‹ Le mystère de Kama: roman [magique]Chapitre 13 sur 35 · LES SEPT TETES DE LA NAGA · texte numérisé non relu

LES SEPT TETES DE LA NAGA

Sa résolution une fois prise, la jeune fille tâcha d'oublier Achilgar qui, si cruellement avait fui ; elle rassembla ses voiles précieux ainsi que quelques joyaux qu'elle désirait offrir aux divinités les plus redoutables; puis elle purifia son corps dans la vasque de porphyre qu'arrosaient les huit trompes d'éléphant gemmées de rubis, se fit frotter d'onguents et de fards pour aviver son énergie comme sa beauté. Rayon de Miel délicatement, selon les leçons de Matou-Mahli, lui peignit trois étoiles d'or sur les seins et sur le giron, lui secoua sur les épaules de la poudre de diamants, qui la fit ressembler à une grande fleur sous la rosée matutinale, et

LE MVSTKRE DE KAMA i '>li

l'enveloppa d'une épaisse étoile jaune dont les plis retombaient sur le front, passaient sous l'aisselle, s'enroulaient à la taille ainsi qu'une tlamme capricieuse et lui caressaient les talons. Elles mêlèrent à du bétel pur, pour l'offrande à Dourga, des cardamomes, des noix de muscade et des clous de girolle, puis, toutes quatre montèrent en dingui, voguèrent silencieusement jusqu'à l'endroit du Gange où Viamalah savait trouver Nassudamy, le fakir charmeur de serpents. Les minarets se réllétaient dans l'onde avec la lune que les vaguelettes maillaient d'argent au pied de l'escalier monumental des Gaths.

La berge étalait, dans une lueur fantastique, ses temples, ses palais, ses ruines ; des guirlandes de roses, offrandes des fidèles, trempaient dans l'eau ; la fumée des résines odoriférantes montait en légers tourbillons. Sur l'immense série des gradins et des pentes raides, des hommes demi-nus jetaient du bois pour les bûchers; les corbeaux et les vautours volaient lourdement, attendant les restes humains épargnés par les llammes.

Fuis, c'étaient des mendiants, des vieillards, des enfants, qui, accroupis sur les

marches des gaths, la inain tendue, demandaient l'aumône d'une voix lamentable ; plus loin, les clameurs des pleureuses retentissaient en longs hululements. Ces femmes, enveloppées de voiles, semblaient de gros flocons tombés au hasard, et, dans cette écume de gaze, de mousseline et de soie, des enfants s'agitaient, vêtus de rouge et de vert, couraient après les charmeurs. Ceux-ci jouaient avec la cobra (reptile à lunettes) qu'ils enroulaient à leur bras, caressaient des lèvres, doucernent, en sifflant des airs mélancoliques. Ce serpent est sacré ; il représente le dieu de la destruction, et comme tel, a droit aux hommages des hommes. Quand le pieux brahmine le découvre entre deux pierres, il s'agenouille devant lui, le consulte, le vénère, lui offre le lait et les insectes qu'il aime. Le culte des nagas précéda dans l'Inde les religions brahmaniques et on le retrouve sous diverses formes dans beaucoup de contrées de l'Ancien et du Nouveau-Monde. C'est le di^agon des légendes qui vomit le feu et la fumée, monstre aux anneaux rutilants, aiix langues fourchues, aux yeux de braise qui épouvante les hommes. Il se dresse au seuil de l'antre mystérieux des génies et des sorciers, il garde

les richesses et préside aux enchantements. L<* diadème de Siva est formé des sept têtes de la naga tumultueusement dressées. Vichnou est protégé par le reptile à mille dards.

Le daboia et Tophiophage sont moiiis vénérés que la cobra, mais ils sont plus jolis, tendent etallongent, dans le sable, des rubans d'azur annelés d'ocre et de cinabre, semblent des ruisselets de feu, crachés par quelque bouche volcanique, et les' dévédassi ne craignent point de s'en parer dans les cérémonies religieuses.

Parmi ces psylles qui sifilaient doucement pour réveiller les najas gonllés de vetiin, dont les anneaux entouraient leurs chevilles et leurs poignets, la jeune lille reconnut le yogui.

— Viens, dit-il ; et il s'enfoni^'a dans la nuit.

Les petites conlidentes se prosternèrent au fond de la barque, invoquant la trimourtl sainte, tandis que Viamalah, enroulée dans son étoile d'or, disparaissait comme une étoile filante.

Le temple de Dourga après celui dissouara, l'être suprême, est le plus vénéré. Oh y célèbre le culte du lingam-yonl qu*on y a

représenté dans l'onyx et le kaolin, et que les vierges viennent adorer en apportant à la déesse du riz, des feuilles de bétel ou des bijoux de prix, selon leur condition.

Nassudamy, qui était spécialement attaché au temple, professait le Sivaïsme avec ardeur ; c'est, d'ailleurs, la religion naturelle de tous les Bralimes lettrés. Agastia est le premier sage qui a enseigné le monothéisme Sivaïste, en le fondant à la fois sur les Vedas et sur les Agamas — écrits qui n'ont jamais été traduits dans aucune langue européenne.

Siva est le dieu de l'Inde qui a le plus de sanctuaires. Chaque année, dans certaines contrées, on promène, en grande pompe, un immense linga entouré de feuillages dans lequel se trouve un enfant qui ne montre que sa tète dorée, couronnée de jasmin. Le peuple se prosterne sur le passage de la procession, et les jeunes filles adressent des vœux fervents à la divinité incomparable.

Le culte de Priape, en Grèce, parait avoir eu le même caractère, qui n'est devenu erotique que parla suite, et il est probable qu'il faut chercher dans l'Inde l'origine du culte phallique.

Les anciens, qui n'attachaient à ces images

nulle idée équivoque, mais les vénéraient au contraire, comme les symboles de l'amour divin et de la fécondité, les reproduisaient dans le marbre, le métal et les gemmes les plus rares. On les retrouve dans les colliers, les bagues, les ornements et les camées antiques. On en faisait des flambeaux et des lampes, des armes et des coupes.

C'est la prédominance de l'énergie mâle qui se continua dans la Grèce, alors que dans rinde l'énergie femelle et créatrice triomphait peu à peu. A l'entrée de tous les temples naturalistes de Chypre et de Phénicie se dressent des colonnes de formes particulières et précises. Des érudits prétendent que les tours ou ilèches de nos cathédrales gothiques ont la même origine, sans parler des menhirs de la Basse-Bretagne... C'est ainsi que tout s'enchaine dans la vie ; il n'y a que l'opinion qui change, puisque les choses les plus vénérées jadis sont devenues, sans qu'on sache pourquoi, les plus répréhensibles.

Nassudamy s'était arrêté et contemplait Viamalah qui demeurait immobil»^ devant lui, les yeux baissés.

— Tu vois, dit-il, ([u<' tu n'as pu résister

aux Pitris. Leur volonté est toute puissante. La jeune fille, après un moment de silence^ demanda :

— Ou'exioes-tu demoi?:..

— Toi, d'abord. Corps et âme, je te veux. Ton souffle vital est entré dans ma bouche... Tu m'appartiens.

Elle frissonna.

— Ah! oui; je sais...

— Est-ce que ces délices ne sont point incomparables?...

— Peut-être; mais j'ai peur... Ce n'est point ce que désire la nature?...

— Il faut t'élever au-dessus d'elle, puisque les dieux t'ont choisie pour la glorification de leur culte.

— Que feras tu de moi?...

— Je te conduirai chez les jirêtresses de la déesse Parvati. Tu seras, comme elles, coiffée d'une mitre d'or et tu danseras devant les idoles pendant les sacrifices... Mais ce ne sera qu'un stage; plus tard, tu me suivras dans mes voyages à travers le monde...

— Je te suivrai!

— Oui, et nous accomplirons des miracles qui ])Ouleverseront les religions menteuses !

— Ah! ma pensée hésite au bord du

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goulTre!... Je n'aurai pas la forc<^ dp. rpc;î=;tr'r aux épreuves et aux tentations.

— Uuoi que tu fasses, Viam.ilali. ta destinée s'accomplira...

— Et Achilgar?...

— Que t'importe!...

— Si, je veux savoir...

— Tu sauras plus tard...

— Non, tout de suito.

Nassudamy hésita, un moment, les yeux soudain étincelants, les mains crispées, puis il dit avec une joie méchante :

— Tu me demandes ce que deviendra Acliilgar?

— Je te le demande à genoux et te supplie de me répondre !

— Eh bien; il mourra!

— 11 mourra!

Viamalah étendit les ])ras, poussa un cri et heurta le sol de son front.

— Oui, lit Nassudamy avec amertume, tu l'aimes toujours; tu es encore trop près de la nature pour comprendre. Je lutterai pour la vérité et tu finiras par te soumettre... Viens, maintenant.

Gémissante, elle se releva.

— Nous allons dans le temple r...

— Oui.

— Ah! regarde!...

De grands oiseaux à la tête chauve, au soitre violet, aux ailes noires tournoyaient au-dessus de leur tête.

— Ce sont les vautours qui cherchent une

proie.

— Ils forment des cercles qui vont en se rétrécissant...

— Présage de mort pour qui tu sais.

Elle frissonna, se serra contre le charmeur.

— Sois sans crainte, dit-il, mon pouvoir est au-dessus de la vie et de la mort. D'ailleurs, la vie et la mort ne signifient rien, puisque nous n'avons jamais cessé d'exister, que nous nous transformons seulement jusqu'à la perfection... Achilgar ne disparaîtra pas, il sera ailleurs, voilà tout !

— Tais-toi, je ne veux pas qu'il quitte la terre... Maintenant que je t'appartiens, épargne-le !

Il haussa les épaules.

— Viens, tu dormiras ce soir sous la protection de la déesse, tu n'es pas digne de mes baisers...

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