‹ Le mystère de Kama: roman [magique]Chapitre 14 sur 35 · CHAIR D AMOUR ET DE PRIKRE · texte numérisé non relu

CHAIR D AMOUR ET DE PRIKRE

Nassudamy et Viamalali sont entrés dans le temple de Dourga. Il est formé de galeries latérales, soutenues par des colonnes, au centre desquelles se trouve le sanctuaire sur des piliers monolithes. Partout des bas-reliefs, fouillés dans le marbre rouge, des idoles d'or qui resplendissent sous la clarté convergente des lampes, les bras levés, menaçants ou pacifiquement croisés sur l'abdomen. Les singes, curieusement, dégrin golent des branches pour reconnaître les visiteurs, leur réclamer des fruits et du miel.

Mais le fakir les écarte, frappe dans ses mains en prononçant des paroles mystérieuses. Aussitôt, les danseuses sacrées, ou

dévédassi, vouées au culte des dieux et au plaisir des Brahmes, sortent du temple tumultueusement, et se prosternent devant lui.

— 0 Nassudamy! dit la plus parée, en tendant ses lèvres peintes, je n'ai rien à te refuser !

— Je le sais.

— Oh ! le plus doux et le plus beau des yoguis ! est-ce le désir d'amour qui te conduit enfin vers nous?...

— Ce n'est pas le désir d'amour, c'est l'amour même que je vous apporte.

Et poussant Viamalah qui se cachait derrière lui :

— Voici mon épouse devant les dieux.

Elle est pure de corps et renseignée d'esprit. Respectez sa chair et entretenez son âme !

— Mais, cette jeune femme s'est mariée hier. Nous avons dansé à ses noces, devant les idoles, dit une des bayadères qu'on nommait Arna (plus jamais).

— Elle est pure, vous dis-je, puisqu'elle n'a été possédée qu'en rêve. Est-ce vrai, Viamalah?...

— C'est vrai, murmura-t-elle.

— Je lui ai suggéré la résistance aux transports d'un homme. Elle n'a connu que l'en-

voûtement de mes caresses spirituelles.

— En effet, lit Raksa (le mal) avec mélancolie, tu as lait vœu de chasteté.

— On sait ce que cela veut dire, murmura une belle tille en i>lein épanouissement.

Le fakir eut un dédaigneux sourire.

— Cœur de Lotus, je connais des baisers meilleurs que ceux des mortels!

— Des baisers d'àme?...

— Des baisers qui brûlent comme le feu, enveloppent comme l'onde etmordent comme le poison!... Des baisers inouïs qui recommencent sans cesse ou durent une nuit, selon mon caprice, des baisers qui...

— Arréte-toi! fit la danseuse haletante, tu nous grises avec tes paroles enllammées, et nous n'aurons personne pour nous calmer, ce soir.

— Si, litune maigre fillette, aux longs yeux enfumés: l'idole de pierre.

— Bon pourtoi, Schahabalu, riposta Cœur de Lotus vivement, nous préférons les caresses vivantes.

— Les Bralimessontsi vieux ! fit la petite, en levant ses étroites épaules, j>arées seulement de rubans bleus et delleurs, le dieu du

sacrifice, au moins, ne se dérobe jamais.

— Ah! si Nassudamy voulait!... Il est jeune, il est fort, lui !... Pourunefois, où serait le mal ?...

— Nassudamy aime Viamalah, s'il oubliait son serment de pureté, ce ne serait que pour elle.

— Eh bien ! que ce soit pour elle.

— Ils sont accomplis tous deux et le spectacle de leurs étreintes serait une chose merveilleuse! reprit Arna. Autour de leur extase nous brûlerions des parfums dans des cas -

■ solettes d'agate, nous agiterions des flabelles ocellées de paon, au-dessus de leur tête, et, pour ranimer leur ardeur, nous leur verserions du vin de lotus pailleté d'or.

— Je t'assure, Nassudamy, fit une bayadère aux seins maillés d'opales, je t'assure que tu ne trouveras pas meilleure occasion d'oublier tes promesses. Et puis, Dourga te protège, parce que tu es beau, elle intercédera pour toi auprès de Siva.

— Justement, reprit la petite, aux paupières enfumées et lourdes, j'ai préparé une couche de roses devant l'idole que je sers. J'ai des bananes et des figues, des gâteaux de cannelle et de jujube, de l'igname et du riz,

sans compter un morceau de cheval sacré tué au dernier tanguam. Jamais tu ne feras festin pareil !...

Elles entouraient le yogui, tendaioiu \ers lui la pointe de leurs seins en bataille d'amour, lui tiraient une langue aiguë avide de baisers, secouaient leur chevelure sombre sur leur croupe impatiente.

Elles étaient belles, presque toutes, sous le bandeau métallique qui leur barrait le front d'une tempe à l'autre. Leurs yeux larges, au regard fixe, insensible en apparence, introuvable presque, étaient séparés par un nez mince, d'un dessin très pur qui descendait sur une bouche fragile, ouverte en cœur, puérilement. C'étaient des figures d'une régularité imprévue, inquiétante, primitive et superbe, faites de lignes simples et impeccables. Les brahmes les choisissaient avec soin et les familles les plus nobles leur abandonnaient leurs filles sans discussion, lières de cette rare faveur. Mais, ils s'en lassaient vite, et elles languissaient dans le temple, l'àme inquiète, les sens pervertis, toujours en éveil. Souvent on les entendait chanter d'une voix douloureuse et nostalgique, rauque et déchirée comme un appel

de lionnes dans le désert. Les plus petites, qui avaient cinq ou six ans, et ne sentaient point encore l'aiguillon du désir, reprenaient la mélopée bizarre qui, alors, devenait sautillante et légère. Une mignonne de huit ans, surtout, chantait délicieusement, et les autres s'arrêtaient pour l'écouter. Les sons voletaient, s'évanouissaient, flottaient comme un souffle de l'àme du Gange, de l'âme du vent soufflant dans les Himalayas, de l'àme des fauvettes et des cigales.

Nassudamy fit quelques pas pour se retirer.

— Veillez bien sur Viamalah, je vais évoquer les pitris.

— Reste avec nous !

. —Non.

— Nous ferons pour toi ce que nous n'avons jamais fait pour les brahmes les plus exigeants !... Voici une coupe pleine de safran et de poudre de santal...

— Non.

— Pourquoi ne veux-tu pas, Nassudamy?. . . craindrais-tu la vengeance des hommes?... En ce cas, puisque tu es sorcier, tu n'aurais qu'à te frotter avec un collyre qui te rendrait invisible. Nous en avons toujours ; il con-

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tient, tu le sais, les cendres d'une mangouste, des yeux de serpents et le fruit de la longue courge tumbi.

L'es plus petites se cramponnaient à ses jambes, lui baisaient les genoux. Viamalali, muette, regardait avec surprise ces transports qu'elle n'aurait osé imaginer ; et un peu de jalousie lui serrait le cœur.

— Non, laissez-moi, vous savez bien que c'est inutile.

— Nous préiérerais-tu les eunuques?

Nassudamy eut un geste de dégoût.

— Oli ! c'était pour rire que je disais cela, reprit Cœur de Lotus, nous savons bien qui^ tu n'aimes que ce qui est joli : Tharmonio des formes et des âmes.

— J'aime la créature dans son essence divine, et je vénère les dieux qui m'ont permis de mépriser la matière... Retournez dans le temple et tâchez de dormir ; demain vous vous préparerez à fêter dignement la déesse Kali qui préside aux sacrifices humains. Je veux que Viamalali, pour se sanctifier, assista' à la cérémonie, assise aux pieds de la statue et parée de tous les diamants de Golconde!

Il (lit, et s'éloigna.

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