'étonnement
pour la cessation des habituelles fonctions. Tant de causes inattenduées contrarient le cours d'une existence et en changent le but ! La vie est un ruisseau qu'une pierre ou une branche d'arbre peuvent faire dévier; et si tous ces pauvres ruisselets retournent "^au néant, ils n'en intéressent pas moins la grande loi d'attraction éternelle : Rien n'est indifférent dans l'ensemble des mouvements terrestres; l'unité de l'univers est constituée par la force immatérielle impondérable qui meut les atomes.
Viamalah, auprès de ses petites amies aux gestes félins, aux lèvres mûres pour le baiser, pressentait ces choses, son intelligence s'étant développée sous l'influence magnétique du yogui.
Et, tout à coup, la voix de Nassudamy s'éleva distinctement auprès d'elle. Mais c'est en vain, qu'elle scruta de ses regards épouvantés les profondeurs de la pièce, aucune présence visible ne se manifestait. Les petites suivantes dormaient sur les coussins, et les paroles, pourtant très vibrantes du fakir, ne semblaient point parvenir à leurs oreilles.
— Viamalah! soupirait la voix mysté-
rieuse, que fais-tu dans ce palais? Acliilgar t'abandonne!
— Il reviendra! répondit-elle, plutôt mentalement qu'avec los lèvres, sachant bien que les Pitris lisaient en elle comme en un livre ouvert. ^ Oui, oui, il reviendra, une tendresse comme la nôtre ne s'oublie pas!
— Ton amant est dans les bras d'une courtisane, et leurs lèvres se partagent le bétel d'amour.
— Oh!
— Il te délaisse avant la possession... 11 est indigne et parjure!...
— Indigne et parjure!
Viamalah se dressa si brusquement que Gloire de la Lune, (jui l'étreignait encore, roula sur le sol.
— Tu m'as fait mal, murmura la mignonne en se frottant le dos.
— Ce n'est rien, je te donnerai mon agrafe de béryl pour guérir tes contusions.
Hayon de Miel et Parfum (léleste ouvraient de «grands veux étonnés.
— Vous n'avez rien entendu? demanda Viamalah.
— Non, dirent-elles ensemble. Personne
n'est entré, à moins qu'un grand singe ne se soit permis d'écarter les rideaux.
— Moi, fit Parfum Céleste, je rêvais précisément que la guenon verte du temple de Dourga me poursuivait sur les toits, et je tremblais tellement que je manquais de choira chaque pas... Tiens, j'en ai encore des battements de cœur.
— Il s'agit bien de la guenon verte du temple de Dourga! Il y avait ici un fantôme qui m'a ordonné de le suivre ; ma mission est sacrée, les dieux m'ont désignée pour accomplir des prodiges !
— Des prodiges!...
• — Oui; et puisque mon bien-aimé m'abandonne, je partirai aussi...
— Tu veux nous quitter, Fleur de Comète?... Qui donc embrasserons-nous quand tu ne seras plus là?...
— Toi, Parfum Céleste, tu embrasseras ton petit dieu Kama; toi, Rayon de Miel, tu danseras le pas de « la volupté » avec un doupettah emperlé de gaze rose et une fibule d'émeraude à l'endroit de ton désir; toi. Gloire de la Lune, tu marqueras la mesure sur le tal et le maladan. Puis, quand vous serez lasses de danse et de musique ,
VOUS VOUS roulerez dans les tubéreuses.
— Et tu ne reviendras plus?...
— Je reviendrai, si telle est la volonté de Siva!